America 250

Le 4‑Juillet : une date inventée, un mythe construit, un récit disputé

The Conversation - Jérôme Viala-Gaudefroy - 01 jul 2026

            Chaque nation possède ses mythes fondateurs. Dans le cas des États-Unis, le plus important est sans doute celui du 4-Juillet. Mais en ce jour – qui, d’ailleurs, n’est en réalité pas celui de la proclamation de l’indépendance ! –, que célèbre-t-on exactement de l’autre côté de l’Atlantique ? 250 ans durant, des réponses variées et contrastées ont été apportées à cette question. Cette année, les fêtes somptuaires lancées par Donald Trump visent avant tout à promouvoir sa propre personne et sa vision de son pays.

            L’indépendance des États-Unis n’a pas été déclarée le 4 juillet 1776. Le 28 juin 1776, le Comité des Cinq (Roger Sherman, Robert R. Livingston, John Adams, Thomas Jefferson et Benjamin Franklin) a présenté le projet de Déclaration au Second Continental Congress.  L’indépendance a été déclarée le 2 juillet. Et le 4, le Congrès a adopté le texte. Un texte qui allait devenir, en deux siècles et demi, le document le plus sacré d’une nation qui ne se réclame d’aucune religion d’État. Le 4-Juillet est moins une date qu’un récit.

Plus un récit qu’une date

            Le 3 juillet 1776, John Adams, l’un des principaux Pères fondateurs (ensemble des personnalités qui ont dirigé la guerre d'Indépendance), écrit à sa femme Abigail qu’il vient de vivre « l’époque la plus mémorable de l’histoire de l’Amérique » – et que le deuxième jour de juillet serait célébré à jamais. Il se trompait de deux jours.

Le 4-Juillet commémore non pas le vote d’indépendance, mais l’adoption par les 50 membres du deuxième Congrès des 13 colonies réuni à Philadelphie, de la version finale d’un texte rédigé principalement par Thomas Jefferson : la Déclaration d’indépendance. Peu de pays célèbrent un document avec une telle intensité. Il est vrai qu’il renvoie directement aux valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité, les droits naturels et le consentement des gouvernés.

Pourtant, la Déclaration ne devient pas immédiatement un événement national. Elle est lue publiquement à Philadelphie le 8 juillet, devant l’armée de Washington le 9, atteint la Géorgie un mois plus tard, n’est signée par la plupart des délégués que le 2 août, et n’est connue à Londres qu’à la fin de l’été.

Un exemplaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis datant de 1823, réalisé par William Stone ; l'original avait été rédigé par Thomas Jefferson et d'autres délégués du Congrès, puis adopté le 4 juillet 1776.

Sa sacralisation rétrospective doit beaucoup à une coïncidence : Jefferson et Adams meurent tous deux le 4 juillet 1826, 50 ans jour pour jour après la Déclaration. La coïncidence est aussitôt lue comme un signe du ciel, élevée au rang de miracle fondateur. La fête nationale est ainsi moins la transcription spontanée d’un événement qu’un objet de fabrication culturelle.

Entre récit disputé et symbole d’unité

            La célébration du 4-Juillet a d’ailleurs été d’emblée un champ de bataille partisan. Dès les années 1790, elle suscite des affrontements entre fédéralistes, favorables à un gouvernement central fort, et républicains-démocrates, défenseurs d’une république plus décentralisée, chaque camp cherchant à s’approprier l’héritage révolutionnaire pour légitimer sa vision de la nation.

Par la suite, des esclaves affranchis, des abolitionnistes – à commencer par Frederick Douglass dans son célèbre discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » (05 juillet 1852) –, puis des suffragistes et des communautés immigrées utilisent à leur tour les symboles fondateurs pour contester leur exclusion du récit dominant.

Que représente, pour l’esclave américain, votre 4-Juillet ?

Je réponds : un jour qui lui révèle, plus que tous les autres jours de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est constamment victime.

Pour lui, votre célébration est une mascarade ;

Votre liberté tant vantée, une licence impie ;

Votre grandeur nationale, une vanité démesurée ;

Vos cris de joie sont vides et sans cœur ;

Vos dénonciations des tyrans, une impudence effrontée ;

Vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse ;

Vos prières et vos hymnes, vos sermons et vos actions de grâce, avec tout votre déploiement religieux et Votre solennité, ne sont pour lui que grandiloquence, fraude, tromperie, impiété et hypocrisie – un mince voile destiné à dissimuler des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages.

Il n’existe pas sur terre de nation coupable de pratiques plus choquantes et plus sanglantes que le peuple de ces États-Unis, en cet instant même. »

-Frederick Douglass (1852).

Ces mêmes symboles sont aussi des instruments d’intégration, voire d’assimilation. Au début du XXᵉ siècle, les cérémonies collectives de naturalisation organisées le 4 juillet font entrer symboliquement de nouveaux membres dans la communauté nationale à travers des rituels d’« américanisation » : défilés, discours civiques, omniprésence du drapeau.

Un rite de la religion civile américaine

            Au fil du temps, le 4-Juillet s’impose comme l’un des principaux rites d’une véritable « religion civile » – notion forgée par Rousseau, adaptée aux États-Unis par le sociologue Robert Bellah dans les années 1960. Cette religion possède ses textes sacrés (la Déclaration d’indépendance, la Constitution), ses saints (George Washington, Abraham Lincoln), ses rites (le 4-Juillet, les investitures), ses lieux de pèlerinage (Independence Hall, Gettysburg, ou encore le mont Rushmore), ses temples (du Capitole au Lincoln Memorial), ses reliques (la Constitution originale, la Liberty Bell) et une croyance partagée dans la mission historique et morale de la nation.

Le 4-Juillet apparaît ainsi comme un puissant rituel de réactivation périodique de l’appartenance nationale au sein d’une société profondément diverse.

Dans cette caricature de 1902 sur la célébration du 4-Juillet, légendée « Une fausse alerte le 4 juillet », l’Oncle Sam dit à Dame Paix : « Tout va bien. Il n’y a pas de combats. Le bruit que vous entendez, c’est juste ma famille qui fait la fête ! » « Puck magazine », 2 juillet 1902, Librarie du Congrès

Chaque été, une nation qui se définit par des idées – l’égalité, la liberté – rejoue la scène de sa propre naissance. L’Amérique, dont l’identité ne repose ni sur un territoire homogène ni sur une origine commune, constitue l’archétype de la « communauté imaginée » théorisée par Benedict Anderson : les nations ne préexistent pas aux récits qu’elles se racontent, elles se construisent et se perpétuent grâce à des mythes, des symboles et des rituels partagés, qui permettent à des millions d’individus de se représenter comme membres d’une même communauté historique et politique.

Un répertoire présidentiel séculaire

            En tant qu’incarnations de la nation, les présidents ont parfaitement saisi les enjeux de cette fête : puiser dans le corpus mythique des éléments qui servent leur politique du moment, sans pour autant s’en éloigner c            mplètement. D’où l’illusion d’une tradition continue, alors qu’il s’agit d’une recomposition permanente.

            Le centenaire de 1876, célébré sous Ulysses S. Grant, associe réconciliation après la guerre de Sécession et célébration d’une Amérique industrielle tournée vers l’avenir.

            Le bicentenaire de 1976, organisé par Gerald Ford après le Vietnam et le Watergate, prend la forme d’un rituel de guérison nationale. Ronald Reagan réaffirme ensuite un exceptionnalisme américain à vocation universelle, porté par la rhétorique de la « cité sur la colline », notamment lors du Liberty Weekend de 1986, tandis que George W. Bush réactive, après le 11 septembre, un patriotisme de guerre fondé sur la défense de la liberté et de la mission américaine dans le monde.

George W. Bush s’adresse à des soldats et à leurs familles mardi 4 juillet 2006, lors d’une cérémonie marquant le Jour de l’indépendance à Fort Bragg, en Caroline du Nord. Paul Morse/Maison-Blanche

            Enfin, Bill Clinton et Barack Obama mettent davantage l’accent sur la diversité et l’inclusion, sans jamais s’éloigner du même socle, comme en témoigne la généralisation des cérémonies de naturalisation organisées le 4 juillet sous la présidence Obama.

Un 250ᵉ anniversaire hors norme

            Donald Trump n’invente ni le rite ni le mythe. Sa volonté de faire du 4-Juillet un moment central du récit national n’a rien d’inédit, pas plus que sa rhétorique de l’exceptionnalisme américain ou de l’élection providentielle des États-Unis, déjà mobilisée par Reagan ou Bush.

Là où il rompt nettement avec la tradition présidentielle, c’est en durcissant ce récit pour le recentrer sur sa propre figure, en le militarisant et en en faisant un instrument de confrontation politique. La commémoration nationale n’a plus seulement pour fonction de célébrer la nation : elle sert désormais à désigner ceux qui la menaceraient et celui qui serait appelé à la sauver.

Parmi les innovations décidées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire des États-Unis : la fabrication d’une série de passeports à l’effigie de Donald Trump. Compte de Donald Trump/Truth Social

Cette évolution se manifeste dès le Salute to America du 4 juillet 2019, organisé au pied du Lincoln Memorial avec chars, avions de chasse et démonstrations militaires, puis dans son discours du Mont Rushmore du 3 juillet 2020, où il dénonçait une prétendue cancel culture menaçant l’histoire et l’identité américaines.

En 2026, la logique se radicalise : les célébrations du 250ᵉ anniversaire, autour de la Grande Foire des États-Unis (Great American State Fair, mélange de fête foraine et d’exposition mettant en valeur les États qui composent le pays) organisée à Washington du 25 juin au 10 juillet et du programme Freedom 250, combinant gala d’arts martiaux mixtes, Grand Prix automobile et revues navales, tendent à faire de la commémoration elle-même un objet de confrontation partisane.

            Plus encore, la figure de l’« ennemi intérieur » – élites, universités, médias, opposants – occupe désormais une place centrale dans le récit trumpien. La nouveauté n’est pas d’utiliser la commémoration à des fins politiques, mais d’en faire un instrument explicite de mobilisation partisane, articulé autour de la figure d’un chef présenté comme le seul capable de restaurer la grandeur nationale.

            Que le 250e anniversaire se déroule dans un contexte de crise nationale n’est pas inédit : 1876, c’était la difficile reconstruction d’une unité nationale encore fragile onze ans après la sanglante guerre de Sécession ; 1976 était marquée par les séquelles du scandale du Watergate qui avait abouti deux ans plus tôt à la démission de Richard Nixon.

Ce qui diffère en 2026, c’est l’orientation du récit. Là où les commémorations précédentes projetaient la nation vers l’avenir, Trump oriente principalement le sien vers un passé fantasmé. Make America Great Again, America First, la référence récurrente à un « nouvel âge d’or » : tous ces slogans supposent l’existence d’une grandeur passée à restaurer. La nouveauté n’est pas tant la nostalgie elle-même que sa centralité dans la définition du projet politique.

Même lorsque Trump mobilise un imaginaire futuriste — intelligence artificielle, conquête spatiale –, il ne faut pas s’y tromper : son futur n’ouvre pas sur quelque chose d’inédit, il certifie que l’Amérique était, depuis ses origines, destinée à la grandeur. C’est un récit réactionnaire au sens propre – un avenir qui regarde en arrière.

            Ce que le 250e anniversaire révèle, enfin, c’est que le débat dépasse l’opposition entre démocrates et républicains : il porte sur une question plus fondamentale. Que célèbre-t-on exactement lorsqu’on célèbre l’Amérique ?

Le récit trumpien ne vise plus seulement à définir ce qu’est la nation ; il tend aussi à préciser qui en serait le dépositaire légitime. Derrière l’invocation d’un âge d’or perdu, c’est une certaine image de l’Amérique qui se dessine – blanche, chrétienne, socialement conservatrice –, dont les transformations démographiques et culturelles récentes auraient menacé l’identité historique. Le débat ne porte plus seulement sur ce qu’est l’Amérique, mais sur qui peut légitimement prétendre l’incarner.

Ce que l’Indépendance américaine doit à la France

OuestFrance - Claire Thévenoux – 03 jul 2026

            L’Indépendance déclarée, encore fallait-il la réaliser et la conforter sur le terrain . Sans doute, jamais les États-Unis d’Amérique n’auraient-ils pu remporter leur Indépendance sans l’aide militaire, politique et financière du royaume de France.

            Les insurgés américains ont bien créé leur armée, en juin 1775, commandée par George Washington –lequel deviendra le premier président des États-Unis-. Mais cette Armée continentale est constituée de volontaires, peu nombreux, 8 000 au mieux, qui repartaient en septembre faire les vendanges et les moissons. Et bien qu’excellents soldats, habitués à se battre contre les Indiens, ils manquent d’équipements et de militaires formés, d’officiers et ingénieurs indispensables pour contrer les Britanniques, la première armée au monde. La France est alors la seule puissance en Europe qui peut leur apporter tout cela.

La Fayette débarque, à 19 ans

            En attendant, les Anglais sont mécontents. La Déclaration d’indépendance ne passe pas. Ils envoient des soldats supplémentaires à New York qu’ils transforment en bastion de plus de 20.000 hommes. L’armée des colonies doit évacuer. N’est-elle pas misérable, au bord de la rupture, quand un jeune aristocrate français débarque en Amérique, au printemps 1777, pour se placer sous les ordres de Washington qu’il vénère.

Le très fortuné marquis de La Fayette, 19 ans, lassé des courtisaneries de Versailles et pressé par son désir d’aventure, s’enrôle clandestinement aux côtés des insurgés. À titre individuel, comme 200 autres officiers français ; un Breton, le marquis de la Rouërie, l’a précédé de trois mois.

Ces officiers ont apporté leur expertise au sein de l’Armée continentale, surtout dans l’artillerie et le génie. Des armes, de la poudre et des vivres sont aussi arrivés de France, cachés dans des cargaisons de sucre et de rhum, au nez et à la barbe de la Royal Navy. Beaumarchais, écrivain, mais aussi espion et trafiquant d’armes, intrigue dans les coulisses du pouvoir.

Benjamin Franklin à Auray

            Pour le moment, Louis XVI reste très réticent à entrer en guerre contre la Grande-Bretagne. Benjamin Franklin, envoyé spécial du Congrès, a débarqué, en décembre 1776, à Auray, dans le Morbihan, avant de rallier Paris où il tente de convaincre la France de rejoindre officiellement le combat. En vain.

Toutefois, la France suit de près cette guerre. Car il reste dans les cœurs l’amertume de la défaite de 1763 contre les Anglais : une haine profonde envers l’ennemi héréditaire et le désir ardent de laver l’humiliation de la guerre de Sept ans. S’engager aux côtés des Américains serait une occasion rêvée …

Nom de code : « Expédition particulière »

            C’est la bataille de Saratoga, à l’automne 1777, qui finit par convaincre le royaume d’y aller. Au nord de New York, l’Armée de Washington a fait plier les Britanniques. Si des troupes révolutionnaires mal formées et affamées ont réussi, la France peut donc espérer enfin battre la « Perfide Albion » en Amérique du Nord … Trois mois plus tard, la France reconnaît les États-Unis puis, en juin 1778, s’engage à combattre la Grande-Bretagne à leurs côtés. Une déclaration de guerre.

Rochambeau et Washington donnant leurs instructions avant le siège de Yorktown, en 1781. (Photo : Alamy Stock Photo)

En 1780, un corps expéditionnaire est envoyé pour aider l’armée américaine. Nom de code « Expédition particulière » : 5.000 soldats sur des bateaux qui partent de Brest, une armada de 49 voiles dont 36 bâtiments de transport de matériel, dirigée par le comte de Rochambeau. Ce héros de la guerre de Sept ans, expert de la guerre de siège, fin diplomate se met aux ordres de Washington et des Américains. La Fayette, trop jeune pour une telle responsabilité, accueille les vaisseaux, en juillet, dans le Rhode Island, tenu par les insurgés américains. Les deux armées réunies comptent environ 13.000 hommes. Insuffisant pour attaquer New York !

Cap au Sud

            Les alliés se détournent donc vers le sud. En mars 1781, Washington envoie La Fayette en Virginie avec une petite unité. Sa mission : asticoter le corps d’armée de lord Cornwallis qui commande les Britanniques en Virginie et dans les deux Caroline. La guérilla du Français est payante : il enferme Cornwallis et ses 10.000 hommes sur la presqu’île de Yorktown, au sud de l’immense baie de Chesapeake.

C’est là que va se tenir, du 28 septembre au 19 octobre 1781, la bataille décisive de la guerre, la dernière de l’Indépendance américaine. Celle qui conduira la Couronne britannique à renoncer à ses colonies du Nouveau Monde.

Le lieu est stratégique, car au sud de Chesapeake, dans les Antilles, une deuxième flotte attend d’intervenir, sous les ordres de l’amiral de Grasse ; du Nord arrivent les premiers bateaux et, à pied, les soldats du corps expéditionnaire et de l’Armée continentale, parcourant 800 km dans la touffeur de l’été, habillés d’uniformes en laine et chargés de près de 30 kg, à la merci des maladies.

« Une forêt de mâts »

Fin septembre, le siège de Yorktown commence. De Grasse et ses navires ont débarqué 3.000 soldats supplémentaires. À ce moment-là, sur la presqu’île, il y a plus de Français que d’Américains !

Les canons sont en place. Dans la baie, une quarantaine de vaisseaux français, une forêt de mâts, ferme l’entrée. C’est une concentration de technologie, de puissance de feu jamais connue en Amérique. Cornwallis sait qu’il a perdu.

Le siège dure trois semaines. Toutes les minutes, un obus tombe sur la ville. C’est une hécatombe. La capitulation est totale. Et dès novembre 1781, le roi admet que « l’Amérique est perdue » pour la Grande-Bretagne. En battant un tiers de la force britannique dans le Sud, on a battu toute l’armée britannique d’Amérique.

Un incubateur pour la France

            2.112 Français sont morts au combat. L’effort de guerre a plombé la dette du royaume, semant les graines de la révolte populaire à venir. Mais le pays a retrouvé son honneur et sa place.

La campagne d’Amérique a en outre servi d’incubateur. Y ont été testés le système d’artillerie Gribeauval qui fera la gloire des armées napoléoniennes et le fusil Charleville à grande portée. L’idée d’un corps d’État-major y est née, pour planifier et conduire les opérations. Pour les militaires, la guerre moderne a commencé à Yorktown.

Une minuscule île des Caraïbes a rendu possible l’indépendance des États Unis

D’après The Conversation - R. Grant Gilmore III - 04 jul 2026

Le 16 novembre 1776, le « Andrew Doria », venu des jeunes États-Unis, fut salué par un coup de canon tiré depuis Saint-Eustache. Cet événement est aujourd'hui connu sous le nom de « premier salut ». (tableau de Phillips Melville) Painting by Phillips Melville, USMC via Wikimedia Commons

            Au XVIIIᵉ siècle, Saint-Eustache était l'un des plus grands centres commerciaux de l'Atlantique. Son statut de port franc permit aux insurgés américains de contourner le blocus britannique et d'obtenir les ressources indispensables à leur indépendance.

            La Révolution américaine est souvent racontée comme l'épopée héroïque de 13 colonies se soulevant contre un puissant empire et remportant leur indépendance, avec l'aide de la France. La réalité est toutefois plus complexe. La victoire militaire n'a pas reposé uniquement sur le courage et les idéaux, mais aussi sur le commerce, le crédit, le transport maritime et l'accès aux approvisionnements militaires. Le centre de ce commerce ne se trouvait pas dans les 13 colonies, mais au sud de la Floride loyaliste, dans la grande Caraïbe.

          À peine grande de 21 kilomètres carrés, Saint-Eustache, Statia, comme l'appellent ses habitants a développé le cœur de l'économie atlantique, portée par l'appétit insatiable pour le sucre, qui s'était répandu dans toute l'Europe à la fin du XVIIIᵉ siècle. À elle seule, la Jamaïque produisait autant de richesses que l'ensemble des 13 colonies.

Les économies caribéennes reposaient sur le travail des personnes réduites en esclavage, le commerce international et des approvisionnements venus du monde entier afin que le sucre continue d'affluer et que les recettes fiscales des puissances coloniales européennes soient maximisées. Une grande partie de ce soutien transitait par une petite île néerlandaise des Caraïbes orientales, aujourd'hui méconnue de la plupart des Américains : Saint-Eustache.

Si Statia n'avait guère d'atouts pour les plantations, elle excellait en revanche comme port de commerce. La baie d'Oranje, sur la côte ouest de l'île, offrait l'un des mouillages côtiers les plus profonds et les plus sûrs des Amériques. Les grands navires marchands pouvaient s'approcher du rivage, décharger leur cargaison puis repartir rapidement après avoir été rechargés.

« L'entrepôt du monde »

          En 1754, la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales demanda au gouvernement des Provinces-Unies de faire d'Oranjestad, la capitale de Saint-Eustache, un port franc. Sa requête fut acceptée. Le résultat fut spectaculaire : les marchandises pouvaient transiter par l'île avec très peu de restrictions et sans les lourdes taxes en vigueur ailleurs.

Des marchands venus de tout le monde atlantique saisirent rapidement cette opportunité. Les navires arrivaient chargés de textiles, d'outils, de denrées alimentaires, d'armes, de produits de luxe et de matières premières. Ils transportaient aussi … des Africains captifs, déportés de force dans le cadre de la traite transatlantique,

Saint-Eustache devint, selon une formule souvent associée à l'île, « l'entrepôt du monde ».

          Lorsque les colonies américaines déclarèrent leur indépendance en 1776, elles eurent désespérément besoin de matériel militaire. Le Congrès continental savait que les idéaux ne suffiraient pas à vaincre la Grande-Bretagne. Les futurs États-Unis avaient besoin de mousquets, de canons, de munitions, d'uniformes, de tissus, de vivres et de crédit.

Saint-Eustache était idéalement placée pour leur fournir tout cela. Les marchands de l'île entretenaient depuis longtemps des liens avec l'Amérique du Nord, et plusieurs des Pères fondateurs connaissaient bien ces réseaux. Alexander Hamilton, qui a grandi dans les Caraïbes, passa sa jeunesse dans l'univers du commerce maritime, de la comptabilité et du crédit. Sa famille entretenait des liens avec la région, et le commerce caribéen contribua à façonner sa compréhension de la finance et du pouvoir.

Saint-Eustache devint rapidement une véritable bouée de sauvetage pour la Révolution américaine. Les représentants américains s'y approvisionnaient en matériel avant de l'expédier vers les colonies. Les cargaisons arrivaient d'Europe à Statia, puis étaient réacheminées vers l'Amérique du Nord. Les armes et la poudre à canon, impossibles à obtenir par les circuits officiels, pouvaient être achetées dans ce port franc néerlandais.

Le premier salut

          Le 16 novembre 1776, un événement modeste en apparence, mais historique, se produisit dans la baie d'Oranje. Le brick américain Andrew Doria arriva pour charger des armes et des munitions, avec à son bord un exemplaire de la Déclaration d'indépendance et arborant les Continental Colors (*), l'ancêtre de la bannière étoilée. Ce fut le premier navire américain arborant le nouveau pavillon américain (le drapeau de l’Union continentale) à entrer dans le port. Conformément aux usages maritimes, le navire américain tira une salve d'honneur. Le fort Oranje lui répondit par une salve de ses canons. Une fois le navire amarré, une fête fut organisée où tous les Américains présents sur l’île furent invités.

Cet échange est entré dans l'histoire sous le nom de First salute, le « Premier salut ». Le geste fut bref, mais sa portée considérable : en répondant à cette salve, Saint-Eustache reconnaissait publiquement le pavillon et l'autorité des nouveaux États-Unis. De nombreux historiens y voient la première reconnaissance officielle de l'indépendance américaine par une puissance étrangère.

(*) - Le premier drapeau à avoir représenté les colonies unies n’était pas l’actuel Stars and Stripes. Le Continental Colors, souvent appelé « drapeau de la Grande Union », flottait depuis la fin de l’année 1775. Il arborait les 13 bandes rouges et blanches que nous connaissons encore aujourd’hui, mais à la place des étoiles, son canton portait le drapeau de l’Union britannique. Il reflétait la position des colonies à l’époque : unies dans la résistance, mais n’ayant pas encore déclaré leur séparation totale.

1775 - The Continental Colors

L’indépendance rendit ce canton intenable. Une nouvelle nation avait besoin d’un drapeau ne comportant aucun autre pays en son sein. Le 14 juin 1777, le Congrès continental adopta la résolution sur le drapeau : « Il est résolu que le drapeau des États-Unis comportera treize bandes, alternant le rouge et le blanc ; que l’union sera composée de treize étoiles, blanches sur fond bleu, représentant une nouvelle constellation. »

1777 : une nouvelle constellation

Rien n’etait précisé sur la disposition des étoiles, le nombre de branches qu’elles doivent avoir, ni les proportions que doit respecter le drapeau. Les premiers fabricants de drapeaux ont improvisé : des étoiles en rangées, des étoiles en cercle, des étoiles dispersées comme dans le ciel nocturne. C’est en raison de la date de cette résolution qu’est célébré le 14 juin, le Flag Day.

Donald Trump peut-il confisquer la mémoire américaine ?

Challenges - Bruno Cabanes – 17 avr 2026

            Depuis le bicentenaire de 1976, la révolution n’est plus réduite à l’action des Pères fondateurs, ces personnalités qui ont dirigé la guerre d'Indépendance : les Amérindiens, les esclaves et les femmes ont été réinsérés dans le récit national. Les célébrations prévues par Donald Trump pour le 250e anniversaire des États-Unis s’apparentent à un retour en arrière.

            Le 250e anniversaire des Etats-Unis est en préparation depuis dix ans déjà. America 250, la commission bipartisane chargée d’en planifier le déroulement et de coordonner le gigantesque effort bénévole qui se déploie à travers tout le pays, a été créée par le Congrès en 2016, sous la deuxième présidence de Barack Obama.

Une commission bipartisane créée en 2016 pour préparer le bicentenaire

            En théorie, cette commission, composée de 36 membres (élus du Congrès, citoyens désignés par les parlementaires, membres ex officio) et placée sous la présidence honoraire de George W. Bush, Barack Obama et de leurs épouses Laura Bush et Michelle Obama, se veut représentative de la diversité politique du pays. Le but affiché est de réfléchir aux principes fondamentaux de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et d’éviter toute récupération partisane.

Pourtant Donald Trump crée, en 2025, par décret présidentiel, la Task force 250, un groupe de travail parallèle dont il assure la présidence, et Freedom 250, un organisme chargé des partenariats avec le secteur privé pour les événements que le président aura lui-même initiés.

Un jubilé triomphal

            En 1826, les choses paraissaient simples. Ce premier jubilé, qui coïncide avec la disparition des Pères fondateurs John Adams et Thomas Jefferson, les deuxième et troisième présidents, morts tous les deux le 4 juillet 1826, est l’occasion de festivités mémorables. La plus impressionnante est sans doute le défilé qui passe devant le président en exercice John Quincy Adams, fils de John Adams, à la Maison-Blanche.

Deux ans plus tôt, début août 1824, les États-Unis avaient accueilli le retour du marquis de La Fayette, le héros français de la guerre de l’Indépendance, à l’invitation du président James Monroe. S’ensuit un voyage triomphal de 10.000 kilomètres à travers les 24 États qui composent alors le pays. Arrivé en Virginie en novembre, il salue Jefferson et visite la plantation de l’ancien président James Madison, où il rappelle « le droit de tous les hommes, sans exception, à la liberté ».

C’est aussi pour le jubilé qu’est réalisée une gigantesque toile de 4 × 5 mètres, commandée au peintre John Trumbull, qui représente la Déclaration d’indépendance pour la rotonde du Capitole (une première version, plus petite, est conservée à la Yale University Art Gallery). Quelques libertés ont été prises avec la réalité historique : la présentation de la Déclaration d’indépendance à John Hancock, le président du Congrès continental, eut lieu le 28 juin (et non pas le 4 juillet, où le document fut adopté avant d’être signé le 2 août) ; ni Robert R. Livingston ni Benjamin Franklin n’étaient présents, contrairement au tableau qui cherche pourtant à restituer les traits des participants.

La Déclaration d’indépendance, de John Trumbull, peint entre 1815 et 1817, est fréquemment utilisé pour illustrer le jour où les États-Unis accédèrent à l’indépendance. Indice de la complexité de la mémoire de l’événement : le tableau ne montre en réalité pas la signature elle-même, mais la présentation d’un projet de cette déclaration au Second Congrès continental par la Commission des Cinq (John Adams, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Robert Livingston et Roger Sherman), le 28 juin 1776. John Trumbull (1756-1843), Capitole des États-Unis

Surtout, le jubilé de 1826, prévu comme un moment patriotique d’une haute importance, est marqué par une forme d’apathie de la part des citoyens américains.

En 1876, un pavillon pour les femmes

            En 1876, une dizaine d’années seulement se sont écoulées depuis le gigantesque carnage que fut la guerre de Sécession (1861-1865) avec ses 620 000 morts. Cette fois, la commémoration, encore plus grandiose, prend la forme de la première Exposition universelle organisée sur le sol américain. Quelque 10 millions de visiteurs, dans un pays d’environ 45 millions d’habitants, se rendent au Fairmount Park, à Philadelphie. Sur les bords de la Schuylkill River ont été construits les pavillons de 37 pays. Certains États du Sud ne sont pas représentés. Outre la célébration d’inventions comme le téléphone d’Alexander Graham Bell ou le télégraphe de Thomas Edison, le centenaire de la Déclaration d’indépendance promeut les contributions des femmes aux arts, sciences, et à l’industrie dans un pavillon qui leur est consacré. Le 4 juillet, la militante féministe Susan B. Anthony présente une Déclaration des droits des femmes. Elle entend ainsi protester contre l’exclusion politique des femmes, contraire aux idéaux fondateurs des États-Unis.

La National Independent Political Union (NIPU) du révérend Garland H. White publie sa Negro Declaration of Independence (« Déclaration d’indépendance des Noirs ») qui accuse le Parti républicain d’avoir trahi les intérêts des Africains-Américains après la guerre de Sécession. Ce qui aurait dû être un moment de célébration de l’unité retrouvée révèle surtout les failles de la Reconstruction, cette période de dix ans qui suit la fin de la guerre civile.

            L’Exposition de 1926 reprend le même modèle que celle de 1876 : la même ville (Philadelphie), la même promotion des nouveautés du moment (réfrigérateurs électriques, films parlants…), l’utilisation de symboles nationaux (une réplique géante de la Liberty Bell, qui avait sonné pour annoncer la Déclaration d’indépendance en 1776), mais elle rencontre un moindre succès (seulement 6 millions de visiteurs). Depuis l’entrée en vigueur du 19e amendement le 18 août 1920, les Américaines ont acquis le droit de vote. Toutefois, la ségrégation et la violence raciales demeurent des atteintes aux idéaux d’égalité, ce que ne manque pas de rappeler Asa Philip Randolph, syndicaliste et activiste pour les droits civiques, dans un discours prononcé lors de la cérémonie d’ouverture. Il a été invité à la dernière minute après que la communauté noire de Philadelphie eut exigé la participation d’un orateur africain-américain.

Vietnam et Watergate

            Le bicentenaire de 1976 porte lui aussi la marque de la contestation. Celle du principe même d’une célébration, dans un pays bousculé par la démission du président Nixon, le 9 août 1974, à la suite du scandale du Watergate, et par l’héritage douloureux de la guerre du Vietnam, qui s’achève avec la chute de Saigon le 30 avril 1975.

Contestation aussi d’un récit national unifié, qui oublierait les minorités raciales et transformerait le patriotisme en une gigantesque kermesse consumériste. Comme en 1876 et en 1926, les cérémonies sont donc accompagnées de protestations. Une People’s Bicentennial Commission (« Commission populaire du Bicentenaire ») est instituée par le philosophe de gauche Jeremy Rifkin. Il avait déjà organisé une manifestation contre les compagnies pétrolières, en 1973, à l’occasion des 200 ans de la Boston Tea Party. Aux yeux de la gauche américaine des années 1970, la commémoration de la Déclaration d’indépendance n’a de valeur que si elle fait une place aux histoires des minorités, si elle autorise une lecture critique du passé et si elle s’inspire de la radicalité de l’idéal des Pères fondateurs pour porter la contestation du capitalisme américain. C’est aussi à l’époque du Bicentenaire que sont créées près de 40 % des 23.000 institutions historiques (musées, sociétés savantes, associations diverses) du pays.

            Où en sont les États-Unis, cinquante ans plus tard ? Créée à l’été 2016, six mois avant la première élection de Donald Trump, la commission en charge de l’organisation du 250e anniversaire a souffert d’un départ laborieux puis du retard lié à la pandémie de Covid-19. Mais c’est surtout l’orientation générale du projet qui pose question. Comme le souligne l’historienne Beverly Gage, à l’origine, la commission organisatrice se veut porteuse de multiples initiatives locales, « moins un plan directeur imposé d’en haut qu’un fil Instagram national ». Mais « si tout se résume à ce que chacun raconte son histoire, qu’est-ce qui est censé rassembler tout le monde ? » s’interroge alors R. Scott Stephenson, le directeur du musée de la Révolution américaine de Philadelphie. D’autant que les historiens professionnels ont mis beaucoup de temps à s’impliquer dans l’organisation des commémorations, ce que l’historienne de Harvard Jill Lepore leur reproche : « Écrire une histoire nationale pose de nombreux problèmes. Mais ne pas écrire d’histoire nationale en crée davantage, et ces problèmes-là sont pires. »

Sport de combat et prière collective

            Tandis que la gauche américaine se désengage de l’organisation de 2026 par rejet du patriotisme traditionnel, Donald Trump, dès son premier mandat (2017-2020) n’hésite pas à revendiquer une lecture simpliste du passé. Les festivités, grandioses et centralisées, n’auront d’autre ambition que de rendre sa grandeur à l’Amérique : « Make America Great Again ».

Au 1619 Project du New York Times Magazine, qui propose de centrer les commémorations sur 1619, l’année où les premiers esclaves noirs sont arrivés en Virginie, Donald Trump oppose la 1776 Commission, créée en 2020 pour promouvoir « l’éducation patriotique […] afin que nous apprenions tous à nouveau à chérir nos principes fondateurs ».

La Smithsonian est accusée par l’administration Trump de promouvoir une « idéologie de division centrée sur la race »

            Interrompu par la présidence de Joe Biden, ce programme de réécriture de l’histoire américaine, qui cherche à en effacer la face sombre, se radicalise avec le retour au pouvoir de Donald Trump en 2025. Hillsdale College, l’université conservatrice du Michigan, est mise à contribution pour produire une série éducative célébrant l’esprit américain : The Story of America. Sur son site internet, la prestigieuse American Historical Association dresse régulièrement la liste des actions de l’État fédéral qui affectent l’enseignement ou la recherche en histoire. En mars 2025, elle dénonce « les récents efforts pour censurer des contenus historiques sur les sites du gouvernement fédéral et dans de nombreux musées », parmi lesquels les musées Smithsonian, une institution fondée en 1846 et directement visée par le décret présidentiel Restoring Truth and Sanity to American History (« Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ») du 27 mars 2025.

La Smithsonian est accusée par l’administration Trump de promouvoir une « idéologie de division centrée sur la race ». En mai 2025, plusieurs associations d’historiens portent plainte contre la suppression brutale des subventions accordées par le National Endowment for the Humanities, dont les ressources sont redirigées vers le financement d’un « jardin des héros américains », composé de 250 figures historiques. Si le choix des personnages et la localisation du monument ne sont pas encore précisés (il revient à Vince Haley, un conseiller influent du président, de faire des propositions), un montant de 250 millions de dollars lui a déjà été alloué. En décembre 2025, les projets de monnaies commémoratives déjà approuvés par deux comités officiels ont été abandonnés, la représentation du Mayflower Compact, l’accord signé par les Pères pèlerins en novembre 1620 avant leur débarquement à Plymouth, remplaçant celles de l’abolition de l’esclavage et du droit de vote des femmes, jugées trop « proches de l’idéologie woke ».

Le plus grand feu d’artifice de l’histoire », et un championnat de sports de combat à la Maison-Blanche.

            En ce qui concerne le programme des célébrations de 2026 voulues par Donald Trump, il comporte notamment une foire-exposition et un grand rassemblement national de prière sur le Mall, le parc au cœur de Washington DC, la construction d’un arc de triomphe « qui écrasera, sur tous les plans, celui de Paris », une compétition sportive entre jeunes athlètes venus de chaque État, « le plus grand feu d’artifice de l’histoire » le 4 juillet, et un championnat de sports de combat à la Maison-Blanche le 14 juin, jour du 80e anniversaire de Donald Trump.

La confusion entre patriotisme et célébration de la personne du président des États-Unis était déjà sensible lors de la parade militaire qui s’est tenue le 14 juin 2025, pour le 250e anniversaire de l’armée américaine et les 79 ans de Donald Trump. Contrairement aux règles fédérales, qui interdisent les fonds privés dans les manifestations publiques, l’événement était sponsorisé par au moins quatre marques ayant des liens financiers avec le président. Il a donné lieu à des centaines de manifestations hostiles à la dérive monarchique (« No King’s Day »), une référence directe à la révolution américaine.

            Les commémorations de 2026 s’ouvrent donc dans un climat de tensions, de défiance et de révolte. Dans un pays menacé par la guerre civile, 92 % des électeurs républicains se disent « très fiers d’être Américains », mais seulement 36 % des électeurs démocrates (contre 62 % en 2024). C’est le plus faible pourcentage chez les démocrates depuis 25 ans que l’institut Gallup fait un sondage annuel sur cette question.

L’autre histoire de la Déclaration d’indépendance américaine

Challenges - André Comte-Sponville – 03 jul 2026

            À l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, le texte fondateur des États-Unis continue de fasciner par son universalisme. Mais derrière l’affirmation des droits et de l’égalité se cache une histoire plus complexe, marquée par la colonisation, l’esclavage et les fractures raciales. Un héritage qui éclaire aussi les divisions de l’Amérique contemporaine.

            Humaniste, anticolonialiste et démocratique. La Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, dont on célèbre le 250e anniversaire, est un beau texte. Aucun Etat n’avait jamais énoncé aussi clairement que « tous les hommes sont créés égaux », qu’ils ont tous un droit inaliénable à « la vie, la liberté et la recherche du bonheur » – et même à la Révolution, lorsque le gouvernement en place tend à détruire ces droits.

Mais ce n’est qu’un moment d’une plus longue histoire, qui avait commencé presque trois siècles plus tôt, par la découverte de l’Amérique, en 1492, et par la colonisation qui suivit. C’est le paradoxe initial : cette déclaration d’indépendance d’anciennes colonies britanniques ne marque nullement le triomphe des colonisés mais bien celui… des colonisateurs, ces hommes blancs qui avaient si bien massacré les autochtones (les Amérindiens) qu’ils avaient fini par se croire légitimes propriétaires de ce prétendu « nouveau monde ». Aucune histoire ne commence par un texte de loi, toutes par la violence et les rapports de force. Le droit ne vient qu’ensuite, pour pacifier ou légitimer ce qui peut l’être.

Une européanisation par la destruction d’une civilisation

            « Le colonialisme fut le péché originel de l’Occident », disait Lévi-Strauss, mais je réalise à l’instant qu’il fut aussi bien davantage : son engendrement, si l’on entend par Occident, comme c’est l’usage, la conjonction de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Car cette dernière ne s’européanise que par la colonisation, dont on ne saurait oublier l’atroce et criminelle violence. Ce fut un ethnocide (la destruction d’une civilisation, ou de plusieurs), parfois accompagné de génocide (l’extermination de peuples entiers, quand la misère et la maladie n’y suffisaient pas. A trop célébrer la Déclaration de 1776, on risque d’oublier que ces Etats, bien avant de s’affranchir, s’étaient bâtis par la force et dans le sang.

Ils continuèrent de même. Cette Déclaration, née de la Guerre d’indépendance, ne disait rien sur l’esclavage, autre péché originel, non certes du seul Occident, mais qui s’inscrivit plus profondément dans l’histoire des Etats-Unis que nulle part ailleurs.

Faut-il rappeler que la plupart des rédacteurs de la Déclaration d’indépendance (y compris le principal d’entre eux, Thomas Jefferson) étaient propriétaires d’esclaves ? Et que l’abolition de l’esclavage, après la Guerre de Sécession, ne mettra nullement fin à la ségrégation raciale ? Colonialisme, esclavagisme, ségrégation : c’est l’histoire réelle des Etats-Unis, au moins autant que la déclaration de 1776. Il n’en reste pas moins que cette histoire, durant deux siècles, sembla avancer dans la bonne direction : par l’indépendance elle-même, par l’abolition de l’esclavage, par le mouvement dit « des droits civiques » (malgré l’assassinat de Martin Luther King en 1968) et la « déségrégation » (les Civil Rights Acts des années 1950-1960). Ce n’est plus vrai aujourd’hui. La faute à Trump ? Pas seulement. La « révolution conservatrice » commence avec Reagan (qui dirige les Etats-Unis de 1981 à 1989). La faute aux Républicains, donc à la droite américaine ? Certes. Mais auraient-ils triomphé si les démocrates et la gauche n’avaient si durablement échoué ?