5-3 – La Chine, des particularités

Lord Macartney à l’assaut de l’« Empire immobile » (1793)

Le Figaro – Sébastien Falletti – 25 jul 2020

.            Au XIX° siècle, les « chinoiseries » sont à la mode en Occident, et le thé, ce plaisir de riche, est devenu la boisson nationale en Grande-Bretagne. L’Occident renoue avec sa vieille obsession d’ouvrir ce monde au commerce. Cherchant à briser cette grande muraille économique, la Grande-Bretagne envoie en 1793 un ambassadeur faire des propositions d’ouverture à l’empereur Qianlong.

.            À pas lents, la troupe chamarrée progresse le long de la Grande Muraille, qui serpente sur les crêtes verdoyantes abruptes, au nord de Pékin. À sa tête, Lord George Macartney croit toucher au but de son long périple commencé il y a déjà un an, qui doit changer la face du monde. En pleine Révolution française, ce grand aristocrate irlandais a embarqué à Portsmouth, à bord du HMS Lion, prenant la tête d’une flottille hors norme aux ordres de sa gracieuse Majesté George III d’Angleterre. Pendant neuf mois, il navigue de Rio au cap de Bonne Espérance, en faisant escale à Batavia, en Indonésie, avant d’aborder les côtes mystérieuses de l’empire du Milieu. Après de longs pourparlers avec les mandarins venus à sa rencontre, l’ambassadeur a arraché l’insigne privilège de laisser à bâbord Canton, le grand port du Sud, le seul où les marchands « barbares » sont tolérés, par la dynastie manchoue des Qing. Les trois navires ont cinglé vers la mer Jaune, afin d’aborder au plus proche de Pékin, pour mieux délivrer à bon port ses six cents caisses de somptueux présents destinés au « Fils du Ciel ». Ce Lord sorti d’un tableau de Reynolds ou Fragonard a mis toutes les chances de son côté pour séduire l’empereur Qianlong, embarquant dans ses soutes les derniers prodiges de l’Europe des Lumières. Ses navires chargés d’artillerie emportent les plus belles porcelaines, un botaniste de renom, des télescopes, un planétarium, et même une montgolfière, pour démontrer les prouesses technologiques de la petite Albion, peuplée alors de 8 millions d’âmes, mais où bourgeonne déjà la révolution industrielle.

Bientôt, Macartney aura enfin le privilège d’apercevoir l’énigmatique Qianlong, dans sa résidence automnale montagneuse de Jehol, maître de la nation la plus peuplée de la planète, forte de 350 millions de sujets. Il doit convaincre cet « Empire immobile », selon la formule d’Alain Peyrefitte, d’embrasser le monde, et le « doux commerce » pour le plus grand profit des deux puissances. Les instructions de Londres sont vertigineuses, mais ne font pas peur à cet ancien gouverneur de Madras, qui a négocié avec la Grande Catherine de Russie, à Saint-Pétersbourg. Il s’agit de percer symboliquement la Grande Muraille, pour établir « une communication libre avec ce peuple, peut-être le plus singulier du globe ». Avec en tête un but précis : établir une ambassade permanente à Pékin, privilège jamais accordé par l’Empire céleste. Derrière ces considérations humanistes, des objectifs mercantilistes sonnants et trébuchants. « L’ambassade Macartney » doit arracher l’ouverture de nouveaux ports au commerce par-delà Canton, où les marchands occidentaux sont coincés, surveillés, interdits même d’apprendre la langue locale par crainte que les « barbares aux cheveux roux » ne percent les secrets de l’empire.

En faisant miroiter ses nouvelles technologies, Londres espère redresser le déficit commercial abyssal de l’East India Company, qui doit se saigner en livres d’argent pour importer la porcelaine, la soie et surtout le thé, alors inconnu de l’empire des Indes, et dont raffolent les salons des Lumières. L’Occident fait déjà face au déséquilibre des échanges avec la première économie mondiale d’alors forte de l’avance technique séculaire dont a longtemps bénéficié la nation millénaire, inventeur de la poudre à canon ou du compas.

Un protocole rigoureux 

.            Un rendez-vous clé de l’histoire se profile, comme un précipice. Depuis la Renaissance, l’Occident rattrape peu à peu son retard technologique et s’apprête à dépasser le mastodonte replié sur son splendide isolement, mais les mandarins, engoncés dans leur suffisance, ne voient rien venir. Dans les salons des Lumières, la « sinophilie » bat son plein, entre chinoiseries et ­récits exotiques des grands navigateurs du lointain, Bougainville ou James Cook, pendant que la Cité interdite se claquemure. Qianlong et sa cour ne savaient presque rien de l’Europe des Lumières du fait de la fermeture de la philosophie de gouvernance et du régime, alors que les classiques confucéens ont eu une influence sur les intellectuels européens, grâce aux traductions des mission­naires. Depuis la dynastie Ming, l’empire s’est enfermé sur lui-même au lendemain des expé­ditions maritimes de l’amiral Zheng He, cet eunuque musulman qui s’embarqua jusqu’en Afrique à bord d’une invincible armada, en 1405.

« L’ambassadeur d’Angleterre vient présenter son tribut à l’empereur », proclament des bannières recouvertes de caractères chinois, donnant le change aux masses chinoises, le long du cortège. Pas dupe, Macartney préfère ne rien dire pour ne pas faire capoter la rencontre avec l’empereur qu’il espérait à Pékin, mais devant lequel il doit ramper à la demande du mandarin en charge du protocole, aussi poli qu’obséquieux.

Macartney entrevoit l’abysse qui sépare toujours l’empire confucéen, fondé sur une vision cosmogonique et hiérarchique de l’univers, et l’émergence d’États nations européens, égalitaire issue des traités de Westphalie. Selon le concept de « tian xia », l’empereur règne sur « tout ce qui est sous les cieux », et la Chine est le centre du monde civilisé, les autres peuples étant relégués au rang de « barbares », voués à payer le « tribut » à leur suzerain.

Le diable se cache dans les détails du protocole. Une question taraude les mandarins anxieux chargés de cornaquer l’importun britannique. Le lord compte-t-il bien se prosterner révérencieusement devant le Fils du Ciel, en s’allongeant front contre terre à neuf reprises, comme l’exige le protocole ? Macartney réplique poliment qu’il ne peut offrir plus qu’il ne ferait devant son propre souverain. Silence crispé. Il concède enfin de mettre un genou à terre en guise de compromis.

Finalement, après des semaines de supplications, l’Irlandais est réveillé en pleine nuit à 4 heures du matin, avant d’être introduit dans l’auguste tente impériale. Après une ultime attente, le souverain, surgit cérémonieusement sur un palanquin dans un silence religieux. Magnanime, Qianlong fait envoyer quelques mets à ses hôtes relégués à une autre table, avant de leur offrir une coupe de vin chaud, selon un rite ancestral. L’entrevue est brève, mais le ­diplomate britannique veut croire qu’il a brisé la glace. Très vite, il doit déchanter : ses hôtes lui ­indiquent poliment qu’avec l’approche de l’hiver, l’heure est venue de décamper vers sa lointaine contrée.

Dépité, l’envoyé de George III insiste lourdement, exige une nouvelle entrevue. Excédés, les mandarins lui imposent une ultime humiliation à la Cité interdite, où on lui fait miroiter une rencontre au sommet. Propulsé dans une vaste pièce, le lord découvre un trône vide, et une simple enve­loppe posée à la place de l’empereur. La missive adressée à George III est cinglante. « Vous ô Roi qui vivez dans la solitude de votre île éloignée, et qui avez humblement souhaité bénéficier des bienfaits de notre civilisation », commence Qianlong. L’ouverture d’une ambassade « est contraire à tous les usages de ma dynastie, et ne peut être même envisagée », continue l’empereur, avant de repousser avec dédain les nouvelles technologies occidentales. « Les objets étranges et coûteux ne m’intéressent pas. Notre Empire céleste possède tous les biens en abondance », insiste l’empereur, sur un ton ­irrité, rappelant à son lointain vassal son « devoir d’obéir ré­vérencieusement » pour avoir la paix. Une menace voilée frisant l’inconscience, alors que les canons de la Royal Navy étaient déjà supérieurs à ceux de l’artillerie impériale.

Ignorance et entêtement 

.            Le rendez-vous entre la grande Chine et les Lumières, ainsi que la révolution industrielle qui pointe déjà, est irrémédiablement manqué. « Qianlong était plein d’arrogance, bercé par l’illusion que son Empire céleste dominait le monde. Par ignorance et entêtement, il a raté l’opportunité d’échanges entre l’Orient et l’Occident, une erreur regrettable qui pèsera sur les générations futures ». Engoncée dans ses rites, la dynastie Qing laisse passer le train de l’histoire, par peur d’en perdre le contrôle. Car offrir un statut d’égalité à des « barbares » revenait à ébranler l’ordre du monde, et à saper à terme la légitimité intérieure de la dynastie. « Les Chinois voulaient le bénéfice du commerce, mais sans aucune influence étrangère chez eux », juge John Pomfret, auteur de The Beautiful Country and the Middle Kingdom. Une équation politique qui résonne aujourd’hui dans la Chine rouge du président Xi Jinping, qui renforce le contrôle sur l’information sur internet, les ONG, religions ou médias étrangers dans le pays.

Macartney rentre bredouille à Londres. « La mission Macartney n’a rempli aucun de ses objectifs car le fossé des perceptions était simplement trop large », écrit Henry Kissinger (De la Chine, 2011) qui réussira, lui, cette percée historique au nom de Richard Nixon, près de deux siècles plus tard auprès d’un autre empereur, Mao. Entre-temps, l’Angleterre, sortie vainqueur des guerres napoléoniennes, perd patience face à l’Empire céleste. Bientôt, la reine Victoria reviendra à l’assaut de la Grande Muraille, mais cette fois armée de canonnières.

La Chine marquée par un siècle d’humiliation

Le Figaro – Sébastien Falletti - 26 jul 2020

.            Au XIXe siècle, les puissances coloniales dépecèrent l’empire déclinant des Qing, à coups de traités inégaux.

.            Un samedi matin poisseux, à Osaka, les deux dirigeants les plus puissants de la planète sont en plein marchandage, dans une pièce à l’abri des regards. Ce 18 juin 2019, le président Donald Trump fait monter les enchères auprès de Xi Jinping, en pleine guerre commerciale, en marge du sommet du G20 qui se déroule dans la métropole japonaise. Brusquement, le président chinois prend son adversaire à contre-pied. « À brûle-pourpoint, Xi réplique qu’un accord inégal avec nous reviendrait à une “humiliation” digne du traité de Versailles, qui avait offert au Japon la péninsule du Shandong jusque-là contrôlée par l’Allemagne », raconte John Bolton, alors conseiller à la sécurité nationale du président américain, rare témoin de la scène. Le « prince rouge » met en garde contre un « accès de colère patriotique » en Chine, si Washington se montre trop gourmand. « Trump n’avait manifestement aucune idée de quoi parlait Xi » ajoute malicieusement l’auteur de l’explosif ouvrage The Room Where it Happened, racontant son expérience à la Maison-Blanche, au côté du turbulent président. Après 80 minutes de palabres, les deux fauves acceptent d’enterrer temporairement la hache de guerre commerciale, et Trump salue son partenaire d’une embarrassante exultation. « Vous êtes le plus grand dirigeant chinois depuis 300 ans ! » Ses conseillers lui soufflent à l’oreille que l’histoire chinoise se compte plutôt en millénaires.

Cette anecdote savoureuse révèle les stigmates toujours à vif à Pékin, de ce « siècle d’humiliation », quand les puissances coloniales dépecèrent l’empire déclinant des Qing, à coups de traités inégaux, marquant le chapitre le plus sombre de l’histoire tourmentée des relations millénaires entre la Chine et l’Occident. « Les Européens n’ont jamais formulé la moindre excuse pour les guerres de l’Opium ou le sac du Palais d’été. Ce silence résonne encore aujourd’hui lorsque les Occidentaux donnent des leçons aux Chinois sur les droits de l’homme », explique Yangwen Zheng, professeure à l’université de Manchester.

Assauts coloniaux  

           En 1839, l’Angleterre victorienne, inaugure la diplomatie de la canonnière, en déclenchant la rapace « guerre de l’Opium ». « Une nation n’a pas d’alliés permanents, elle n’a que des intérêts », proclame alors lord Palmerston. Les gratte-ciel vertigineux de Hongkong aujourd’hui, sont le fruit lointain de cet assaut naval contre une dynastie mandchoue engoncée dans ses rites ancestraux et sa suffisance, et qui avait snobé les ouvertures diplomatiques européennes depuis des décennies.

Déjà, le commerce est le nerf de la guerre. Les marchands londoniens, « cantonnés » par l’empereur, dans le port méridional de Canton, précisément, se saignent de tonnes d’argent venues du Mexique pour acheter les soieries, porcelaine et le thé de Chine si prisés des salons européens. Pour éponger leur déficit, ils exportent en contrebande l’opium du Bengale, où le thé est alors encore inconnu. Cela ne suffit plus. Manu militari, l’Angleterre, arrache l’ouverture au commerce de cinq ports chinois, dont Shanghaï, et la légalisation de l’opium. Sans oublier, un rocher couvert de jungle situé stratégiquement dans le delta de la rivière des Perles : Hongkong­. Assoiffés de marchés et de prestige, la France, l’Allemagne, la Russie, les États-Unis et le Japon de l’ère Meiji s’engouffrent dans la brèche, piétinant « l’Empire céleste » à coups de baïonnette. Ultime sacrilège, en 1860, les soldats français et britanniques saccagent le « Palais d’été », la résidence du « Fils du Ciel », au nord de Pékin, et se taillent des concessions dans les grandes métropoles comme Shanghaï. Ces coups de butoir, longtemps camouflés par les mandarins de la cour impériale, ébranlent les nouvelles générations de lettrés chinois, dont nombre partent étudier à l’étranger les recettes de l’Occident triomphant. Les assauts coloniaux mettent à bas une vision cosmogonique du monde, où l’empire du Milieu règne sur « tout ce qui est sous les cieux, sa civilisation étant naturellement supérieure à toute autre », juge Chaotian, nom de plume d’un historien d’une grande institution universitaire à Pékin. « L’effondrement de ce rêve, va accoucher du nationalisme chinois moderne », juge le spécialiste chinois.

Comme les guerres napoléoniennes ont nourri le nationalisme allemand, les tragédies coloniales du XIXe siècle ont accouché d’un patriotisme chinois, incarné par la figure tutélaire de Sun Yat-sen, fondateur du parti Kuomintang. Le président de l’éphémère République de Chine établie en 1911 sur les ruines de l’empire millénaire promet de moderniser le géant blessé pour « effacer l’humiliation » coloniale. La formule, dont l’origine exacte demeure incertaine, fait mouche chez les jeunes Chinois nationalistes, pour dénoncer les compromissions de l’empire manchou face aux conquêtes du Japon impérial du Meiji, qui grignote l’empire du Milieu après avoir avalé la Corée, ancien royaume tributaire. La libération nationale devient le mot d’ordre du généralissime Tchang Kaï-chek, engagé dans un bras de fer avec les communistes pour recueillir le mandat du Ciel. Mao Tsé-toung l’emporte finalement en 1949. « Le peuple chinois s’est levé ! » proclame-t-il en hissant la faucille et le marteau sur la place Tiananmen affirmant mettre un terme à une « humiliation de cent ans ». Mais le timonier inscrit sa fierté patriotique dans la geste révolutionnaire avec pour horizon l’avènement du communisme planétaire. Tendue vers l’avenir, la Chine rouge veut dépasser les humiliations du passé, à coups de plans quinquennaux et d’endoctrinement. Ce messianisme totalitaire s’échoue dans les fracas de la Révolution culturelle.

« Rêve chinois de renaissance nationale » 

.            Cinquante ans plus tard, les blessures enfouies sont remises en scène avec force par la deuxième puissance mondiale renaissante, sous la houlette de Xi Jinping, engagé dans un bras de fer stratégique avec Washington. « Le retour de Hongkong à la mère patrie, a lavé un siècle d’humiliation nationale », déclare le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao, le 1er juillet 2017, devant la majestueuse baie pour célébrer le vingtième anniversaire de la rétrocession du rocher arraché par les Britanniques à l’issue de la première guerre de l’Opium.

La propagande et les manuels scolaires soulignent lourdement les drames coloniaux pour mieux exalter le « rêve chinois de renaissance nationale » du président Xi, dont la « pensée » est désormais inscrite dans la Constitution. « Aujourd’hui, Xi Jinping emploie un discours plus nationaliste que le Kuomintang, son adversaire historique », pointe Yangwen Zheng. Cette instrumentalisation du passé, répond à un impératif politique vital pour le Parti, en quête d’une nouvelle légitimité, afin de justifier sa mainmise politique absolue sur le pays le plus peuplé du monde, mise à mal par l’effondrement du communisme. Ce virage nationaliste est récent, et remonte aux années 1990 dans la foulée de la répression de Tiananmen pointent les historiens. « À l’époque le Parti désemparé par la désertion de la jeunesse, ressuscite le thème du “siècle de l’humiliation”, en lui donnant un prisme anti-occidental, pour orchestrer une éducation patriotique », rappelle John Pomfret, auteur de l’ouvrage The Beautiful Country and the Middle Kingdom. « Le régime avait besoin de désigner un adversaire », ajoute cet ancien correspondant du Washington Post à Pékin. Deux décennies plus tard, Xi récolte les fruits de ce lavage de cerveaux opiniâtre en posant ses griffes sur Hongkong, sous les applaudissements des masses continentales, et affirme sans complexe la Chine comme contre-modèle à la démocratie libérale à l’échelle planétaire.

Désillusion vis-à-vis de l’Occident 

.            Pourtant, le patriotisme chinois n’était pas foncièrement anti-occidental à l’origine. Pendant longtemps au XIXe siècle, la nouvelle garde intellectuelle a vu l’Occident comme un modèle plutôt que comme un adversaire. Contrairement au récit de la propagande actuelle, le sac du Palais d’été est perçu comme un coup de butoir opportun porté contre une dynastie manchoue occupante, aux yeux de nombre d’intellectuels éclairés pointe John Pomfret. Ces lettrés révèrent même George Washington pour avoir libéré son pays d’une monarchie étrangère.

La désillusion vis-à-vis de l’Occident ne grandit qu’à la fin du XIXe siècle, nourrie notamment par les actes racistes et lois discriminatoires aux États-Unis, comme le Chinese Exclusion Act en 1882, qui ferme la porte aux migrants chinois, héros malheureux de la conquête de l’Ouest. En Chine, la révolte des Boxers en 1901 menée par des sociétés secrètes xénophobes rejetant l’Occidentalisation et ses missionnaires chrétiens illustre ces tensions croissantes. La Première Guerre mondiale scelle le divorce. « L’aliénation vis-à-vis de l’Occident date du traité de Versailles. Cela coïncide avec popularité grandissante du communisme », juge Pomfret. La jeune République de Chine sort flouée des négociations, au profit du Japon, qui étend ses conquêtes. Les nouvelles générations éduquées se tournent alors vers le socialisme, auréolé par la révolution russe de 1917. Dans la concession française de Shanghaï, est fondé le Parti communiste chinois, en 1921. Un siècle plus tard, ces tours et détours de la grande Histoire échappent sans doute à Donald Trump, mais son adversaire Xi Jinping a sonné l’heure de la revanche.

La Grande Muraille de Chine

Le Figaro - Cyrille Pluyette – 27 jul 2017

La Grande Muraille de Chine accueille chaque année près de 16 millions de visiteurs.

.            C'est la plus vaste réalisation architecturale de l'histoire. Celle qui a demandé le plus de temps, de matériaux et de main-d'œuvre. L'un des plus beaux exemples d'harmonie entre une production humaine et la nature, aussi, tant la Grande Muraille de Chine épouse fidèlement le relief souvent accidenté du nord de l'empire du Milieu. Son tracé le plus connu, celui bâti sous la dynastie des Ming, part de la passe de Shanhaiguan, sur les rives du golfe de Bohai, au nord-est de Pékin ; coupe en biais la boucle du fleuve Jaune ; et suit le couloir du Gansu jusqu'au fort de Jiayuguan, aux confins de l'Asie centrale. Il culmine à 3.000 mètres d'altitude et descend à 2,50 mètres sous le niveau de la mer, servant alors de digue. Le mur est toutefois trop étroit pour être visible depuis la Lune, malgré une légende tenace.

Construction militaire à l'origine pour protéger une gigantesque frontière des attaques des redoutables cavaliers nomades du Nord, les Barbares, cette barrière mentionnée au début de l'hymne chinois ou représentée dans le bureau du président Xi Jinping, est devenue au XXe siècle le symbole de la puissance de la Chine. L'ouvrage sert à présent le discours nationaliste du régime communiste, « en montrant la capacité de l'État chinois à travers les âges à construire des choses immenses, durables et qui impressionnent les autres peuples », souligne le sinologue Vincent Goossaert, professeur à l'École pratique des hautes études. Source de fierté nationale, ce rempart s'est aussi transformé en attraction touristique, visitée par des millions de personnes chaque année, venues de Chine et du reste du monde. Il a également donné son nom à des marques de vin, de voiture, d'ordinateur ou d'assurance-vie.

Une longueur totale de 21.000 kilomètres

.            Mais, malgré sa notoriété, ce monument classé comme valeur universelle exceptionnelle depuis 1987 au patrimoine mondial de l'Unesco n'a pas fini de surprendre. Contrairement à ce qui est parfois admis, il n'existe pas une seule Grande Muraille mais plusieurs, bâties au long de deux mille ans et qui ne suivent pas nécessairement les mêmes itinéraires. La longueur de ces pans de muraille mis bout à bout dépasse les 21.000 kilomètres en comptant les portions disparues, selon les dernières recherches des autorités chinoises. Cet ouvrage ne se résume pas non plus aux limites de la Chine actuelle. « Je me suis rendu compte au cours de mes expéditions qu'elle était aussi présente en Mongolie, dans le désert de Gobi : là-bas, ils l'appellent le mur de Gengis Khan », du nom de l'illustre empereur mongol, explique William Lindesay, un géographe britannique qui arpente le mur depuis trente ans.

Tout commence vers 500 avant notre ère, mais surtout à partir de -300, lorsque des royaumes rivaux élèvent des murs pour se défendre contre des hordes de guerriers septentrionaux. Mais c'est à l’empereur, Qin Shihuangdi (-221/-210), que l'on doit la véritable version initiale de ce chantier pharaonique. Peu après avoir unifié la Chine, il lance « la longue muraille de 10.000 lis » - soit quelque 5.000 kilomètres - intégrant des parties déjà existantes. Le souverain, qui a conquis des territoires aux dépens des tribus Xiongnu, dans l'actuelle Mongolie intérieure, cherche à s'en protéger. L'ouvrage, essentiellement constitué de terre battue, est prolongé vers l'ouest sous les Han : il subsiste encore des fragments de ce tronçon. Au Ve et au VIe siècle, d'autres dynasties élèvent de nouvelles protections plus au nord.

La Grande Muraille de Chine à Nanchang, dans la province de Jiangxi. Xiao yi/Xiao yi - Imaginechina

Outil de communication

.            Après plusieurs siècles de statu quo, la construction repart sous les Ming (1368-1644), pour parer les offensives des Mongols. C'est à cette époque que la Muraille prend sa dernière forme, sur plus de 8.800 kilomètres. On trouve ses parties les mieux conservées à proximité de Pékin, à Badaling ou Mutianyu. L'économie du pays doit fournir un effort colossal pour fabriquer des milliards de briques et des pierres de taille. Elles sont assemblées par un mortier contenant du riz gluant, ce qui accroît sa résistance.

Le dispositif est impressionnant. Des centaines de milliers de soldats chinois abrités derrière des murs hauts de 7 à 10 mètres légèrement inclinés peuvent décocher des flèches à travers des meurtrières ou envoyer des bombes par de petites ouvertures. Les cols d'accès les plus difficiles sont défendus par des forteresses et certains endroits stratégiques par un rideau de murailles. Quelque 20.000 bastions, espacés de 120 mètres environ, servent d'abri et de tour de guet.

Les concepteurs du mur en ont aussi fait un formidable outil de communication. Des tours d'alarme éloignées de quelques kilomètres permettent de faire circuler rapidement des informations sur de longues distances jusqu'aux postes de commandement grâce à des signaux de fumée, mais aussi au son des gongs et des tambours. En cas d'alerte, des cavaliers viennent alors en renfort à bride abattue, le chemin de ronde étant assez large pour que cinq chevaux y circulent de front.

La Grande Muraille, dont on construisit en 1598 un dernier tronçon, dans le Gansu, a le plus souvent joué son rôle sur le plan défensif. Mais elle ne s'est pas révélée totalement imprenable. Au XIIIe siècle, les Mongols parviennent à conquérir la Chine. Et, au XVIIe siècle, ce sont les Mandchous qui s'emparent du pouvoir, sans presque avoir eu à combattre, profitant de l'effondrement des Ming. Étant eux-mêmes des envahisseurs du Nord, les Qing se désintéressent de l'ouvrage. À l'époque moderne, le mur sera d'une faible utilité contre l'armée japonaise, dans les années 1930.

Rempart contre les agressions extérieures, la Grande Muraille n'a cependant jamais constitué une ligne de démarcation rigide, à mesure que l'empire du Milieu s'étendait ou rétrécissait. « Depuis le début, elle a toujours été une frontière extrêmement floue. Des marchands, des agriculteurs, des artisans s'installaient au-delà, de même que des colonies militaires », souligne Vincent Goossaert.

Symbole d'oppression

.            Mais, si certains hommes ont prospéré à proximité de cette forteresse, les souffrances terribles subies par les millions d'autres (militaires, forçats, travailleurs forcés) qui l'ont étendue et défendue, parfois au milieu du désert, et y ont souvent laissé leur vie, ont marqué la mémoire collective. « Le folklore chinois garde la trace d'une relation ambivalente à la Muraille. Elle symbolise aussi l'oppression exercée par l'État impérial, qui force le peuple à travailler à sa grandeur. On retrouve ce sentiment tout au long de l'histoire, et même encore aujourd'hui », souligne Vincent Goossaert.

Une légende très célèbre en Chine raconte l'histoire d'une jeune femme, Meng Jiang Nu, qui, à l'époque du premier empereur, traverse tout le pays à pied pour rejoindre son mari, enrôlé pour construire le mur. Mais à son arrivée, elle apprend que son époux est mort et pleure si fort qu'un pan entier de l'édifice s'écroule, découvrant la dépouille qui y était enfouie.

Grâce aux sacrifices du peuple chinois et à la qualité de sa conception, la Grande Muraille a survécu jusqu'à nos jours. Elle est toutefois menacée : près du tiers de la portion construite sous les Ming a disparu, soit près de 2.000 kilomètres, selon une étude nationale publiée en 2015. Seuls 8 % sont en bon état de conservation. Le mur subit les attaques de la nature, du vent, de la pluie ou du gel, sous des climats hostiles. Mais l'homme a aussi participé activement à sa destruction. Sous Mao Tsé-toung, beaucoup de paysans pauvres se sont servis des briques de ce trésor national pour construire des maisons, consolidant parfois des villages entiers. Ces pratiques sont désormais passibles d'amendes de 5.000 yuans (645 euros), mais des bouts du mur continuent d'être volés, pour être vendus au marché noir pour quelques yuans.

Les autorités chinoises ont promulgué depuis une dizaine d'années des réglementations guidant la restauration de ce musée en plein air. Mais la qualité du travail est inégale, en fonction du type de briques et de liant utilisés. Si certaines portions ont été réaménagées grâce à des techniques traditionnelles, à d'autres endroits, le gouvernement n'a pas toujours fait des choix heureux.

Un empire fermé

.            La présence des Européens en Chine, demeure épisodique jusqu'au XVIIe siècle. Comme le Japon, c’est un empire fermé au commerce avec les étrangers, qui ne laisse aucune liberté aux Européens quant aux points d'entrée sur son territoire.

Depuis les découvertes portugaises du XVIe siècle, l'espace maritime asiatique constitue un monde fascinant pour les Européens car il leur ouvre les portes de l'Inde, de la Chine ou du Japon. Ils se retrouvent face à des civilisations maritimes à l'activité commerciale très ancienne, échappant complètement à « l'économie-monde » de l'Occident. Entre Europe et Asie, la voie maritime a joué un rôle déterminant à partir du moment où les navigateurs ont substitué aux routes traditionnelles terrestres, tracées par Marco Polo, et maritimes, avec le passage de la Mer Rouge utilisé par les marchands arabes, des voies autonomes contournant l'Afrique (Vasco de Gama en 1498) ou traversant le Pacifique (Galion de Manille reliant les Philippines espagnoles à la Nouvelle Espagne américaine dès 1564).

.            La Chine, pays continental et très vieille civilisation, admet difficilement de commercer avec les étrangers. L'« Empire du Milieu » (les Chinois estiment être le centre de la civilisation, donc au milieu du monde) considère les Européens comme des barbares voulant à tout prix les christianiser. La Chine tolère des relations commerciales à condition que les Européens s'acquittent de taxes pour être autorisés à négocier les produits chinois (thé, soie, porcelaine...). Très rares sont les marchands qui sont parvenus jusqu'à Pékin : les Européens restent dans les ports, principalement Macao, au XVIe siècle (comptoir portugais depuis 1554), puis Formose au XVIIe siècle (établissement hollandais datant de 1634). Les Chinois préfèrent utiliser l'intermédiaire des ports indonésiens et philippins pour vendre leurs produits aux Européens plutôt que de les vendre chez eux. Manille, aux Philippines, va ainsi devenir l'un des rares centres de contact commercial entre marchands européens et chinois.

Il faudra attendre les années 1680, pour voir la Chine s'ouvrir davantage au négoce avec l'Europe, conséquence indirecte des rivalités de plus en plus fortes entre Anglais et Hollandais en Indonésie. En 1682, les Hollandais s'emparent du port britannique de Bantam sur l'île de Java et coupent la route indonésienne du thé aux Anglais. Ces derniers vont alors effectuer des voyages directs vers la Chine et y envoyer une quarantaine de navires marchands entre 1700 et 1715. Les Français s'engagent à leur tour dans ce nouveau trafic : une compagnie de Chine est même créée en 1698, qui ramène un premier chargement en 1700, en provenance de Canton.

Cependant, les Européens restent dépendants des autorités chinoises qui leur imposent les points d'entrée dans le pays. Au sud du pays, les ports de Macao et Canton sont jugés peu intéressants car éloignés du grand fleuve Yang Tsé Kiang (sur lequel arrivent la soie et la porcelaine) et loin de la ville de Nankin (débouché des grandes régions productrices de thé). Les négociants européens vont donc tenter de remonter vers le nord mais ils en sont vite dissuadés par les mandarins locaux (hauts fonctionnaires de l'Empire) qui prélèvent des droits exorbitants sur les marchandises. À la fin du XVIIe siècle, le port de Macao décline et son activité se limite à l'expédition de soie vers les Philippines ; Canton devient la principale porte d'entrée en Chine et les Anglais vont y diriger tous leurs navires à partir de 1711. Une unique porte jusqu’en 1860 !

Zheng He et la marine des Ming.

.            Dès la fin du XIV° siècle, bien avant Christophe Colomb, l'Empire Chinois dominait toutes les mers du globe ... Dans les années 1400, la Chine possédait la plus grande flotte que les mers du globe aient jamais connue : au sommet de sa gloire, plus de 3.500 bateaux (à titre de comparaison, la marine des États-Unis possède 430 navires à l'heure actuelle), avec certains navires qui étaient jusqu'à quatre fois plus volumineux que les plus gros bateaux qui étaient construits en Europe à cette même époque. Et pourtant, plutôt que de conquérir le monde, dès 1530, la totalité de la flotte des « baochuan » (les «bateaux-trésors » de la dynastie), la Chine a décidé de détruire toute sa flotte. Les Chinois étaient prêts à accomplir la circumnavigation du globe, ils auraient été capables d'accomplir le premier tour du monde plusieurs décennies avant les Européens, mais au lieu de cela la dynastie Ming se replia sur elle-même et entra dans une période de stagnation qui dura 200 ans.

Un empereur qui voit loin

.            L'empereur Yongle a porté la dynastie Ming à son apogée et considérablement renforcé la Chine. Mais il ne s'en tient pas là et veut nouer des échanges avec un maximum de souverains étrangers. Dès la fin du XIVe siècle, les échanges d'ambassades se mutiplient entre Nankin et les petits royaumes d'Extrême-Orient et d'Asie du Sud-Est. L'empereur projette aussi de grandes missions d'exploration outre-mer en vue de développer le commerce et de faire reconnaître le prestige de l'empire des Ming aussi loin qu'il est possible.

Les Chinois s'étaient lancés sur les mers dès les environs de l'An Mil. Plus tard, les conquérants mongols avaient fait construire à l'embouchure du Yangzi de grandes flottes en vue d'envahir Java. Autant dire que les ambitions ultramarines de l'empereur n'ont rien d'extraordinaire ... Elles n'ont rien non plus d'irréfléchi. Dès 1391, plus de 50 millions d'arbres sont plantés dans la région de Nankin en vue de la construction des navires.

Les chantiers navals du bas-Yangzi sont mobilisés pour construire les deux cents navires de la flotte des Trésors. Les quelques milliers de travailleurs de ces chantiers navals sont renforcés par 400 familles de charpentiers.

L'amiral Zheng He, auquel est confié le commandement de la flotte, est un géant originaire du Yunnan, une province du sud de la Chine. Il appartient à une minorité de confession musulmane, les Hui. Il est né vers 1371 sous le nom de Ma He dans une famille spécialisée dans l'organisation de voyages vers La Mecque. Sans doute a-t-il lui-même fait le voyage à La Mecque avec son père. 

Capturé par les Chinois lors de l'invasion du Yunnan, il a eu la vie sauve en raison de sa jeunesse et de ses aptitudes mais a été émasculé. Entré comme eunuque au palais de l'empereur Hong-wou, il a gagné la confiance de celui-ci ainsi que de son fils Yongle et a reçu le surnom de Zheng.

Pour la navigation lointaine, Zheng He peut compter sur des innovations déjà anciennes, comme le compas, inventé par les Chinois eux-mêmes au XIe siècle. Ces compas placés dans une capsule d'eau permettent aux marins de se repérer en plein océan.

Des jonques jusqu'en Afrique !

.            Le grand départ a lieu le 11 juillet 1405 du port de Longkiang, à l'embouchure du Fleuve bleu, le Yangzi. Deux cents navires emportent - si l'on en croit les chroniques – 27.800 personnes : marins, soldats, mais aussi interprètes, médecins, savants...

Toujours selon les chroniques, le vaisseau amiral, le plus grand de tous, aurait 140 mètres de long et 58 de large, avec 12 mâts et une jauge de 1.500 tonneaux... Ces dimensions font passer la Santa Maria de Christophe Colomb, longue de 28 mètres, pour une coque de noix... mais paraissent très exagérées !

Le gros bateau, c'est celui de Zheng He. Le petit rafiot à côté, c'est une réplique à l'échelle de la caravelle utilisée par Christophe Colomb...

Si elles surpassent en taille les caravelles et les caraques occidentales, ces jonques n'ont pas leur maniabilité. Elles ne louvoient pas et naviguent obligatoirement vent arrière. Pour cette raison, elles ne peuvent sortir de la zone des moussons, attendant d'une saison à l'autre que les vents s'orientent dans l'un ou l'autre sens.

– Première expédition :

La flotte des Trésors se rend jusqu'au sud de l'Inde et atteint l'île de Ceylan (Sri Lanka). Elle établit les premiers contacts avec les royaumes locaux.

– Deuxième expédition :

En 1407-1409, Zheng He consolide ses implantations côtières par une nouvelle expédition. Il fait dresser des stèles à Calicut, Cochin et Ceylan afin de confirmer les liens de ces États avec l'empire des Ming.

– Troisième expédition :

Zheng He repart en 1409-1411 vers le Siam, Malacca et l'île de Ceylan, où il inflige une défaite militaire à l'armée du roi de Kandi.

– Quatrième expédition :

En 1413-1415, Zheng He s'embarque avec 30.000 hommes jusqu'au golfe Persique, en vue de ramener les pierres précieuses qui font la réputation de la ville arabe d'Ormuz.

Une partie de l'expédition profite de l'occasion pour explorer les côtes de l'Afrique orientale jusqu'aux environs de Zanzibar. L'expédition rentre à Nankin avec des représentants d'une trentaine de royaumes, tous porteurs de tributs pour l'empereur de Chine, y compris même une girafe.

– Cinquième et sixième expéditions :

Les deux voyages suivants ont lieu dans les mêmes régions de la péninsule arabe et de la côte africaine des Somalis en 1417-1419 et en 1421-1422.

Mais la mort de l'empereur Yongle en 1424 et l'intronisation de son fils interrompent le cycle des expéditions. La Chine commence à se détourner de la mer comme l'illustre le transfert de la capitale, de Nankin (Nanjing, « capitale du sud »), au-dessus du delta du Yangzi Jiang (Yangtsé, le « Fleuve bleu »), à Pékin (Beijing, « capitale du nord »), à la limite de la steppe...

– Septième expédition :

La dernière expédition est commanditée en 1433 par le petit-fils de Yongle, l'empereur Xuande, en vue de restaurer des relations pacifiques avec les royaumes du Siam et de Malacca, dans le Sud-Est asiatique. Une partie des navires se rendent de Calicut à Djeddah, le port de La Mecque, en Arabie.

.            La trace de Zheng He se perd à ce moment. Après sa mort, les empereurs Ming renoncent aux explorations maritimes bien que celles-ci eussent atteint leurs objectifs et contribué au rayonnement international de la Chine et au développement de son commerce.

À ce sujet, les historiens ont plusieurs explications plausibles. Selon certains, l'empire chinois était embourbé dans une guerre avec les Mongols sur la terre ferme, un conflit coûteux pour lequel il était inutile de disposer d'une imposante marine de guerre. L'effort de guerre aurait alors été dirigé en priorité vers les unités terrestres, au détriment de l'entretien de ces coûteux bateaux qui auraient fini par se dégrader et pourrir sur place. D'autres pensent que les coûts exorbitants de la Flotte-Trésor n''étaient pas du tout rentables en comparaison des butins et des produits rapportés par les expéditions.

Mais ces théories n'expliquent pas tout : il semble, en effet, qu'il y ait eu une volonté de l’élite politique de l'époque de volontairement détruire des bateaux et tous les document techniques relatifs à la marine et aux expéditions, comme si on avait voulu rendre plus difficile la mise en place de nouvelles grandes expéditions dans le futur, pour ne pas « inspirer » les aspirants navigateurs étrangers. C'est pourquoi Angus Deaton, économiste et prix Nobel, propose une théorie différente : selon lui, les Chinois auraient détruit leur flotte... pour tenter de contrôler le commerce avec l'étranger, en clair, par peur du libre-échange, ce qui est cohérent avec le renfermement de l’empire sur lui-même et la période de stagnation qui commencent dès la fin du XV° siècle.

Ainsi, selon lui, la Flotte-Trésor a été littéralement sabordée à partir de 1430 par les élites politiques qui se trouvaient alors à la cour de l'Empereur, et qui ont commencé à s'inquiéter de l'émergence d'une toute nouvelle classe sociale de très riches marchands qui mettraient en péril leur pouvoir.

.            Sous la pression des lettrés confucéens, qui croient assurer de la sorte la tranquillité de la Chine, les empereurs se replient à l'intérieur de leurs frontières... Mauvais calcul. En agissant ainsi, ils laissent la Chine démunie face aux agressions des Mandchous et des Japonais ainsi qu'aux appétits des marchands européens. L’Europe occidentale acquit ainsi toute liberté pour faire émerger sa révolution industrielle quelques siècles plus tard.

Zheng He lui-même a laissé de tels souvenirs en Asie du Sud-Est qu'il y est encore par endroits divinisé sous le nom de Sanbao miao. Zheng He fait ainsi partie d'un culte religieux qui existe encore aujourd'hui sur le nord de l'île de Java, en Indonésie, où il est considéré comme une sorte de divinité. Et des historiens pensent, même s'il ne s'agit là que de théories, qu'il aurait aussi découvert la côte ouest des États-Unis, l'Australie et même l'Antarctique bien longtemps avant les expéditions européennes !

Taiwan

.            Les premiers contacts avec les Européens eurent lieu en 1542 lorsqu'un vaisseau portugais repéra l'île et la surnomma Ilha Formosa, soit « belle île » en portugais. Toutefois, les Portugais ne firent aucune tentative de colonisation. (L’appellation Formose sera surtout utilisée par les Européens et sera progressivement abandonnée à partir des années 1960’s, alors que les Chinois, l’ont toujours appelée Taïwan.)

Seul le Japon s’intéressa à Taïwan à la fin du XVIe siècle et début XVIIe siècle. Hideyoshi Toyotomi d’abord, puis le Shogunat Tokugawa essayèrent plusieurs fois de mener des expéditions vers Taïwan en 1609 et 1616. Ces expéditions furent des échecs face à la résistance des aborigènes.

Les Hollandais cherchant à établir un poste avancé pour commercer avec la Chine et le Japon et ainsi mettre fin au monopole qu’entretenaient les Portugais et les Espagnols, établirent une base dans les îles Pescadores en 1622. Contrés par les troupes chinoises, ils durent se retirer et partir s’installer à Tayouan (Anping dans l'actuel ville de Tainan) en 1624, où ils construisirent le Fort Zeelandia. Les Hollandais de la Compagnie des Indes (VOC) colonisèrent l’île jusqu’en 1662. Ils en seront chassés par Koxinga, un loyaliste Ming.

Les Espagnols, préoccupés par l’installation des Hollandais à Taïwan et la menace que cela représentait pour leur commerce avec la Chine et le Japon, décidèrent également de s'installer à Taïwan mais dans le Nord de l'île. Ils débarquent près de Keelung en 1626. Mais ils n’arriveront jamais à étendre leur influence dans l’île et finalement l’abandonneront aux Hollandais en 1642.

.            Lors de la guerre franco-chinoise, (entre septembre 1881 et juin 1885, les Français tentèrent de prendre le contrôle du fleuve Rouge qui reliait Hanoï à la province du Yunnan en Chine), la France bombarda Formose en août 1884, puis, en 1885 assura son blocus avant de débarquer sur les îles Pescadores. En 1885, comprenant l'importance stratégique de l’île, les Qing élèvent Taïwan au rang de Province et Liu Mingchuan en devient le premier gouverneur.

La guerre sino-japonaise de 1894-1895 s’est soldée en 1895 par la défaite de la Chine qui, aux termes du Traité de Shimonoseki cède à perpétuité Taïwan et les îles Pescadores à l’Empire du soleil levant. Comme en Corée, le Japon a colonisé l’île en imposant une ségrégation. Un système d'éducation publique est mis en place. Mais, la colonisation japonaise doit faire face à de nombreuses révoltes. Les premières années, la pacification de Taïwan engloutit 90 % du budget de la colonie. En 1930, durant l'Incident de Wushe (les aborigènes révoltés attaquèrent les militaires japonais au village de Wushe et en tuèrent plus de 130), les Japonais utiliseront même des armes chimiques tuant un millier d’aborigènes.

Le gouvernement colonial met en place une politique agricole afin d’améliorer la production et de tirer des profits des exportations. Les techniques agricoles et d’irrigation sont améliorées. Une réforme agraire distribue des terres aux paysans. La surface cultivée est ainsi doublée et les rendements triplés.  L'occupation contribue significativement à l'industrialisation de l'île : entre autres, le réseau de voies ferrées, et un système d'assainissement sont développés.

Avec le déclenchement de la guerre sino-japonaise en 1937, l'empire du Japon initie une politique d'assimilation sociale et culturelle sur toute l'île pour raffermir les liens entre l'île et la nouvelle mère patrie. L'usage de la langue et l'adoption de noms nippons sont encouragés par des mesures répressives et l'enregistrement à un sanctuaire shintō de même que le culte de l'empereur Shōwa sont déclarés obligatoires. L'élite taïwanaise doit porter les costumes d'apparat japonais.

Après la défaite de 1945, le Japon remet Taïwan à l'ONU, qui en confie la stabilisation (récupération et administration) à la République de Chine de Tchang Kaï-chek. Des troupes chinoises du Kuomintang viennent donc reprendre rapidement le contrôle de l'île, avec le soutien des États-Unis. En 1949-1950, les nationalistes du Kuomintang, à la suite de leur défaite dans la guerre civile chinoise (1927-1950), fuyant l'Armée de libération et la création de la République populaire de Chine, s'y établissent alors avec deux millions de Chinois du continent, en majorité des troupes, et l'ambition de reprendre le continent au Parti Communiste chinois. Depuis la Chine continentale communiste n’a cessé de vouloir récupérer les 35.980 km² situés à 180 km à l’est du continent.

En mai 1949, la loi martiale est déclarée, Tchang Kaï-chek contrôle Taïwan d'une main de fer, et toute opposition est réprimée. Le mandarin est imposé comme langue officielle. Cette sinisation à marche forcée est un choc non seulement pour les plus anciens Taïwanais, également d'origine chinoise, mais aussi pour les aborigènes dont la culture était déjà décimée par les premiers colons européens, les colons chinois des dynasties Ming et Qing, et par la colonisation japonaise.

La guerre de Corée qui éclate en 1950 est un salut pour le régime de Tchang Kaï-chek. En effet, l’Armée populaire de libération se préparait à envahir Taïwan. Harry S. Truman décide de défendre l’île contre une invasion des troupes communistes. La 7e flotte américaine croise au large de Taïwan. En 1954, les accords de défense mutuelle sont signés et des troupes américaines stationneront à Taïwan.

Le 25 octobre 1971, les membres de l’ONU votent l’entrée de la République populaire de Chine à l’ONU. La Résolution 2758 expulse les représentants de Tchang Kaï-chek de l’ONU, et ne mentionne plus le nom de République de Chine. La République populaire de Chine devient le seul représentant de la Chine à l’ONU.

En 1979, sous Jimmy Carter, les États-Unis lient des relations diplomatiques avec la Chine et ferment par conséquent toutes relations diplomatiques avec la République de Chine. Les accords de défense mutuelle sont abolis et les bases américaines à Taïwan sont fermées. En contrepartie le congrès américain vote en 1979 le « Taiwan Relation Act », une loi qui autorise les États-Unis à accorder de l'aide militaire pour la défense de Taiwan.

Avec la Corée du Sud, Hong-Kong, et Singapour, Taïwan est un des quatre dragons. Ces quatre pays sont devenus des puissances industrielles, en s’inspirant du modèle japonais, et en s’appuyant sur quatre facteurs : une industrie d’exportations reposant sur des unités de production de petite taille, à faible intensité capitalistique et employant une main d’œuvre à faible coût ; une croissance qui repose principalement sur les inputs de travail pour compenser des apports limités de capital et de progrès technique ; une féminisation de la population active ; et enfin le rôle de l’État qui supporte les exportations au-delà de ce que le marché pourrait juger comme non-rentable, après s’être assuré d’avoir un avantage à développer tel ou tel secteur. L’État, très présent, a organisé le développement de l’industrie selon le schéma suivant : import de matières premières et de techniques, développement dans tous les secteurs de la recherche, puis enfin spécialisation et transfert technique dans certaines branches sélectionnées par l’Etat. Le miracle taïwanais

Le mouvement démocratique de la fin des années 1980 a transformé la république de Chine d'une dictature à parti unique en un État démocratique et bipartite. Taïwan est le 22e plus grand système économique du monde, se classant au premier rang des États non membres des Nations Unies.  Comptant plus de 23 millions d’habitants en 2020, Taïwan est un pays riche avec un PIB par habitant de 26.000 $ (15e rang mondial), jouissant d'un niveau de vie équivalent à celui du Japon ou de l'Union européenne, mais avec un taux de natalité parmi les plus bas du monde.

L’économie s’est développée sans trop de heurts jusqu’à la crise thaïlandaise de 1997, laquelle a mis en évidence la perméabilité des économies asiatiques ; leur interconnexion a favorisé leur développement endogène. Depuis, est intervenue l’explosion économique chinoise et l’affirmation de l’Empire du milieu dans toutes ses dimensions : Mer de Chine, routes de la soie et … Taïwan.