Phobie des serpents ?

National Geographic - 30 jan 2022

En Occident, les serpents traînent une mauvaise réputation plurimillénaire. Craints, détestés, diabolisés, mais surtout méconnus, ils font encore aujourd’hui l’objet d’une aversion aussi tenace qu’injustifiée. Pourquoi tant de haine ? La faute à notre héritage judéo-chrétien, répond Françoise Serre-Collet, herpétologue, chargée de médiation scientifique au Museum national d’Histoire naturelle et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation sur les reptiles, dont Légendes de serpents, paru aux Éditions Delachaux et Niestlé et Dans la peau des serpents de France, chez Quæ.

.            En Occident, la phobie des serpents remonte à la Bible, à Adam et Ève et au serpent tentateur qui a poussé Ève à goûter au fruit défendu de l’arbre de la connaissance. Dans la religion judéo-chrétienne, le serpent devient le symbole du mal, de Satan, celui à cause de qui on a perdu le paradis originel et l’immortalité. La Bible en a fait un animal exécrable que Dieu a puni en le faisant ramper sur le ventre. On se balade avec cet inconscient collectif qui date de plus de 2000 ans.

Représentation de Adam et Ève dans l’église Sainte-Anne à Châtel-Guyon, France.- Photographie de F. Serre Collet/MNHN

Les serpents ne laissent personne indifférent. Ce sont des animaux qui sortent complètement de l’ordinaire. Ils n’ont pas de pattes, ne font pas de bruit, semblent venir du fin fond de la terre, sortent tout le temps la langue et peuvent tuer. Ils sont présents dans toutes les mythologies. En Occident, ils sont diabolisés et représentent la mort, mais dans les autres civilisations, ils sont perçus de façon beaucoup plus positive.

.            Leurs principales fonctions dans les mythologies des pays non-occidentaux sont variées.

En Afrique de l’ouest, le serpent est à la base de la création du monde. Il porte la Terre, et comme il finit par avoir trop chaud, une déesse l’arrose, faisant apparaître les océans. Les tremblements de terre seraient dus à ses ébrouements, une croyance que l’on retrouve chez les Aborigènes d’Australie. Au Bénin, le python royal a longtemps été vénéré, au point que si un habitant en tuait un, il encourrait la peine de mort par immolation par le feu. Son importance était telle que le respect dû au serpent figurait dans les textes relatifs aux échanges commerciaux entre le pays et l’Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Le serpent intervient aussi dans la création du monde en Asie. En Chine, c’est une femme-serpent qui fabrique les hommes à partir d’argile. Dans le bouddhisme, on voue un culte aux reptiles car l’un d’eux a sauvé la vie de Bouddha : un cobra le voyant endormi en plein désert a déployé son capuchon au-dessus de sa tête pour le protéger du soleil.

Chez les Grecs, il représente l’immortalité, en raison de sa capacité à muer. Il rappelle aussi le malade qui va recouvrer la santé, d’où son symbolisme en médecine, avec le bâton d’Asclépios, que l’on retrouve aussi au Mexique, où le serpent Quetzalcoatl incarne cette science. En Égypte, on retrouve également cette idée d’immortalité dans le mythe du voyage de Rê, le dieu soleil. Chaque jour il part dans le monde d’Apophis, un serpent qui symbolise le chaos, mais il est ensuite avalé par un autre serpent qui lui permet de retrouver sa force et de renaître.

.            Selon les pays, la perception de l’animal change radicalement.

En France, même si ces animaux sont protégés par la loi, les coups de pelle restent un réflexe courant quand on se trouve face à eux. Qu’on le veuille ou non, il y a cet inconscient collectif hérité de la Bible, qui a généré énormément de rumeurs, d’idées fausses et de légendes négatives autour des serpents. Dans les années 1980 encore, on racontait par exemple que des écologistes balançaient des caisses de serpents par hélicoptère pour repeupler certaines régions françaises et on m’interroge encore là-dessus aujourd’hui !

La peur que leur méconnaissance inspire va très loin. Il y a 14 espèces de serpents en France, 10 espèces de couleuvres et 4 espèces de vipères. Seules ces dernières sont potentiellement dangereuses, mais un serpent ne mord que quand il n’a pas le temps de fuir et une morsure n’est pas suivie obligatoirement d’une injection de venin. On ne dénombre qu’environ un décès tous les 10 ans en France métropolitaine, et en Guyane, la région d’Outre-mer qui concentre le plus grand nombre d’espèces venimeuses, on ne compte que quelques morts sur ces trente dernières années.

Dans un pays comme l’Inde en revanche, les serpents font des victimes chaque année mais ils restent vénérés, notamment au cours de grandes fêtes religieuses. Sur une petite île de Malaisie, j’ai même découvert un temple des serpents dont l’autel était jonché de vipères.

Au Japon, il est même un café basé sur le concept du bar à chat, mais consacré aux serpents : à l’entrée, vous choisissez parmi des petites boîtes celle qui contient le reptile qui vous plaît le plus et vous allez déguster votre boisson avec la boîte à côté de vous. Vous pouvez aussi choisir un gros spécimen, que l’on installe sur un canapé avec vous pour que vous le câliniez.

Au Japon, on peut visiter des « bar aux serpents » : à l’entrée, vous choisissez parmi des petites boîtes celle qui contient le serpent qui vous plaît le plus et vous allez déguster votre boisson avec la boîte à côté de vous. Vous pouvez aussi choisir un gros spécimen, que l’on installe sur un canapé avec vous pour que vous le câliniez. Photographie de F. Serre Collet/MNHN

.            Le poids de l’inconscient collectif dans la phobie des serpents sous nos latitudes a conduit des chercheurs européens en 2017 à mener une étude sur des bébés de 6 mois montre. Cette étude montre que leurs pupilles se dilatent particulièrement devant des images qui représentent des serpents, ce qui laisse penser qu’ils seraient prédisposés à les craindre.

Une chercheuse américaine, Lynne Isbell, qui a été l’une des premières à développer cette théorie. Elle s’appuyait sur des expériences avec des singes qui n’avaient jamais vu de serpents de leur vie mais qui montraient pourtant des signes de peur en leur présence. Elle en a déduit qu’ils avaient une crainte innée des reptiles et, par extrapolation, elle a aussi avancé l’idée que cette peur devait être inscrite dans les gènes de l’homme.

En France, en 2016, une étude a été menée par des chercheurs du CNRS auprès de plus de mille enfants auxquels ils ont montré diverses photos d’animaux. Ils en ont conclu que ce n’était pas tant le serpent en lui-même qui les effrayait que les caractéristiques aposématiques, qui annoncent un danger dans la nature – les formes pointues, triangulaires, les motifs en zigzag. Certaines études affirment la nature innée de la peur des serpents, d’autres soutiennent son caractère acquis. Le débat reste entier aujourd’hui.

.            Quand on voit les difficultés à protéger des espèces anthropomorphisées, imaginez celles que l’on rencontre pour préserver des animaux mal-aimés du public. En France, ils ont été massacrés. Jusqu’à la loi de protection de 1979, qui interdit de les tuer, les mutiler ou les déplacer, il existait un métier de chasseur de serpents, exercé par des gens qui étaient payés au nombre de têtes de vipères qu’ils rapportaient.

L’un des plus célèbres, Jean-Baptiste Courtol, qui vécut au XIXe siècle, en aurait tué 40 000. Il s’était confectionné un costume composé de près de 1.000 peaux de vipères (l’habit a été conservé). Cela fait plus de 30 ans que j’essaie de réhabiliter les serpents et j’ai l’impression de radoter ! Mais je remarque que davantage de jeunes s’intéressent à l’herpétologie et mettent en place des actions pour essayer de les protéger, comme le réseau de plateformes téléphoniques SOS Serpents. On peut les appeler quand on a un serpent chez soi ou dans son jardin pour déterminer si c’est une espèce dangereuse, et, dans ce cas, un spécialiste vient la déplacer.

Aujourd’hui, la destruction et la fragmentation de leurs habitats représentent les principales menaces auxquelles ils sont confrontés, avec la pollution et les voitures. Or ces prédateurs on leur rôle à jouer dans les écosystèmes. La prolifération actuelle de rongeurs qui envahissent les cultures n’existerait sans doute pas si on ne tuait pas les serpents.

.            Plus de 3.000 espèces de serpents ondulent à nos pieds.

.           Les serpents sont de redoutables chasseurs. À peine sorti de sa coquille, un serpent juvénile doit se débrouiller seul. Dès sa naissance, il a déjà ses instincts de chasseur, et il est armé d’une quantité de venin suffisante pour tuer des rats adultes.

.            La plupart des serpents naissent avec une seule dent située à l'extrémité de leur museau et appelée dent de délivrance ou diamant. Ils l'utilisent pour briser les différentes couches de leur œuf résistant et s'en extraire. Ils la perdent lors de leur première mue. Cependant, 30 % des serpents donnent naissance à des petits vivants. Les serpents ovipares vivent généralement dans les climats plus chauds qui permettent l'incubation de leurs œufs.

.            Même si certains serpents passent l'hiver regroupés dans des tanières, ils vivent largement dispersés le reste de l'année, ce qui rend difficile leur reproduction ou leur alimentation. Pour survivre, les serpents ont développé une langue fourchue au cours de leur évolution. Ils l'utilisent pour capter des molécules odorantes qu'ils analysent ensuite à l'aide d'organes dédiés afin de déterminer s'ils s'approchent d'une source de nourriture ou d'un ennemi mortel. Les serpents mâles peuvent également savoir si une femelle serpent est de la même espèce, si elle est prête à s'accoupler et, d'après l'intensité de l'odeur sur chaque fourche, dans quelle direction elle se déplace.

.            Certains serpents sont connus pour leur capacité à "voler", même si en réalité ils planent d'arbre en arbre. De nombreuses espèces peuvent se déplacer dans les arbres grâce à une queue préhensile et un corps aplati qui leur fournit suffisamment de rigidité pour former un pont entre deux branches : le reptile va ainsi étendre la partie avant de son corps dans les airs, en porte-à-faux, jusqu'à la déposer sur une surface suffisamment grande pour soutenir son poids, puis rabattre la partie arrière de son corps. Les cinq espèces du genre Chrysopelea communément appelées « serpents volants » et natives de l'Asie exécutent un numéro encore plus sensationnel : elles peuvent aplatir leurs côtes dans les airs pour planer entre la cime des arbres à la manière d'un écureuil volant et parcourir jusqu'à 90 m d'un seul tenant.

.            Bien qu'il soit toujours pratiqué en Inde, dans d'autres régions asiatiques et en Afrique du Nord, le métier de charmeur de serpent a peu à peu disparu ces dernières années en raison des lois sur la protection de la faune et d'une sensibilisation du grand public à propos des reptiles. Les serpents conservés par les charmeurs subissent parfois une ablation de leurs crochets, de leur appareil venimeux et leur gueule peut être cousue pour rester fermée. Pendant leur « danse », les serpents réagissent aux mouvements et à la forme de la flûte du charmeur plutôt qu'à sa musique ; ces animaux étant pratiquement sourds.

.            De manière générale, le cobra royal évite l'Homme, mais lorsqu'il est pris au piège, il peut libérer suffisamment de venin pour tuer 20 personnes. Ils peuvent également avancer en regardant dans les yeux une personne de 1,80 m, un tiers de leur corps élevé au-dessus du sol. On les trouve en Inde, dans le sud de la Chine et dans le Sud-est asiatique. Les cobras royaux sont les seuls serpents au monde à fabriquer un nid pour leurs œufs.

.            Maladroit sur terre mais très agile dans l'eau, l'anaconda vit dans les marécages et les forêts tropicales d'Amérique du Sud. L'anaconda jaune est plus petit que l'anaconda vert (le plus grand serpent au monde en terme de poids), mais peut tout de même atteindre les 4,60 m. Avec leur mâchoire flexible et leur corps musculaire, ces constricteurs non venimeux tuent leur proie en la serrant puis l'avalent toute entière, que ce soit un oiseau, une tortue ou un cerf.

.            Bien souvent de couleur rouille et jaune pour se fondre dans le paysage de roche et de sable qui les entoure, les vipères de la mort d'Australie occidentale attirent leur proie en agitant l'extrémité fine et noire de leur queue. Lorsqu'un lézard approche, le serpent frappe et délivre un puissant venin. L'Australie abrite 17 espèces de serpents parmi les plus venimeuses au monde, notamment la vipère de la mort, mais au bout du compte, les serpents ne sont responsables que d'une mort ou deux par an.

.            Baptisé ainsi en raison de l'intérieur de sa bouche, le mamba noir attaque en frappant à plusieurs reprises avec ses crochets venimeux. Considéré par beaucoup comme le serpent le plus létal au monde, il continue de prendre des vies humaines dans ses habitats natifs du sud et de l'est de l'Afrique malgré le développement d'un anti-venin. Habitant des collines rocheuses et des prairies, le mamba noir est également l'un des serpents les plus rapides au monde et peut atteindre la vitesse de 20 km/h.

.            Le serpent à lunettes doit son nom au motif dessiné sur sa coiffe déployée. Chez les serpents, il partage avec la vipère de Russel le triste palmarès du plus grand nombre de victimes humaines. Tous deux sont très venimeux et évoluent au milieu de vastes ensembles de populations en Asie du Sud-Est. Les cobras à lunettes mangent des rats, des volailles ou des grenouilles et n'hésitent pas à pénétrer dans les foyers lorsqu'ils chassent.

.            Le cobra cracheur du Mozambique peut expulser du venin à près de 2,40 m. Il crache dans n'importe quelle position, surélevé ou au sol, et vise souvent les yeux. Sans traitement, son venin peut rendre aveugle. Considéré comme le serpent le plus dangereux après le mamba, le cobra cracheur fait parfois semblant d'être mort pour éviter d'être molesté.