Géopolitique des télécommunications

L’enjeu stratégique vital d’une infrastructure très sensible

.           Les câbles sous-marins, qui assurent 99% des flux mondial de données, sont le système nerveux de l’infrastructure Internet. De ce fait, ils représentent aujourd’hui un enjeu géopolitique majeur. La pérennité des câbles sous-marins est cruciale pour maintenir la souveraineté économique des pays, puisque les transactions financières, l’information et l’ensemble de l’activité industrielle et administrative sont désormais interdépendants et reliés à l’interface des câbles sous-marins.

On estime, par exemple, que plus de 10.000 milliards de dollars de transactions financières quotidiennes, soit quatre fois le PIB annuel de la France, transitent aujourd’hui par ces « autoroutes du fond des mers ». C’est notamment le cas du principal système d’échanges de la finance mondiale, le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications). Face à l'offensive de la Russie en Ukraine, la messagerie SWIFT a été bloquée à partir du 12 mars 2022 pour les banques russes dans le viseur de l'Union européenne, un cas de figure qui met en évidence l'énorme impact que créerait la défaillance d’un tel système.

Des cordons ombilicaux.

.            80% du trafic français se fait avec les États-Unis, une situation que l’on retrouve évidemment un peu partout dans le monde. Et pour cause, les USA contrôlent de nombreux câbles et une bonne partie de l'infrastructure autour d'internet, sans oublier les rôles de l'ICANN - l'organisme qui contrôle l'attribution des noms de domaines - et des GAFAM.

.            On peut également évoquer le cas des îles. Ainsi le Japon qui dépend essentiellement de ses câbles pour assurer ses interactions internationales. Une situation dont la criticité a été notamment mise en évidence par les conséquences des coupures causées par le tsunami de mars 2011. De même, en janvier 2022, lors de l'éruption d'un volcan sous-marin, les îles Tonga ont été coupées du monde pendant cinq semaines après la rupture du seul câble numérique de l'archipel le reliant aux îles Fidji. L’Australie estime que si les 5 câbles qui la relient au monde étaient coupés, le pays perdrait plus de 150 millions de euros par jour… jusqu’à rétablissement des connexions.

On peut aussi mentionner le projet conjoint des Etats-Unis, de l’Australie et du Japon pour la construction d'un câble sous-marin destiné à améliorer l’accès internet des Etats insulaires de Kiribati, Nauru et des États fédérés de Micronésie dans le Pacifique. Des micro-Etats qui ont pourtant une importance géopolitique pour les occidentaux et donc également cruciale … pour la Chine, dans son combat pour juguler la reconnaissance de Taïwan. Il ne faut pas oublier que les câbles sous-marins, ces routes de la soie « digitales », font partie du vaste programme d’infrastructures dans le monde financé par Pékin.

Aussi la Nouvelle-Calédonie, actuellement connectée via Sydney par le câble sous-marin, Gondwana-1, va-t-elle installer en 2022 un second câble sous-marin de 1.515 kilomètres, qui ira jusqu'aux Fidji, pour sécuriser ses liaisons numériques. Les îles Loyauté et l'île des Pins accéderont ainsi au très haut débit, et ce câble permettra en outre d'ouvrir des autoroutes numériques entre les trois territoires français du Pacifique, Wallis et Futuna et la Polynésie française, déjà raccordés par ailleurs à Fidji.

.            En réalité, à part quelques îles isolées, rares sont les pays qui seraient privés d'Internet si seulement deux ou trois câbles étaient endommagés. Ce pourrait être le cas pour l'archipel des Açores, l'île de Madère ou encore l'État australien de Tasmanie.

Cyberattaques.

.         Hormis les conséquences d’accidents relativement rapides à réparer, la plus grande menace à l’encontre des câbles sous-marins reste la cyberattaque. Une cyberattaque de grande envergure sur un réseau pourrait paralyser des parties entières du globe, voire déstabiliser des États. Ces infrastructures stratégiques sont aujourd'hui perçues comme une vulnérabilité majeure, notamment dans le cadre nouveau que représente la « guerre hybride » (stratégie militaire qui allie des opérations de guerre conventionnelle, de guerre asymétrique ou guerre irrégulière et de cyberguerre). Surtout, que ces cibles alléchantes pour qui voudrait perturber la connectivité mondiale, souvent considérées comme l'un des maillons faibles du réseau mondial, ne bénéficient d'aucune protection particulière, si ce n'est des systèmes intégrés de surveillance, bien souvent à distance, qui permettent seulement d'alerter s'il y a une menace à proximité !

Edward Snowden a révélé la surveillance des flux internet, par exemple celle réalisée par la NSA et le GCHQ au profit des membres des "Five Eyes". Ce serait désormais le cas aussi de la DGSE, autorisée depuis 2008 à mener de vastes opérations de surveillance via des stations d'interception à l'arrivée des câbles dans l'Hexagone.

En 2019, éjecté par les USA du projet Hibernia Express sous couvert de crainte d'espionnage, le chinois Huawei a cédé sa filiale spécialisée dans la pose de câbles sous-marins, laquelle aurait mené à bien depuis sa création en 2009 plus de 90 projets de l'océan Pacifique à l'Atlantique (50.000 kilomètres). D’ailleurs, la Chine n’hésite pas à boycotter les câbles sous-marins liés aux USA, tout en s'assurant d'étendre son influence en participant extensivement au déploiement de nouveaux câbles optiques. C'est par exemple la Chine qui a déployé SAIL, le premier câble connectant directement le Brésil et l'Afrique via le Cameroun et l'Angola.

.         Si on considère le cas particulier de la France, c’est le pays le plus connecté de l’Union européenne. La France possède à la fois une ouverture naturelle sur l’Océan Atlantique et sur la mer Méditerranée, ce qui lui donne un rôle central pour assurer la connectivité du continent européen.  23 câbles sous-marins sont reliés au territoire français, ouvrant sur des connexions atlantiques et méditerranéennes, dont le canal de Suez. SeaMeWe-3, relie directement la France au Japon avec 40.000 km de câble et 40 atterrissements. Cette liaison se fait à Penmarch, à la pointe sud du Finistère ; sans le savoir, la plateforme de Pors Carn est devenue cruciale pour acheminer Internet sur le sol européen. Ainsi, Lannion, Plérin, Veules-les-Roses, Cayeux-sur-Mer ou encore Le Porge sont les villes qui contribuent au maintien de la France et d’une partie de l’Europe dans le cyberespace. Le hub français du câble sous-marin n’est autre que la plus grande cité portuaire de France : Marseille. La cité phocéenne est reliée à elle-seule à 10 câbles sous-marins qui offrent une ouverture sur l’Orient et sur l’Afrique. Marseille est donc un point névralgique de la connectivité française, européenne et africaine.

Espionnage

.          L’extrême concentration géographique des câbles, notamment au niveau de leur point d’atterrissement (par exemple en Europe : Marseille, Aquitaine, Bretagne, Cornouailles…), les rend particulièrement vulnérables aux perturbations des flux de données et aussi … à l’espionnage ! Car dès qu’une donnée transite, … elle est consultable. Ce qui pose des questions quant à la souveraineté des Etats ; c’est ainsi que le Brésil et l’Europe ont construit un câble reliant les deux continents pour ne plus dépendre uniquement des câbles américains.

Il va de soi également que les enjeux ne sont pas seulement maritimes. Ainsi, l’ambitieux projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie » s’accompagne de routes « digitales » où seront également déployés des câbles optiques. Une première portion terrestre a été décidée, entre le Pakistan et la Chine, pour créer une connexion avec le câble sous-marin PEACE liant la France à l’Afrique du Sud en passant par le canal du Suez. Et d’autres portions verront le jour par la suite en Asie centrale.

L’ambition chinoise sur le contrôle des câbles sous-marins attise bien évidemment les tensions diplomatiques entre la Chine et les États-Unis. Washington renforce sa vigilance sur l’intégrité des câbles reliant les deux pays, car les risques d’espionnage ne sont pas négligeables. C’est pourquoi l'US International Development Finance Corporation a annoncé le 12 Mars 2020 que le plus grand câble sous-marin du monde reliera bientôt les États-Unis à Singapour … plutôt qu’à Hong-Kong !

.           Même s’il est difficile de contrer les attaques intentionnelles, les mouvements de certains navires commencèrent à attirer l’attention dès 2014 : leur route suivait les câbles sous-marins de télécommunication notamment au large du Portugal dans une zone où se trouvent une dizaine de câbles sous-marins. En 2014 encore, lors de l’annexion de la Crimée, la Russie avait coupé les câbles ukrainiens.

.           Les premières attaques de l’ère « moderne » datent de 2017 : câbles Grande-Bretagne–USA, puis France–États-Unis, arrachés par des chalutiers russes lors de tensions internationales. Si ces attaques demeurent inconnues du grand public, elles n’en sont pas moins préoccupantes, et démontrent la grande facilité de couper un pays du reste du monde.

.           Depuis octobre 2019, le navire russe Yantar, « plateforme d’études océanographiques », est au cœur de suspicions d’espionnage de la part des autorités américaines. Le navire est en mesure de transporter deux mini sous-marins du type AS-37 capables de trafiquer les câbles sous-marins. Opérant dans une zone où fourmillent les infrastructures de télécommunications sous-marines, le navire semble tout faire pour échapper aux procédures d’identification et de localisation. En août 2021, il a plongé jusqu’à 6.000 m de profondeur (3% seulement des fonds marins ont une profondeur supérieure à 6.000 m) au large des côtes irlandaises et norvégiennes, en suivant la route des câbles Norse et AEConnect-1 qui relient l’Europe aux Etats-Unis. Déjà, en 2015, ce dernier avait été mis en cause pour sa proximité avec les infrastructures de télécommunications sous-marines proches de la prison américaine de Guantanamo Bay (île de Cuba), dans la région des Caraïbes et dans l’est méditerranéen.

Sabotages et sectionnements de câbles sous-marins, une pratique de guerre ancienne et éprouvée

.            Tout comme il est essentiel de parer ces « intrusions », il faut se prémunir d’une éventuelle attaque physique. Le positionnement au fond de l’océan ne protège bien évidemment pas des actes délictueux ! Des victimes potentielles sans défense et plutôt faciles à attaquer ces câbles !. Il est théoriquement très aisé de dissimuler un sabotage de câble sous-marin, Il suffirait qu'un navire marchand ou un bateau de pêche vienne jeter l'ancre juste au-dessus d'un câble sous-marin non loin des côtes (où ces infrastructures ne se trouvent pas trop en profondeur) pour l'endommager. Des plongeurs ou des sous-marins peuvent aussi venir placer des explosifs sur ces câbles ou installer des mines proches, qui peuvent ensuite être déclenchées à distance. Des opérations qui semblent aisées pour des résultats potentiellement spectaculaires et très coûteux.

.            Les attaques subies par des câbles ne sont pas un fait nouveau. Durant chaque conflit, les moyens de communication font toujours partie des cibles prioritaires. Les premières de ce type ont eu lieu en 1898, lors de la guerre hispano-américaine. Cette année-là, dans la baie de Manille (aux Philippines), l’USS Zafiro coupa le câble reliant Manille au continent asiatique afin d’isoler les Philippines du reste du monde, ainsi que le câble allant de Manille à la ville philippine de Capiz. D’autres attaques spectaculaires contre les câbles eurent lieu dans les Caraïbes à Porto Rico et à Cuba, plongeant l’Espagne dans le noir quant à l’évolution de cette guerre hispano-américaine, ce qui contribua largement à la victoire finale des États-Unis. Sensible aux exploits, à l’époque très médiatisés, des « valorous seamen » qui, le 11 mai 1898, avaient coupé le câble de Cienfuegos, le Congrès attribuera à ces marins 51 des 112 médailles d’honneur décernées au titre de la guerre hispano-américaine !

En 1914, la première action des Anglais lors de leur entrée en guerre fut de sectionner les câbles télégraphiques des Allemands, opérations bien sûr reconduites lors de la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre froide, l’accent a été mis sur les câbles de communication militaires et les réseaux de sonars posés sur le fond marin.

Une attaque de ce type est extrêmement facile à réaliser, y compris par des acteurs non étatiques. En 2017, les câbles Grande-Bretagne/USA, puis France/États-Unis, ont été arrachés « accidentellement » par des chalutiers suspects.

.            Aujourd’hui, l’arène de la « guerre des fonds marins » s’est élargie pour inclure les câbles Internet sous-marins qui sillonnent les océans. Cependant priver le monde d'Internet n'est pas aussi facile que de rendre les moyens de télécommunication inaccessibles en coupant des fils électriques sur le front en 1939. Il faudrait d'abord mener des opérations de reconnaissance pour savoir exactement où se trouve chaque câble, car si des cartes existent, elles sont volontairement peu précises. Il faudrait ensuite mobiliser un nombre important de navires et de sous-marins pour frapper simultanément tous les câbles visés.

Sinon s’attaquer à un seul câble, est un peu comme détruire une seule voie sur une autoroute à dix voies. Des pays très connectés, comme la plupart des États européens, les États-Unis ou les pays asiatiques, ont bien plus d'un câble sous-marin pour les relier au monde … précisément parce que ces infrastructures sont fragiles.

.            En outre, ce genre d'action causerait surtout du tort aux populations civiles, car les communications militaires ou entre gouvernements, pourraient être prises en charge instantanément par des réseaux satellite. Donc, si en théorie les câbles sous-marins apparaissent comme des cibles de premier choix, il ne parait pas envisageable d’en faire l’option stratégique dans un conflit

De nos jours, six tendances majeures accélèrent les risques pour la sécurité et la résilience de ces câbles :

  • le volume croissant des données circulant sur les câbles, qui incite les États tiers à espionner ou à perturber le trafic.
  • l’intensité capitalistique croissante de ces installations, qui mènent à la création de consortiums internationaux impliquant jusqu’à des dizaines de propriétaires. Ces propriétaires sont souvent distincts des entités qui fabriquent les composants des câbles et de celles qui posent les câbles sur les fonds océaniques. L’entrée dans ces consortiums est facile pour des acteurs étatiques qui pourraient utiliser leur influence pour perturber les flux de données, voire les interrompre dans un scénario de conflit.
  • l’espionnage, qui nécessite des sous-marins spécialement équipés, ou des submersibles opérant à partir de navires, capables d’intercepter, voire modifier, les données transitant dans les câbles à fibres optiques sans les endommager. À ce jour, seuls la Chine, la Russie et les États-Unis disposent de tels moyens.
  • la vulnérabilité des stations d’atterrissage. Ainsi, la commune de Lège-Cap-Ferret (33), en bordure du Porge où « atterrit » en septembre 2021 (mise en service prévue à l’été 2022) le câble franco-américain Amitié de Facebook qui relie l'Etat du Massachusetts, serait-elle devenue un nid d’espions !
  • la tendance des câblo-opérateurs à utiliser des systèmes de gestion à distance, plus économiques,  pour leurs réseaux câblés, systèmes de sécurité médiocres, qui exposent les câbles à des risques de cyberattaque.
  • le développement de sous-marins spécialement équipés, ou de submersibles opérant à partir de navires, capables d’intercepter, voire de modifier, les données transitant dans les câbles à fibres optiques sans les endommager. À ce jour, seuls la Chine, la Russie et les États-Unis disposent de tels moyens.

.            La protection physique des câbles est un réel enjeu stratégique. Les législations internationales mettent tout en œuvre pour protéger l’intégrité physique des câbles autant dans les fonds marins qu’au niveau de leur jonction avec la terre ferme. Première dans l’histoire, la convention internationale relative à la protection des câbles sous-marins, signée à Paris le 14 mars 1884, s’applique à tous les câbles sous-marins qui atterrissent sur le territoire des parties contractantes, dont faisait déjà partie la France. Depuis, plusieurs conventions internationales ont précisé les obligations, et si elles s’adressent aux Etats parties, il en découle des règles impératives d’ordre public international qui constituent des obligations, parfois même pénalement sanctionnées, qui s’imposent aux acteurs du commerce maritime.