1776-2026 : La mémoire de la Déclaration d’Indépendance américaine.
Depuis le bicentenaire de 1976, la révolution n’est plus réduite à l’action des Pères fondateurs : les Amérindiens, les esclaves et les femmes ont été réinsérés dans le récit national. Les célébrations prévues par Donald Trump pour le 250e anniversaire des États-Unis s’apparentent à un retour en arrière.
Le 250e anniversaire des Etats-Unis (Déclaration d’Indépendance du 04 juillet 1776) est en préparation depuis dix ans. America 250, la commission bipartisane chargée d’en planifier le déroulement et de coordonner le gigantesque effort bénévole qui se déploie à travers tout le pays, a été créée par le Congrès en 2016, sous la deuxième présidence de Barack Obama.
1826, un jubilé triomphal
En 1826, les choses paraissaient simples. Ce premier jubilé, qui coïncide avec la disparition des Pères fondateurs John Adams et Thomas Jefferson, les deuxième et troisième présidents, morts tous les deux le 4 juillet 1826, est l’occasion de festivités mémorables. La plus impressionnante est sans doute le défilé qui passe devant le président en exercice John Quincy Adams, fils de John Adams, à la Maison-Blanche.
Deux ans plus tôt, début août 1824, les États-Unis avaient accueilli le retour du marquis de La Fayette, le héros français de la guerre de l’Indépendance, à l’invitation du président James Monroe. S’ensuit un voyage triomphal de 10.000 kilomètres à travers les 24 États qui composent alors le pays. Arrivé en Virginie en novembre, il salue Jefferson et visite la plantation de l’ancien président James Madison, où il rappelle « le droit de tous les hommes, sans exception, à la liberté ».
C’est aussi pour le jubilé qu’est réalisée une gigantesque toile de 4 × 5 mètres, commandée au peintre John Trumbull, qui représente la Déclaration d’indépendance pour la rotonde du Capitole – une première version, plus petite, est conservée à la Yale University Art Gallery. Quelques libertés ont été prises avec la réalité historique : la présentation de la Déclaration d’indépendance à John Hancock, le président du Congrès continental, eut lieu le 28 juin (et non pas le 4 juillet, où le document fut adopté avant d’être signé le 2 août) ; ni Robert R. Livingston ni Benjamin Franklin n’étaient présents, contrairement au tableau qui cherche pourtant à restituer les traits des participants. Surtout, le jubilé de 1826, prévu comme un moment patriotique d’une haute importance, est marqué par une forme d’apathie de la part des citoyens américains.
1876, un pavillon pour les femmes
En 1876, une dizaine d’années seulement se sont écoulées depuis le gigantesque carnage que fut la guerre de Sécession (1861-1865) avec ses 620.000 morts. Cette fois, la commémoration, encore plus grandiose, prend la forme de la première Exposition universelle organisée sur le sol américain. Quelque 10 millions de visiteurs, dans un pays d’environ 45 millions d’habitants, se rendent au Fairmount Park, à Philadelphie. Sur les bords de la Schuylkill River ont été construits les pavillons de 37 pays. Certains États du Sud ne sont pas représentés. Outre la célébration d’inventions comme le téléphone d’Alexander Graham Bell ou le télégraphe de Thomas Edison, le centenaire de la Déclaration d’indépendance promeut les contributions des femmes aux arts, sciences, et à l’industrie dans un pavillon qui leur est consacré. Le 4 juillet, la militante féministe Susan B. Anthony présente une Déclaration des droits des femmes. Elle entend ainsi protester contre l’exclusion politique des femmes, contraire aux idéaux fondateurs des États-Unis.

La National Independent Political Union (NIPU) du révérend Garland H. White publie sa Negro Declaration of Independence (« Déclaration d’indépendance des Noirs ») qui accuse le Parti républicain d’avoir trahi les intérêts des Africains-Américains après la guerre de Sécession. Ce qui aurait dû être un moment de célébration de l’unité retrouvée révèle surtout les failles de la Reconstruction, cette période de dix ans qui suit la fin de la guerre civile.
1926, un orateur africain-américain
L’Exposition de 1926 reprend le même modèle que celle de 1876 : la même ville (Philadelphie), la même promotion des nouveautés du moment (réfrigérateurs électriques, films parlants…), l’utilisation de symboles nationaux (une réplique géante de la Liberty Bell, qui avait sonné pour annoncer la Déclaration d’indépendance en 1776), mais elle rencontre un moindre succès (seulement 6 millions de visiteurs). Depuis l’entrée en vigueur du 19e amendement le 18 août 1920, les Américaines ont acquis le droit de vote. Toutefois, la ségrégation et la violence raciales demeurent des atteintes aux idéaux d’égalité, ce que ne manque pas de rappeler Asa Philip Randolph, syndicaliste et activiste pour les droits civiques, dans un discours prononcé lors de la cérémonie d’ouverture. Il a été invité à la dernière minute après que la communauté noire de Philadelphie eut exigé la participation d’un orateur africain-américain.

1976, Vietnam et Watergate
Le bicentenaire de 1976 porte lui aussi la marque de la contestation. Celle du principe même d’une célébration, dans un pays bousculé par la démission du président Nixon, le 9 août 1974, à la suite du scandale du Watergate, et par l’héritage douloureux de la guerre du Vietnam, qui s’achève avec la chute de Saigon le 30 avril 1975.
Contestation aussi d’un récit national unifié, qui oublierait les minorités raciales et transformerait le patriotisme en une gigantesque kermesse consumériste. Comme en 1876 et en 1926, les cérémonies sont donc accompagnées de protestations. Une People’s Bicentennial Commission (« Commission populaire du Bicentenaire ») est instituée par le philosophe de gauche Jeremy Rifkin. Il avait déjà organisé une manifestation contre les compagnies pétrolières, en 1973, à l’occasion des 200 ans de la Boston Tea Party. Aux yeux de la gauche américaine des années 1970, la commémoration de la Déclaration d’indépendance n’a de valeur que si elle fait une place aux histoires des minorités, si elle autorise une lecture critique du passé et si elle s’inspire de la radicalité de l’idéal des Pères fondateurs pour porter la contestation du capitalisme américain. C’est aussi à l’époque du Bicentenaire que sont créées près de 40 % des 23.000 institutions historiques (musées, sociétés savantes, associations diverses) du pays.
2016, où en sont les États-Unis ?
Une commission bipartisane créée en 2016 pour préparer le bicentenaire
Créée à l’été 2016, six mois avant la première élection de Donald Trump, la commission en charge de l’organisation du 250e anniversaire a souffert d’un départ laborieux puis du retard lié à la pandémie de Covid-19. Mais c’est surtout l’orientation générale du projet qui pose question. Comme le souligne l’historienne Beverly Gage, à l’origine, la commission organisatrice se veut porteuse de multiples initiatives locales, « moins un plan directeur imposé d’en haut qu’un fil Instagram national ». Mais « si tout se résume à ce que chacun raconte son histoire, qu’est-ce qui est censé rassembler tout le monde ? » s’interroge alors R. Scott Stephenson, le directeur du musée de la Révolution américaine de Philadelphie. D’autant que les historiens professionnels ont mis beaucoup de temps à s’impliquer dans l’organisation des commémorations, ce que l’historienne de Harvard Jill Lepore leur reproche : « Écrire une histoire nationale pose de nombreux problèmes. Mais ne pas écrire d’histoire nationale en crée davantage, et ces problèmes-là sont pires. »
En théorie, cette commission, composée de 36 membres (élus du Congrès, citoyens désignés par les parlementaires, membres ex-officio) et placée sous la présidence honoraire de George W. Bush, Barack Obama et de leurs épouses Laura Bush et Michelle Obama, se veut représentative de la diversité politique du pays. Le but affiché est de réfléchir aux principes fondamentaux de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et d’éviter toute récupération partisane.
Un groupe de travail parallèle créé en 2025 dont Donald Trump assure la présidence
Dans le contexte actuel de crise d’identité des États-Unis, de mise en péril de l’équilibre des pouvoirs au profit de l’exécutif, d’imposition par l’administration Trump d’un récit national censuré de toute référence critique au passé, de culte de la personnalité du président des États-Unis et de dérive ploutocratique, rien n’assure toutefois que les festivités soient conformes aux recommandations de la commission.
En témoigne la création, en 2025, par décret présidentiel, de la Task force 250, un groupe de travail parallèle dont Donald Trump assure la présidence, et d’un organisme chargé des partenariats avec le secteur privé pour les événements que le président aura lui-même initiés, sous le nom de Freedom 250. La question de ce que le président Trump et son entourage veulent faire de cet anniversaire est donc centrale. Aussi fondamentale est la signification que les Américains eux-mêmes entendent lui donner. Auteur de la récente série The American Revolution, diffusée sur la chaîne de télévision PBS, le cinéaste et documentariste américain Ken Burns prévient : « Nous avons toujours été divisés, l’étude de la révolution américaine le montre bien. Il ne s’agissait pas seulement de grands hommes formulant de grands idéaux à Philadelphie. »
1619-1776 !
Tandis que la gauche américaine se désengage de l’organisation de 2026 par rejet du patriotisme traditionnel, Donald Trump, dès son premier mandat (2017-2020) n’hésite pas à revendiquer une lecture simpliste du passé. Les festivités, grandioses et centralisées, n’auront d’autre ambition que de rendre sa grandeur à l’Amérique : « Make America Great Again ».
Au 1619 Project du New York Times Magazine, qui propose de centrer les commémorations sur 1619, l’année où les premiers esclaves noirs sont arrivés en Virginie, Donald Trump oppose la 1776 Commission, créée en 2020 pour promouvoir « l’éducation patriotique […] afin que nous apprenions tous à nouveau à chérir nos principes fondateurs ».
Interrompu par la présidence de Joe Biden, ce programme de réécriture de l’histoire américaine, qui cherche à en effacer la face sombre, se radicalise avec le retour au pouvoir de Donald Trump en 2025. Hillsdale College, l’université conservatrice du Michigan, est mise à contribution pour produire une série éducative célébrant l’esprit américain : The Story of America. Sur son site internet, la prestigieuse American Historical Association dresse régulièrement la liste des actions de l’État fédéral qui affectent l’enseignement ou la recherche en histoire. En mars 2025, elle dénonce « les récents efforts pour censurer des contenus historiques sur les sites du gouvernement fédéral et dans de nombreux musées », parmi lesquels les musées Smithsonian, une institution fondée en 1846 et directement visée par le décret présidentiel Restoring Truth and Sanity to American History (« Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ») du 27 mars 2025.
La Smithsonian est accusée par l’administration Trump de promouvoir une « idéologie de division centrée sur la race ». En mai 2025, plusieurs associations d’historiens portent plainte contre la suppression brutale des subventions accordées par le National Endowment for the Humanities, dont les ressources sont redirigées vers le financement d’un « jardin des héros américains », composé de 250 figures historiques. Si le choix des personnages et la localisation du monument ne sont pas encore précisés (il revient à Vince Haley, un conseiller influent du président, de faire des propositions), un montant de 250 millions de dollars lui a déjà été alloué. En décembre 2025, les projets de monnaies commémoratives déjà approuvés par deux comités officiels ont été abandonnés, la représentation du Mayflower Compact, l’accord signé par les Pères pèlerins en novembre 1620 avant leur débarquement à Plymouth, remplaçant celles de l’abolition de l’esclavage et du droit de vote des femmes, jugées trop « proches de l’idéologie woke ».
En ce qui concerne le programme des célébrations de 2026 voulues par Donald Trump, il comporte notamment une foire-exposition et un grand rassemblement national de prière sur le Mall, le parc au cœur de Washington DC, la construction d’un arc de triomphe « qui écrasera, sur tous les plans, celui de Paris », une compétition sportive entre jeunes athlètes venus de chaque État, « le plus grand feu d’artifice de l’histoire » le 4 juillet, et un championnat de sports de combat à la Maison-Blanche le 14 juin, jour du 80e anniversaire de Donald Trump.
La confusion entre patriotisme et célébration de la personne du président des États-Unis était déjà sensible lors de la parade militaire qui s’est tenue le 14 juin 2025, pour le 250e anniversaire de l’armée américaine et les 79 ans de Donald Trump. Contrairement aux règles fédérales, qui interdisent les fonds privés dans les manifestations publiques, l’événement était sponsorisé par au moins quatre marques ayant des liens financiers avec le président. Il a donné lieu à des centaines de manifestations hostiles à la dérive monarchique (« No King’s Day »), une référence directe à la révolution américaine.
Les commémorations de 2026 s’ouvrent donc dans un climat de tensions, de défiance et de révolte. Dans un pays menacé par la guerre civile, 92 % des électeurs républicains se disent « très fiers d’être Américains », mais seulement 36 % des électeurs démocrates (contre 62 % en 2024). C’est le plus faible pourcentage chez les démocrates depuis vingt-cinq ans que l’institut Gallup fait un sondage annuel sur cette question. /…/
D’après : L’Histoire 542 - Bruno Cabanes - avril 2026
