La Guerre froide …

… sur un échiquier

            On peut dire qu’il n'y a jamais eu vraiment de combat aux échecs entre les Soviétiques et les autres pays du monde parce que tout le monde savait qu'ils étaient trop forts, Ce qui contrariait les Américains parce que l'Union soviétique utilisait cette supériorité comme propagande pour montrer à quel point leur système communiste était meilleur que le système démocratique.

Les Américains ont bien tenté de faire changer cette idéologie notamment dans d'autres domaines qui seront associés au génie américain. Mais rien à faire, les échecs étaient là avant et demeuraient le plus grand symbole de cette compétition étatique. Une discipline jusqu'ici confidentielle, sauf en URSS, où ce jeu de réflexion fait figure de sport national, et la grande fierté du régime.

            Le prestigieux tournoi des candidats est un tournoi fermé avec les 8 meilleurs joueurs qui participent, avec à la clé la place de challenger au Championnat du Monde. Et en 1958, le prodige Robert James Fisher, âgé de 15 ans seulement, intègre le cercle fermé de 27 grands maîtres, considérés comme des génies durant la guerre froide. Le trouble s’installe.

On a beaucoup parlé de son talent aux échecs, mais aussi de sa personnalité plutôt surprenante pour ne pas dire bizarre. Il ne s’intéressera pas aux compétitions internationales, en pratique contre les soviétiques … jusqu’au tournoi des candidats de 1970. Il estimait les dés pipés dans ce jeu où il était question pour les Américains de montrer que le système communiste ne produit pas nécessairement les plus grands hommes et pour l'Union soviétique, de préserver à tout prix ce titre pour humilier encore plus les Américains.

Depuis 1948, tous les champions du monde de ce jeu épicentre de la Guerre froide, faisant la gloire du régime sont soviétiques, et aucun joueur d'une autre nationalité n'a participé à une finale. Pour le Kremlin, c'est la marque d'une supériorité intellectuelle, d'où l'importance de cette suprématie. Or la voilà menacée à l’été 1972, par un Américain, Bobby Fischer, défiant le champion en titre, Boris Spassky. L'échiquier devient un terrain emblématique de la guerre froide, bien que l'URSS et les Etats-Unis soient entrés dans une phase de détente. Fin mai 1972, leurs chefs d'Etat respectifs, Leonid Brejnev et Richard Nixon, s’étaient rencontrés à Moscou pour signer le premier accord de limitation des armes nucléaires, le fameux accord Salt.

            Le premier grand événement aux échecs après la Seconde Guerre mondiale est le tournoi du championnat du monde de 1948 (tournoi plutôt que match car le précédent champion du monde, le soviétique naturalisé français en 1927, Alexandre Alekhine est décédé. Il était devenu célèbre après avoir battu le record du monde d'échecs avec les yeux bandés à trois reprises, en 1924, 1925 et 1933). Ce tournoi a été remporté par le soviétique Mikhaïl Botvinnik face au favori néerlandais Max Euwe (des Pays-Bas) qui avait été le cinquième champion du monde d'échecs, de 1935 à 1937. Il eut alors des accusations selon lesquelles son compatriote soviétique Paul Keres avait été contraint de perdre des parties pour favoriser la sélection de Botvinnik, mais aucune preuve ne sera apportée. Il est vrai que les accusations de tricherie sont un thème courant des échecs de la guerre froide.

Botvinnik a été le premier champion du monde d'échecs soviétique et est connu comme le patriarche des échecs car il a été champion du monde pendant 15 ans et a créé l'école d'échecs soviétique qui a produit de futurs champions du monde : Anatoli Karpov, Garry Kasparov et Vladimir Kramnik.

            L’évènement suivant est probablement l’Olympiade d'échecs de 1962, 15e édition d’une compétition mondiale par équipes et par pays qui s'est déroulée à Varna en Bulgarie. Les 37 pays s'affrontent sur 4 échiquiers et chaque équipe peut présenter 6 joueurs (4 titulaires et 2 suppléants).

Pour répondre à l'augmentation du nombre de parties nulles souvent convenues, une nouvelle règle interdira toute nulle avant le 30e coup. Cette initiative est malheureusement vite détournée par des coups neutres ou la reconduction par trois fois de la même position.

L’américain, d’origine polonaise, Samuel Reshevsky est absent, ne voulant pas céder l'échiquier no 1 à Robert Fischer.

Après le cycle des candidats, Bobby Fischer (qui termina 4e) a accusé les Soviétiques de collusion. Il allègue que les Soviétiques ont fait des parties nulles entre eux, ce qui lui a rendu la victoire impossible ! Tigran Petrossian (qui a remporté le tournoi et qui battra Botvinnik en 1963 pour devenir champion du monde) était dans ces allégations. Suite à ces controverses, à priori sans fondements, le système des candidats a été modifié pour devenir un système à élimination directe plutôt qu'un système de championnat, ce qui rend plus difficile la collusion.

            Le tournoi des candidats de 1970 est l'endroit où Bobby Fischer gagne son droit de participer au match de 1972 en battant Petrossian pour devenir le candidat. Il y réalise l'une des performances les plus marquantes de l'histoire des échecs qui « choque » ses adversaires. A tel point que les dirigeants soviétiques banniront leur champion Mark Taïmanov pendant quelques années pour avoir été défait par Fischer dès le premier tour. Champion des Etats-Unis depuis l'âge de 14 ans, Bobby Fischer est un phénomène. Le joueur s'est construit seul, contrairement aux Soviétiques, qui bénéficient d'une structure d'Etat. Il vient néanmoins de les écraser lors de ce tournoi des candidats ; il y a établi l'imbattable record de 20 parties victorieuses consécutives. Il vient de gagner haut la main le droit de disputer, à 29 ans, le titre suprême.

            De toute évidence, 1972 est significatif. Fischer devient champion du monde et le deuxième champion américain de l'histoire en battant le russe Boris Spassky, champion du monde sortant qu'il n'avait jamais vaincu auparavant. Ce succès, largement médiatisé, mit temporairement fin à 24 années consécutives d'hégémonie soviétique sur le monde des échecs avec 5 champions du monde différents. Ce fut un tournant dans la compétition entre les États-Unis et l'URSS en pleine guerre froide.

            En 1975, Fischer refuse de défendre son titre et Anatoli Karpov devient donc champion du monde, entamant une nouvelle période de domination soviétique ininterrompue jusqu'à la chute de l'Union soviétique (décembre 1991). Il est important de noter que Karpov bat un certain Victor Kortchnoï pour le titre, qui sera important plus tard.

            1976, Victor Korchnoï, avec l’aide probable de Karpov, fait défection de l'Union soviétique vers la Suisse, laissant sa femme et son enfant derrière lui. Des personnalités importantes des échecs soviétiques, y compris tous les précédents champions du monde (à l’exception de Botvinnik), signent une lettre condamnant Korchnoï.

            En 1978, Korchnoï, devenu dissident soviétique et donc apatride, installé en Suisse, remporte le tournoi des candidats, à Baguio aux Philippines, en battant Boris Spassky (lequel remplaçait Bobby Fischer qui, qualifié automatiquement en tant que challenger du cycle précédent, avait décliné l'invitation). Kortchnoï affronte Karpov pour le titre de champion ; ce dernier gagnera d’un point, après le match d'échecs le plus fou de l'histoire.

            Les Soviétiques continuent à dominer les échecs jusqu'à la chute de l'Union soviétique (Kasparov remportant le titre en 1985).

            Après la chute de l'Union soviétique, une division s'est créée entre les joueurs d'échecs russes. Certains joueurs comme Botvinnik étaient fortement pro-Union soviétique tandis que son élève Kasparov y était farouchement opposé. Ils étaient également divisés sur la nouvelle république russe. Karpov a soutenu la nouvelle république russe et a ensuite fait carrière en politique, tandis que Kasparov est très ouvertement opposé à Poutine.

Garry Kasparov

            Né 1963 à Bakou (RSS d'Azerbaïdjan, en URSS), est un joueur d'échecs soviétique puis russe et croate. En exil depuis 2013, il a acquis la nationalité croate en 2014 et vit aujourd'hui à New York.

Il est le treizième champion du monde d'échecs de l'histoire, entre 1985 et 2000. Il a gagné de nombreux tournois : 30 en tant que champion du monde (record à égalité avec Karpov) sur 38 disputés (37 pour Karpov) dont 11 tournois victorieux consécutifs, record du monde. Il est considéré comme l'un des meilleurs joueurs de l'histoire.

En 2005, Kasparov renonce à reconquérir son titre de champion du monde perdu en 2000. Il s'engage en politique dans l'opposition au président russe Vladimir Poutine. En 2012, il devient président de l'ONG Human Rights Foundation, qui promeut les droits de l'homme dans le monde.

Il briguera, sans succès, la présidence de la Fédération internationale des échecs (FIDE) en 2014.

Entre Poutine et Kasparov c’est une partie d’échecs à mort qui se joue depuis de longues années. La Russie a placé le grand maître en exil aux États-Unis sur une liste des personnes déclarées « terroristes et extrémistes ».

            En 1996, Kasparov a décidé de défier un ordinateur IBM adapté aux échecs, connu sous le nom de Deep Blue. Kasparov est sorti vainqueur de la première bataille entre les humains et les machines. Lors du match revanche, après que la machine eut été améliorée, Kasparov a déclaré forfait lors du dernier de six matchs, accordant la victoire à Deep Blue.

Garry Kasparov lors du London Chess Classic 2010.

1972 : le “match du siècle”

            Eté 1972 : la Guerre froide se joue sur un échiquier. Le championnat du monde d'échecs de 1972 a vu s'affronter pendant deux mois le challenger, l'Américain Bobby Fischer, et le tenant du titre, le Russe Boris Spassky, sous les yeux de 50 millions de téléspectateurs. Cet événement transcende le jeu d'échecs pour devenir un symbole de l'affrontement idéologique entre les États-Unis et l'URSS. Dans un contexte de coexistence pacifique tendue, où la Guerre froide se joue par procuration, ce duel devient une arène où les systèmes politiques et les modes de vie s'affrontent symboliquement.

            Un "match du siècle", transformé en un duel Est-Ouest, remporté par Fischer 12,5 - 8,5. Qui devient le deuxième champion américain de l'histoire.

En 1972, l'Américain Bobby Fischer affrontait le Soviétique Boris Spassky sur un échiquier au cours du "match du siècle".

            L'Union soviétique domine sans partage les échecs de haut niveau depuis un long moment. Spassky est le dernier d'une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948.

Fischer, un Américain excentrique de 29 ans, est très critique vis-à-vis du système soviétique aux échecs. Il pense par exemple que les joueurs d'URSS obtiennent un avantage illégitime en s'accordant des parties nulles rapides entre eux en tournoi. Doué d'un esprit combatif, Fischer n'accepte que rarement des parties nulles « de salon » dans des positions peu claires.

Les attentes qui reposent sur Spassky sont énormes car pour les Soviétiques, les échecs font partie du système politique. Alors que Fischer est critique vis-à-vis de son propre pays, il porte aussi sur ses épaules le poids de la signification politique de ce match.

"Diamétralement opposés"

            D'un côté, Bobby Fischer, 29 ans, 8 fois champion des Etats-Unis. Doté d'une énergie considérable et d'une farouche volonté de vaincre, il a remporté 101 victoires sur les 120 matches des cinq dernières années, résume une dépêche de l'époque.

Né à Chicago en 1943, il grandit à Brooklyn. Sa sœur l'initie à 6 ans aux échecs. Il devient Grand Maître à 15 ans puis quitte l'école l'année suivante. Obstiné, ce "phénomène" n'a confiance qu'en lui-même."Il compte très peu d'amis et ne souhaite pas s'en faire".

            De l'autre côté de l'échiquier, Boris Spassky, 35 ans, un "homme de caractère diamétralement opposé", champion du monde depuis 1969. Journaliste de formation, il est marié et a deux enfants. Né à Léningrad en 1937, il est envoyé dans un orphelinat en Sibérie pendant le siège de la ville.

Pur produit de l'école soviétique, il devient maître international à 16 ans, champion du monde junior à 19 ans puis Grand maître. "Modeste, bon vivant et affable, ses adversaires vantent son calme".

Caprices et contretemps

            Pour la première fois depuis 1946, la finale n'est pas soviétique. Fischer est le premier Américain à disputer le titre. Il faut trouver un terrain neutre : ce sera Reykjavik en Islande. Mais Fischer multiplie les caprices avant d'accepter. Il exige une rénovation complète du Palais des Sports : moquette neuve, climatisation bloquée à 22,5 degrés, isolation phonique, caméras ultra silencieuses...

A la veille de la compétition, Fischer n'est toujours pas là, Spassky s'impatiente. Il faut un coup de téléphone de Henry Kissinger, conseiller du président américain Nixon, pour que Fischer se décide. Le 4 juillet, il apparaît fatigué à sa descente d'avion. L'après-midi, il se fait représenter à la cérémonie d'ouverture. Spassky exige des excuses. La compétition démarre le 11 juillet, avec 9 jours de retard.

Hors du consensus habituel

            La pratique habituelle du jeu à très haut niveau en match (c'est-à-dire une suite de parties entre deux joueurs) veut que les joueurs préparent une ou deux ouvertures très profondément, et qu'ils les jouent fréquemment au cours du match. La préparation du match inclut aussi l'analyse des variantes d'ouverture utilisées par l'adversaire. Fischer surprend Spassky en ne réutilisant jamais deux fois la même variante d'ouverture sur le match, et en jouant des variantes qu'il n'avait jamais pratiquées au cours de sa carrière, ce qui dénote un extraordinaire niveau de préparation. Dans la seconde moitié du match, Spassky abandonnera ses variantes préparées et tentera de dominer Fischer dans des variantes qu'aucun des deux n'a probablement préparées, mais cela s'avère infructueux pour le champion sortant.

Le "scandale" du siècle

            Ce 11 juillet, Boris Spassky arrive "vivement applaudi" avec 20 minutes d'avance. Face à lui, la chaise de l'Américain est d'abord vide, mais Fischer finit par arriver : il bouscule les photographes, se précipite vers Spassky, lui serre la main et s'installe. Dans la salle pleine de 2.500 spectateurs, le "match du siècle" commence enfin.

Les deux joueurs se testent. Au bout de 28 coups, on s'attend au nul. Puis Fischer commet deux maladresses incompréhensibles. Il perd au 56e coup. Après cet échec, Fischer refuse public et caméra et ne se présente pas à la 2e partie. Le public est déçu et exaspéré. Spassky l'emporte par forfait et prend de l'avance.

La presse dénonce le "scandale du siècle". Les péripéties en dehors de l'échiquier se poursuivent, notamment avec une action en justice contre Fischer par Chester Fox, qui comptait sur les revenus des films avant que Fischer ne fasse ôter les caméras en raison de leur bruit ; Fischer demande que les sept premières rangées de spectateurs soient retirées (finalement, trois le sont), et les Soviétiques prétendent que Fischer fait usage d'équipements chimiques et électroniques pour contrôler Spassky, ce qui conduit à une fouille de la salle par la police islandaise.

La 3e partie est programmée deux jours après.

Kissinger se fend d'un nouvel appel : "s'il vous plaît, continuez le match". Le 16 juillet, la salle est comble mais la scène est vide : les deux adversaires jouent à la demande de Fischer dans une petite salle attenante. Les Soviétiques le soupçonnent de tricher ; des agents du KGB inspectent la salle de jeu, la table, les chaises, les pions. Ils suspectent l'Américain d'être aidé par un ordinateur. Ils redoutent aussi une irradiation de leur champion via l'éclairage, mais on ne trouve rien. La parano retombe. Spassky a accepté les conditions de Fischer. Certains y voient un mauvais présage. De fait, Spassky perd.

Le 4e match, joué dans la salle principale, se solde par un nul.

Le 5e par un abandon du Russe, après un incroyable retournement de situation. Les deux hommes sont maintenant à égalité.

6e et 13e parties : matches d'anthologie

Le 6e acte, entamé par une ouverture inédite, est un des matchs les plus étudiés. Au 41e coup, Spassky déclare forfait, se lève et applaudit, imité par le public. "Je suis fier de cette partie. C'est l’une de mes meilleures", confie Fischer. "Lorsque Spassky s'est joint à l'assistance pour applaudir ma victoire, j'ai pensé quel gentleman". Les échecs ont un nouveau roi, qui va confirmer sa domination dans les six parties suivantes. Spassky ne remportera plus qu'un seul match, le 11e.

Les passes d'armes sont intenses. Spassky se défend bec et ongles. Au terme de la neuvième partie, un match nul, alors qu'il compte deux points de retard, le Kremlin l'appelle à rentrer en URSS, en réclamant la victoire par forfait. Il refuse, presque en dissident, lui qui a déjà dénoncé l'invasion, en 1968, de la Tchécoslovaquie par l'URSS.

La 13e partie, "combat des dieux de l'échiquier" se solde par l'abandon de Spassky. Il félicite Fischer, se rassoit et médite durant six minutes, le regard perdu sur l'échiquier. Fischer se dirige vers la victoire. Indisposé, le Soviétique demande l'ajournement de la 14e. Puis il enchaîne sept nuls, et se trouve en grande difficulté à la 21e manche.

Le 1er septembre, il renonce à reprendre la partie, ajournée la veille. L'Américain, qui dort encore, devient le 11e champion du monde des échecs après l’abandon du Soviétique. Fin du règne des Soviétiques ?

Washington triomphe, appréciant d'autant plus ce sacre que ses troupes sont embourbées au Vietnam et que pointe l'affaire du Watergate. Du côté de Moscou, de bons résultats aux JO de Munich permettent de ne pas s'attarder sur la défaite.

Dépressions et disparition

            Déchu, Spassky rentre à Moscou et sombre dans une dépression. Interdit de compétition, il est sous surveillance du KGB. Puis il se relève, est naturalisé français, épouse une Française en 1976 et s'installe à Paris.

Fischer, installé au panthéon des échecs, signe aussi la fin de sa carrière. Il ne disputera plus jamais de compétition officielle. En 1975, il refuse de défendre son titre face au jeune prodige Karpov et perd sa couronne, car la Fédération internationale a rejeté sa demande de changer les règles du championnat.

Le virtuose se révèle encore irascible, et disparaît pendant près de vingt ans. S'enfonçant dans la paranoïa, il vit en reclus, proche d'une secte californienne, sans domicile connu, mais garde contact avec Spassky. Un lien d'amitié très fort les conduit à s'affronter à nouveau en 1992 pour une revanche organisée dans une Yougoslavie en pleine guerre. L'Américain défie les Etats-Unis, qui le somment par courrier de ne pas jouer ce match dans un pays frappé d'embargo, sous peine de prison. En guise de réponse, Fischer exhibe la lettre du gouvernement sur laquelle il crache avant la rencontre. Il remporte cette revanche des vieilles gloires, avant d'entamer une vie d'homme poursuivi par son pays, s'enfonçant dans un délire complotiste.

Complotiste, antisémite, il renonce à sa nationalité américaine pour échapper à une peine de prison au Japon. Au terme d'une sorte de cavale qui l'a conduit à finir ses jours en Islande, où il est naturalisé, refusant de se soigner, il y meurt le 17 janvier 2008 à 64 ans. 64, comme le nombre de cases de l'échiquier. Dans ce petit pays où il avait remporté le match du siècle.

1978, le match le plus fou

            Korchnoï, devenu dissident soviétique et donc apatride, après avoir remporté le tournoi des candidats, affronte Karpov pour le titre de champion. Le match a lieu à Baguio aux Philippines, la seule ville commune dans la liste de préférence communiquée par les deux joueurs.

L'équipe de Karpov comportait 14 personnes (secondants, journaliste, ...) et le Dr Vladimir Zoukhar, un parapsychologue qui s'était fait connaître à Moscou pour pouvoir prétendument adresser des messages aux cosmonautes via des communications parapsychologiques. Cette équipe était dirigée par Victor Batourinski, un ancien colonel de la justice militaire soviétique.

L’équipe de Kortchnoï était dirigée par Petra Leeuwerick, une amie autrichienne, victime du stalinisme qui avait passé dix ans dans un goulag.

Ce match, a la réputation d'être l'un des plus étranges championnats du monde jamais disputés. Un couple de yogis américains, membres de la secte indienne Ananda Marga et soupçonnés de tentative de meurtre sur un diplomate indien et libres sous caution, vint apporter son support à Kortchnoï. Il y eut d'autres événements marquants, tels que le passage aux rayons X de la chaise de Kortchnoï, spécialement importée de Suisse ; des protestations au sujet des drapeaux représentés près des échiquiers, qui furent finalement ôtés ; les plaintes pour tentative d'hypnose par le Dr Zoukhar qui se tenait au premier rang et fixait imperturbablement Korchnoï, ce qui provoqua plusieurs incidents ; les lunettes miroir de Kortchnoï ; le balancement de Karpov dans un fauteuil tournant ; de pseudos-spectateurs. Quand l'équipe de Karpov lui donna un yaourt aux myrtilles qu’il n’avait pas demandé, l'équipe de Kortchnoï protesta, prétendant qu'il pouvait s'agir d'un code. Bien qu'elle ait ensuite prétendu qu'il s'agissait d'une parodie des protestations précédentes, celle-ci fut prise au sérieux et les Russes furent obligés de n'apporter dorénavant que des yaourts du même fruit : ils choisirent la framboise.

Après plusieurs altercations verbales dans cette ambiance tendue, Kortchnoï estimant que sa famille était retenue en otage en URSS, tandis que Karpov soulignait que Kortchnoï l'avait abandonnée, Karpov refusa de serrer la main de son adversaire à partir de la 8e. Kortchnoï exigea dès lors qu'ils ne s'adressent plus la parole pour offrir la nulle, mais exclusivement par le truchement de l'arbitre.

Après le match, Kortchnoï tenta en vain de faire annuler la dernière partie en raison de la présence du Dr Zukhar dans les premiers rangs des spectateurs, contrairement à un accord passé avec la délégation soviétique. Finalement Karpov est champion avec sa victoire d’un point, après le match d'échecs le plus fou de l'histoire.

Viktor Korchnoï

            Dans un monde où chaque déplacement est surveillé, où le KGB s’invite jusque dans les tournois, Korchnoï refuse de se plier aux règles du jeu. Trop libre, trop critique, il devient un homme à surveiller. Son franc-parler, son amitié avec l’Américain Bobby Fischer et ses refus répétés d’obéir aux injonctions du Parti communiste attirent la méfiance des autorités.

Lorsqu’en 1974, le jeune Anatoli Karpov, docile et idéologiquement fiable, est préféré à lui pour représenter l’URSS, Korchnoï comprend qu’il n’aura plus d’avenir dans son propre pays. Deux ans plus tard, en plein tournoi à Amsterdam, Korchnoï saisit sa chance : il quitte la salle de jeu, se rend au commissariat le plus proche et demande l’asile politique. En un instant, il devient un traître aux yeux de Moscou, mais un héros aux yeux du monde libre.

Son exil marque le début d’un duel historique. En 1978, aux Philippines, face à Karpov, l’enfant prodige du régime, Korchnoï incarne le transfuge, l’homme libre défiant tout un empire, qui a transformé les échecs en arme politique.

  Viktor Korchnoï