Le guano. Une ressource stratégique ?
Bien plus qu’un simple engrais, le guano a façonné l’économie, la culture et les alliances politiques du royaume chincha. Cette ressource naturelle a soutenu l’émergence d’une puissance majeure du Pérou préhispanique.

Des ouvriers transportant des sacs de guano sur l'île Santa, au nord du Pérou. Toujours récolté dans des conditions difficiles, ce guano, accumulé pendant des décennies, ne profite aujourd'hui qu'aux petits agriculteurs. (ERNESTO BENAVIDES / AFP)
Le royaume de Chincha, de 1000 à 1400 de notre ère, était une société majeure qui comptait environ 100.000 habitants jusqu’à son intégration dans l’Empire inca au XVe siècle. En 1532, dans la ville de Cajamarca, au Pérou, le conquistador espagnol Francisco Pizarro et un groupe d’Européens prirent en otage le souverain inca Atahualpa, préparant ainsi la chute de l’Empire inca. Avant cette attaque fatale, Pedro, le frère de Pizarro, fit une observation curieuse : en dehors de l’Inca lui-même, le seigneur de Chincha était la seule personne à Cajamarca transportée sur une litière, une plateforme portée à bras d’homme.
Pourquoi le seigneur de Chincha occupait-il une position aussi élevée dans la société inca ?
Il a longtemps été impossible de savoir d’où venait leur richesse. Ce n’est qu’en 1800 que le biologiste allemand Humboldt a compris qu’elle venait de la mer, et plus précisément des oiseaux. Sa source potentielle de pouvoir et d’influence aussi surprenante qu’inattendue : probablement les excréments d’oiseaux. En effet, les communautés autochtones utilisaient le guano d’oiseaux marins il y a au moins 800 ans pour fertiliser leurs cultures et accroître la production agricole. Avant même l’avènement des Incas, tout un peuple a prospéré sur la côte des Andes. Une civilisation qui ne maîtrisait même pas la roue, mais qui a bâti sur les côtes désertiques des Andes une économie riche et prospère.
Les Îles Chincha, un groupe de trois petites îles de l'Océan Pacifique, d’une surface totale de l’ordre d’un tiers de km2, situées à 21 km de la côte sud-ouest du Pérou, près de la ville de Pisco, abritent les plus grands dépôts de guano du Pacifique.
Ce n’est pas seulement la ressource, le guano, qui a fait la prospérité de cette civilisation puis celle des Incas, mais surtout son usage durable. Il ne suffisait pas de savoir utiliser le guano, l’important était de le préserver, en favorisant la présence des oiseaux. Chez les Chinchas, de nombreux tabous et lois protégeaient les oiseaux de mer, pour s’assurer de la durabilité de l’exploitation du guano. Ils avaient tout à fait compris le cycle liant poissons, oiseaux et maïs - donc humains.
Photo : Jo Osborn
Le meilleur fertilisant naturel !
. Les fientes d’oiseaux sur ces îles constituaient un engrais idéal, meilleur que les fertilisants terrestres comme le fumier de vache. Il contient environ de 8 à 16 % d'azote (principalement sous forme d'acide urique), de 8 à 12 % de phosphates divers, et 2 à 3 % de sels de potassium. L’analyse chimique d’échantillons de maïs retrouvés dans des tombes confirme l’usage du guano pour fertiliser les cultures à l’époque préhispanique.
Cette matière organique provient de l'accumulation et du vieillissement d'excréments et de cadavres d'oiseaux marins ou restes des proies (insectes et araignées) des chauves-souris. On le trouve notamment sur différentes îles du Pacifique où il s’est accumulé parfois sur plusieurs mètres d’épaisseur. Il a longtemps constitué l'habitat d'oiseaux marins qui venaient nicher dessus et pondaient leurs œufs à l'intérieur, tel le manchot du Cap.
Au large de la côte péruvienne, les iles Ballestas et surtout leurs voisines les iles Chincha, à une dizaine de kilomètres plus au nord, sont les plus connues des iles à guano du Pérou. Le courant glacé de Humboldt (courant éponyme du Pérou) pousse les nutriments à la surface des eaux avoisinantes, ce qui permet au plancton de prospérer. Ces ressources halieutiques sont à l’origine d’une étonnante population de poissons, qui nourrissent des hordes d’oiseaux marins qui nichent sur les îles rocheuses au large.et de baleines.

Dessin au crayon représentant deux hommes debout dans une mer d’oiseaux Au XIXᵉ siècle, le guano du Pérou était une denrée précieuse utilisée comme engrais. Corbis Historical/Getty Images
Pendant des millénaires, des millions d'oiseaux ont déposé leurs fientes surtout entre les mois de novembre et d'avril (l'été austral). Grâce au climat sec, presque dépourvu de pluie, le guano des oiseaux marins n’est pas emporté, mais continue de s’accumuler jusqu’à atteindre plusieurs mètres de hauteur.
Une mouette qui fait une fiente sur votre parasol n’est jamais la bienvenue, mais des millions d’oiseaux de mer qui font tous des fientes au même endroit, et voilà la fortune d’un empire. On peut estimer (en ordre de grandeur) combien de fiente peuvent déposer tous ces oiseaux en se référant à la situation dans un poulailler. Une poule produit environ 15 kg de fiente sèche par an. Si on suppose que la masse volumique des fientes sèches est d'environ 1 g/cm3, et s’il y a une poule par mètre carré dans un poulailler, cette poule dépose 1,5 cm/an de fiente sèche sur ce mètre carré. On peut imaginer ce qu'ont pu produire ces millions d'oiseaux, souvent regroupés à plusieurs par mètre carré, pendant des milliers d'années. Les couches de guano déposées au cours des siècles et millénaires précédents faisaient jusqu'à 30 m d'épaisseur.

Gravure de 1863 illustrant l'exploitation du guano. De gauche à droite, de haut en bas : A) extraction à la main ou à la pelle du guano en excavant un front de taille de plus de 30 m de hauteur ; B) quai servant au transbordement du guano ; C) Ile du Centre, vue de l'ile au Nord ; D) déversoirs à guano ; E) hommes vidant un wagon de guano.
Le Pérou commença d'exporter le guano en 1840. La production des îles Chincha atteignait 600.000 tonnes par an à la fin des années 1860. À la fin du XIXe siècle, quand les principaux gisements de guano “fossile” ont été presque épuisés, entre 10 et 20 millions de tonnes de guano en avaient été extraites.
Les Incas accordaient une telle valeur à cet engrais qu’ils en réglementèrent strictement l’accès sur les îles à guano pendant la saison de reproduction et interdirent de tuer les oiseaux producteurs de guano, sur les îles comme en dehors, sous peine de mort. Abritant des montagnes de fumier décrites comme un nouvel « or blanc » et comme l’une des substances les plus précieuses sur Terre, ces îles sont devenues, à la fin des années 1800, le point zéro d’une série de guerres pour le contrôle de la ressource entre l’Espagne et plusieurs de ses anciennes colonies, dont le Pérou, la Bolivie, le Chili et l’Équateur.
Durant le XIXe siècle, ce guano péruvien a été à l'origine de “déportations” forcées de travailleurs (pour ne pas dire d'esclaves). En 1863, des navires négriers péruviens vinrent enlever plus de 1.400 indigènes de l'île de Pâques, soit un tiers à près de la moitié de la population (des polynésiens Haumaka), pour les vendre comme esclaves et les faire travailler dans les mines de guano. S la plupart y périrent durant les trois années suivantes, les survivants furent évacués sur le continent lorsque l'Espagne, qui n'avait toujours pas reconnu l'indépendance du Pérou de la couronne d’Espagne le 28 juillet 1821, occupa les îles le 14 avril 1864, au début de la guerre hispano-sud-américaine (1864-1866). Sous la pression de la France, du Chili et du Royaume-Uni, une centaine de Pascuans furent rapatriés, mais seuls une quinzaine d'entre eux parvinrent au terme du voyage, les autres ayant succombé à la tuberculose et à la variole. Celle-ci se propagea des survivants aux habitants de l’île qui avaient échappé aux esclavagistes ; en 1877, la population pascuane ne comptait plus que 111 personnes (7.700 aujourd’hui) !

Vue de travailleurs (surtout chinois) exploitant le guano de Great Heap (le Grand Tas), îles Chincha, en 1865. La présence des hommes sur des gradins d'exploitation montre l'épaisseur de la couche de guano (avant son extraction complète). Sans doute le plus gros tas d'excrément du monde.
L’exploitation à outrance a eu un effet destructeur sur la nidification de certaines espèces d'oiseaux, en particulier migrateurs, les amenant quasiment au bord de l'extinction, sans pour autant éteindre les espèces locales, dont la population atteignait 60 millions d’individus au début de l’exploitation du guano. Depuis la fin de l'exploitation à échelle industrielle des stocks de guano “fossile”, les oiseaux sont revenus. On en dénombre 5 millions à la fin des années 2010, un doublement en une décennie.
Les iles sont encore désormais exploitées “intelligemment”, pour ne pas faire définitivement fuir les oiseaux et en n'exploitant que le guano récemment produit, et non les quelques restes des stocks des siècles passés. Entre avril et novembre, peu d'oiseaux stationnent sur ces iles et une exploitation manuelle récolte “à la pelle” du guano “frais” (déposé dans les dix années qui précèdent). Environ 20.000 t/an sont produites par le Pérou (30 fois moins qu’au milieu du XIXe siècle). Les iles Ballestas sont exploitées secteur par secteur, avec un roulement de 7 ans. Leur production est d'environ 1.000 t/an. En dehors des secteurs et des périodes où le guano est exploité, les iles Ballestas sont un sanctuaire (gardé et protégé) de biodiversité.
. Au XXI° siècle, un million d’agriculteurs péruviens utilisent le guano comme engrais naturel biologique. Le Pérou est le seul pays au monde à l’exploiter de nos jours pour cet usage.
Stratégique ?
. Alors ressource essentielle, le guano fut l’objet de toutes les convoitises et de toutes les rivalités. Tout en gardant le contrôle des échanges, l’État péruvien concéda l'exploitation du guano à des exploitants. D’immenses fortunes furent ainsi bâties en exploitant ces richesses ; ce fut notamment le cas du Français Auguste Dreyfus, qui arriva grâce au guano à la tête de l’une des plus grandes fortunes du monde.
Des années 1820 aux années 1860, le guano des îles Chincha, fut principalement exporté vers les États-Unis, le Royaume-Uni et la France (qui, par ailleurs, au début du XXe siècle en exploita également sur l'île de Clipperton, possession française de l'océan Pacifique). Pendant quelques décennies, le Pérou vit son activité économique augmenter considérablement. Cette période de prospérité fut appelée au Pérou « l'ère guano ».
En 1856, le Congrès des États-Unis adopta le Guano Islands Act, toujours en vigueur au XXIe siècle, qui autorise tout citoyen américain à réclamer, au nom des États-Unis, toute île inhabitée et non revendiquée susceptible de contenir du guano.
Durant le XIXe siècle, ce guano péruvien a été à l'origine de fortunes colossales, de “déportations” forcées de travailleurs (pour ne pas dire d'esclaves) et fut à l'origine d'une guerre en 1863 (à ne pas confondre avec la guerre du nitrate au Chili entre les années 1879 et 1884). L'Espagne tenta de s'emparer des îles Chincha. Le Pérou et le Chili unirent leurs forces et repoussèrent les forces navales espagnoles pendant la guerre hispano-sud-américaine, aussi connue sous le nom de « guerre du guano ».
Cependant, à partir de cette période, divers progrès techniques permettent de créer des engrais à partir de sources radicalement différentes, et la demande de guano déclina rapidement. Avant la Première Guerre mondiale, les alliés, qui contrôlaient l’accès au guano, étaient persuadés que l’Allemagne ne pourrait faire la guerre. Sans accès au nitrate, l’Allemagne ne serait pas en mesure de produire des explosifs ou de se nourrir. Elle déjouera ces calculs en industrialisant le procédé Haber-Bosch, qui permet la production synthétique d'ammoniac à partir de l’azote de l’air.
. C’est un exemple de situation où l’innovation totalement imprévue a complètement changé les règles du jeu et a rendu inutile une ressource absolument stratégique quelques années auparavant. L’exploitation intensive du guano à la fin du XIXe siècle a menacé d’en épuiser les ressources, mais cela n’a eu aucune importance car au même moment, d’autres procédés prenaient le relais pour produire des engrais. Aujourd’hui, les stocks sont reconstitués mais personne ne s’en préoccupe : le guano est abondant et n’a pratiquement plus de valeur.
Entre autres sources : The Conversation - Jo Osborn, Emily Milton, Jacob L. Bongers - 27 fév 2026 / Wikipedia

