Le Monopoly, ce jeu anticapitaliste.

Un succès commercial, à l’image de son principe même.

            Les dés roulent ; ils s’arrêtent sur « chance ». C’est un billet aller simple pour la Rue de la Paix. Votre adversaire vient de gagner au Monopoly.

Bientôt ruiné, vous allez être condamné à hypothéquer vos propriétés au risque de finir sans toit, et pire, en prison… Tout ça au profit d’un joueur au coup de dés plus chanceux que le vôtre. C’est la dure loi du Monopoly, ce jeu de société qui a envahi nos soirées, et qui en a aussi gâché plus d’une.

Plumer son frère, ou taxer son meilleur ami deviennent des actions valorisées autour du plateau verdâtre, où les liasses de faux billets se mettent à voler au moindre coup bas assené par son voisin. Rien d’étonnant au vu du but de ce jeu : à travers l’achat et la vente de propriétés, il faut réussir à appauvrir ses adversaires pour parvenir au monopole.

Symbole d’un système capitaliste débridé, où la réussite des uns repose sur l’accumulation des richesses et la ruine des autres, le jeu est pourtant né d’une pensée… anticapitaliste. Drôle de destinée pour ce jeu de table, qui avait d’abord été imaginé comme une critique des dérives du capitalisme au début du XXe siècle.

Depuis le jeu le plus célèbre au monde s’est vendu à plus de 300 millions d’exemplaires.

The georgism

            Le georgisme est un courant de pensée économique développé par l'économiste américain Henry George dans son ouvrage Progrès et Pauvreté, paru en 1879. Il se concentre sur la critique de la propriété privée de la terre, qui ne permettrait pas un développement économique efficace et engendrerait une augmentation des inégalités sociales dans la société

Il se fonde sur l’abolition de la propriété privée de la terre en faisant de l'État, la Communauté ou un organisme tiers d'intérêt général, un propriétaire symbolique qui toutefois ne dépossède pas les propriétaires privés mais leur impose une taxe unique d'un montant conséquent sur la valeur foncière, les mines et les héritages. Une forme de loyer payé à la Communauté, conçu comme compensatoire de l'usage de la terre et des ressources naturelles qu'elle contient, qui sont assimilés à un commun, et dont la propriété ne saurait être privatisée.

Carte postale georgiste. New York Public library/Wikimedia

            Cette utopie georgiste, peu connue de nos jours, préconisait la possibilité d’un monde où la chance de réussite individuelle et du rêve américain restaient tangibles et réelles, mais dans lequel le contre-pouvoir de l’État empêchait la naissance de grands monopoles et redistribuait les richesses. L’impôt unique laisserait à chacun le fruit de ses efforts et de son travail, tout en confisquant les rentes.

            L’idée georgiste, réconciliation du développement humain, de l'efficacité économique et de la justice sociale, est particulièrement populaire et influente de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle, et connut une diffusion considérable aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Elizabeth Magie, la créatrice, pionnière de la justice sociale

             Symbole d’un système capitaliste débridé, où la réussite des uns repose sur l’accumulation des richesses et la ruine des autres, le jeu de plateau le plus connu au monde est bien né de cette pensée anticapitaliste, antimonopoliste où la richesse créée profite à tous. C’était le but du jeu : montrer que les monopoles, qui ruinent les adversaires, engendrent misère et pauvreté, et qu’une gestion économique qui en empêche la naissance assure le bien-être et la prospérité de chacun. Gagner, dans un monde georgiste, implique s’enrichir sans pour cela provoquer la faillite d’autrui.

            Le jeu a longtemps été « naturellement » attribué à un homme. Pourtant, derrière le Monopoly se cache une femme américaine longtemps oubliée de l’histoire : Elizabeth Magie, une brillante intellectuelle, militante georgiste, progressiste aux convictions anticapitalistes, féministe.

Elisabeth "Lizzie" Magie et Henry George.

En 1903, l’écrivaine et dactylographe imagine un jeu de plateau destiné à enseigner aux joueurs les dangers de la concentration des richesses. Grande admiratrice de l’antimonopoliste Henry George, elle baptise sa création The Landlord’s Game (« Le jeu du propriétaire »), inspiré des théories de l’économiste.

« C’est une illustration concrète du système actuel d’accaparement des terres, avec toutes ses répercussions et ses conséquences, écrit-elle dans un magazine politique, dont les citations sont relayées par The Guardian. On aurait très bien pu l’appeler le “Jeu de la vie”, car il contient tous les éléments de réussite et d’échec du monde réel, et son objectif est le même que celui que semble poursuivre l’humanité en général : l’accumulation de richesses. »

            En réalité, Magie avait créé deux versions du jeu.

À l'origine, le but du jeu était simplement d'obtenir de la richesse, avec une configuration monopoliste où il s’agissait de posséder des industries, de créer des monopoles et de gagner en forçant les concurrents à abandonner ou à céder leurs industries. Magie a d'abord rendu son jeu populaire parmi ses amis alors qu'elle vivait à Brentwood, dans le Maryland. Le 5 janvier 1904, elle obtient le brevet américain 748626.

Première planche brevetée, en 1904 aux États-Unis, du jeu The Landlord’s Game. US National Archives./ Wikimedia

Le plateau de 1904 comprenait déjà une boucle continue, des propriétés à acheter, des gares, une case prison ("Go to Jail") et un salaire reçu à chaque passage par la case départ. Parmi les spécificités de son plateau, elle avait introduit les cases « Nécessité absolue » qui proposaient des biens tels que du pain et un logement, tandis que les cases « Franchise » offraient des services comme l’eau et l’électricité. Au fur et à mesure que les joueurs avançaient sur le plateau, ils effectuaient du travail et gagnaient un salaire. Les joueurs qui se retrouvaient à court d’argent étaient envoyés à l’hospice.

En 1906, Lizzy s'installe à Chicago, où elle fonde avec d'autres georgistes l'Economic Game Co. pour auto-publier son édition originale du Landlord's Game.

Le plateau « commercial » du Landlord's Game.

            Puis le jeu a été développé vers une autre configuration anti-monopoliste (connue sous le nom de Prosperity) où le but était de créer des produits et d'interagir avec les adversaires. Ce jeu deviendra plus tard le Monopoly. Elle fait breveter une version révisée du jeu en 1924. Comme son brevet initial avait expiré en 1921, cette démarche est considérée comme une tentative de réaffirmer son contrôle sur son jeu, qui était désormais joué dans certains collèges où les étudiants faisaient leurs propres copies.

Cette version permettait à deux joueurs, frustrés et mécontents de cette brutale expérience sociale, de s’allier. Ils pouvaient ainsi révolutionner le cours des choses et établir des règles différentes : nationaliser la banque, transformer la prison en école, ouvrir à tous les gares, l’eau et l’électricité, désormais propriété de l’État. Cependant, il ne s’agissait pas de la révolution prolétarienne : chacun restait propriétaire de ses hôtels, de ses maisons, de ses biens dans une sorte d’équilibre entre l’État et la propriété privée.

Une réédition capitaliste

            Au début du XXe siècle, les jeux de société se répandaient de plus en plus dans les foyers de la classe moyenne. Le « Jeu du propriétaire » est rapidement devenu populaire auprès des intellectuels de gauche, et joué sur les campus universitaires. Il passait de maison en maison, échangé entre voisins, jusqu’à arriver entre les mains d’un certain Charles Darrow, dans les années 1930. En découvrant le jeu, ce dernier s’en est approprié la paternité, tout en l’adaptant pour le dépouiller de son essence militante, et usurpant l’appellation Monopoly.

Selon la légende, Charles Darrow, chômeur pendant la Grande Dépression, aurait eu la brillante idée de créer ce jeu en 1929 dans l’espoir de sortir sa famille de la misère. Dans le sous-sol de sa maison, il aurait dessiné le célèbre plateau sur une toile cirée, fabriqué des maisons et des hôtels à partir de morceaux de bois, puis utilisé les breloques du bracelet de sa femme pour façonner les fameux pions métalliques.

Malgré de nombreuses difficultés pour imposer son idée, il avait réussi finalement en 1935 à faire éditer « son » jeu par la société Parker Brothers. La firme a racheté les droits originaux à Lizzie Magie pour seulement 500 dollars, tout en attribuant officiellement la paternité du Monopoly à Darrow, privant l'inventrice de sa fortune et de son message d'origine. Pendant des décennies, Parker Brothers (société désormais détenue par Hasbro) a entretenu la version de la légende de Darrow.

L’entreprise a ainsi façonné le récit de la naissance du Monopoly en une véritable success-story, de celles dont seuls les États-Unis semblent avoir le secret.

Charles Darrow pose avec un Monopoly. (Photo : CC BY 2.0)

            La version antimonopoliste tombe alors dans l’oubli, tandis que le Monopoly, tel que nous le connaissons aujourd’hui, entre dans l’histoire.

Postérité

            Le jeu de Magie ne fut donc ni vendu par sa créatrice, ni promu comme elle l’aurait souhaité. Il se répandit le long de l’East Coast, parmi les militants et les passionnés qui en copièrent le modèle et en transmirent oralement les règles. Le jeu fut joué dans les universités, les parcs et les fumoirs, et enfin dans les salles de classe universitaires.

Elizabeth Magie est restée dans l’oubli pendant des décennies, et n’a jamais récolté le fruit de sa brillante création, dont a profité l’homme qui s’est approprié son concept.

La vérité éclatera enfin en 1973, quand Ralph Anspach, un universitaire de gauche, qui après avoir créé son jeu Anti-Monopoly, s’est retrouvé poursuivi en justice par Parker Brothers qui l’accusa de plagiat. Au cours de ses recherches pour le procès, il découvrit l’existence de la véritable créatrice. Le procès a duré une décennie, mais Anspach finit par l’emporter, établissant ainsi de manière incontestable le rôle essentiel d’Elizabeth Magie dans l’histoire du jeu.

Pourtant, ce n'est qu'en 2015, qu'Elizabeth Magie sera enfin reconnue comme l'inventrice du jeu.

D’après : The Conversation - Thomas Michael Mueller - 27 jan 2022 / Ouest France – Pauline Boyer – 21 oct 2026. / Wikipedia

Comment des milliers de soldats prisonniers des nazis se sont évadés… grâce au jeu Monopoly

            Le Monopoly n’est pas qu’un simple jeu de plateau. Derrière ses billets colorés et ses pions métalliques se cache une page méconnue de l’Histoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a servi d’outil d’évasion pour des milliers de soldats alliés capturés. Une opération secrète restée classifiée jusqu’en 2007.

            Entre 1939 et 1945, des milliers de soldats britanniques sont faits prisonniers par les nazis et envoyés dans des camps à travers l’Europe. La Convention de Genève autorise alors l’envoi de colis humanitaires, incluant des jeux de société, pour occuper les prisonniers. Les Allemands y voient une aubaine : selon eux, un prisonnier qui joue pense moins à s’évader. Grave erreur.

Les services secrets britanniques utilisent cette faille. Christopher Clayton Hutton, dit « Clutty », ex-pilote et expert en déguisements et illusions, imagine alors une idée audacieuse : transformer le Monopoly en véritable kit d’évasion.

            Pour mener à bien ce plan, les services britanniques s’associent à John Waddington Ltd., éditeur anglais du Monopoly. Grâce à une technique d’impression sur soie mise au point par l’imprimeur, des cartes géographiques discrètes et résistantes sont dissimulées dans les plateaux de jeu. D’autres accessoires, comme une mini-boussole cachée dans un pion ou une lime constituée de deux pions vissés, complètent ce kit étonnant. De vrais billets allemands et français sont glissés parmi ceux du jeu.

Le tout est signalé subtilement : un petit point rouge sur la case « Parking gratuit » indique aux prisonniers que la boîte est truquée. Un code secret permet aussi de désigner la destination des colis : par exemple, la carte « rendez-vous sur la gare de Marylebone » signifie que le jeu est destiné aux détenus en Italie.

            Les boîtes sont envoyées par la Croix-Rouge ou via de fausses associations caritatives inventées de toutes pièces. Elles sont accompagnées de messages bibliques comme celui-ci : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. » (Matthieu 7 : 7). Ce verset devient un clin d’œil codé pour les soldats.

L’opération est si secrète que, selon les consignes, toutes les boîtes utilisées doivent être détruites après usage. Résultat : très peu de preuves matérielles ont survécu et l’histoire ne sera révélée qu’en 2007. Sur les 35.000 soldats alliés qui parviennent à s’échapper des camps nazis, environ 10.000 l’auraient fait grâce à ce Monopoly clandestin.

Ouest France - Noémie Dambrin – 15 mar 2025