L’Amérique dans tous ses États

            Au fil de leur expansion, les États-Unis ont souvent bénéficié d’un heureux concours de circonstances, tout en développant un véritable « art du deal » pour agrandir leur territoire. Ces événements historiques expliquent pourquoi les déclarations surprenantes de Trump sur un éventuel achat du Groenland, le canal de Panama ou encore le Canada ne semblent pas si absurdes aux yeux de nombreux Américains.

            Panama, Canada, Groenland… Folie des grandeurs, ou calcul géopolitique ? Les déclarations tonitruantes de Donald Trump laissent les Européens pantois. Tout le monde s’interroge. Est-il devenu fou ? Est-il un agent de Poutine ? Désinformé par ses conseillers ? Inculte et ignare ? Un Néron du Nouveau monde et des temps modernes ? Ou tout simplement un président américain bien décidé à redéployer tous azimuts la puissance des États-Unis ?

De fait, pour de nombreux Américains, rien ne les choque, tant ces visées s’inscrivent dans le prolongement de leur propre histoire nationale et contiennent une certaine logique.

            Revenons en arrière, de quelques décennies seulement… Peu après la création des États-Unis, l’expansion vers l’Ouest s’imposa comme une idée simple.

Au grand soulagement de Washington (1er président : 30-04-1793 / 1797) et Jefferson (3è président : 1801 / 1809), Louis XVI, dans une déclaration qui ne manquait pas de noblesse, avait d’emblée fait savoir que la France ne rechercherait pas une quelconque expansion territoriale en échange de son aide à bouter les Anglais de leurs 13 colonies (Déclaration d'indépendance du 04 juillet 1776). Il eût été pourtant assez légitime de réclamer la restitution du Canada français, lâché seulement 20 ans auparavant (Traité de Paris du 10 février 1763 qui mit fin à la guerre de Sept Ans entre la France et l'Angleterre) … D’ailleurs le bon Benjamin Franklin avait salué cette magnanimité, assez peu courante dans les relations internationales.

Nombre d’Américains loyalistes de la couronne britannique se réfugièrent au Canada, que les expéditions militaires envoyées par George Washington n’avaient pu approcher, et figurent parmi les aïeux des “anglos” canadiens d’aujourd’hui. La frontière resta durant de très longues années, assez floue, et les États-Unis s’accommodèrent de la présence de ce dominion anglais, sans toutefois que la question fût définitivement enterrée.

L’achat de la Louisiane et l’expansion vers l’ouest

            Jefferson, une fois élu président en 1801, à la suite de John Adams qui était peu francophile, commença à s’intéresser à l’immense territoire à l’Ouest, nominativement mais légalement français. Notre premier Consul Bonaparte s’étant cassé les dents à Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), ayant besoin d’argent pour financer une guerre sur le point de se déclarer, et réalisant qu’il était illusoire de vouloir se maintenir dans un territoire aussi immense que la Louisiane, qu’il avait pourtant récupéré des Espagnols en 1800 (Traité de San Ildefonso) -lesquels Espagnols avaient acquis la Louisiane des Français par le Traité de Fontainebleau en 1762-, se décida avec Talleyrand (lequel mit dans sa poche un quart du produit de la vente !) de se débarrasser de cette possession … et y consentit pour $15 millions de l’époque, soit près de $400 millions de 2025, 7,5 cents chacun des 215 millions d’hectares -22 % de la superficie actuelle des États-Unis- 1,5 € 2024 / ha -), le plus grand hold-up foncier de l'histoire !. Le traité fut signé le 30 avril 1803.

Les négociateurs américains à Paris, James Monroe (qui deviendra le 5è président des États-Unis de 1817 à 1825 et qui énonça la fameuse Doctrine éponyme), et James Livingston (un des Pères Fondateurs de la nation américaine, signataire de la Déclaration d’Indépendance) furent surpris par cette décision française de tout brader. Ils ne s’attendaient pas à une cession aussi totale et aussi généreusement proposée … D’un seul coup, les États-Unis doublèrent de superficie ! Les lenteurs des correspondances avec le président Jefferson et le Congrès étaient telles, qu’ils prirent sur eux de conclure le marché. De fait, jamais dans l’histoire du monde une transaction d’une telle ampleur n’avait eu lieu.

Fresque Murale, United States Capitol, Cox Corridor, Washington DC, Architect of the Capitol, DR/

            Pour les Américains, ce fut vraiment le début de l’affirmation de leur puissance émergente sur l’échiquier mondial, un grand bond en avant géographique, la découverte d’un vaste continent qu’ils se sentaient appelés, assez naturellement, à régenter.

Le territoire vendu dépasse les 2 millions de kilomètres carrés.

De fait, nombreuses sont les villes américaines aux racines françaises qui commémorent le Louisiane Purchase (l’Achat), alors que les Français l’appellent la Vente de la Louisiane. De nombreuses stèles et plaques disséminées sur un territoire grand comme l’Europe, rappellent aux passants cet événement capital dans l’essor des États-Unis. Pas moins de 15 États (sur 50) sont issus de cette transaction : l’Arkansas, l’Iowa, le Kansas, la Louisiane, le Missouri, le Nebraska, l’Oklahoma, ainsi que des territoires situés dans les Etats actuels du Colorado, Minnesota, Montana, Nouveau Mexique, Dakota du Nord, Dakota du Sud, Texas, et Wyoming actuels, excusez du peu !

Le sud-ouest et le Pacifique

            Une fois cette acquisition digérée, ce fut au tour des Espagnols et de leurs successeurs mexicains d’être évincés, afin de faire de la place au flot roulant des vagues d’immigrants, Européens qui se succédèrent sans discontinuer, par centaines de milliers, à partir des années 1840. Bons princes, ces derniers gardèrent les noms espagnols de pratiquement toutes les localités de Californie, de l’Arizona, du Nevada et du Nouveau Mexique. Vastes territoires arrachés au Mexique dans une guerre foudroyante (1846-1848). Le coût de ces acquisitions territoriales ? Hormis quelques expéditions militaires, rien qui ne mit en péril les finances de cette république conquérante. Le Pacifique était atteint. Mais cela ne suffit pas.

Carte des territoires perdus par le Mexique au profit des Etats-Unis entre 1830 et 1860

L’Alaska

            Vint l’opportunité d’acheter l’Alaska en 1867. Ces « quelques arpents de neige » avaient-ils un quelconque intérêt ? Pourquoi s’y intéresser ? Comme dira des décennies plus tard Sarah Palin, (républicaine, devenue l'égérie du mouvement des Tea Party) tant moquée pour sa remarque ingénue : “Mais pardi, je vois la Russie depuis ma fenêtre !”  Sachant que les colons russes s’avançaient un peu trop près du nord de la Californie (l’ours sur son drapeau n’a rien à voir avec la mascotte russe !), il convenait d’y mettre le holà, d’autant plus qu’on s’était arrangé avec les cousins britanniques pour définir à la corde une frontière commune allant jusqu’au Pacifique.

Autant donc mettre les choses au carré avec le Tsar Alexandre II, qui était dans une position financière difficile à la suite de la guerre de Crimée, et ne pouvant pas défendre ce territoire lointain contre les Anglais : cet immense territoire grand comme trois fois la France (1.600.000 km2) fut donc acheté pour la maigrelette somme de $7,2 millions ($130 millions de nos jours, le quart de la valeur de Trump Tower !) sous la présidence d’Andrew Jackson, un Démocrate du Sud qui succéda à Abraham Lincoln.

Deal !  Ainsi fut fait, à moins d’1 dollar (d’aujourd’hui) l’hectare, avec en sus le pactole en pétrole, découvert bien plus tard. Il faudra pourtant attendre le 3 janvier 1959 pour que l’Alaska devienne le 49e État de l’Union, sous la présidence du général Eisenhower.

Ratification de l'accord par Alexandre II (30 mars 1867) et le chèque utilisé par le gouvernement des États-Unis

La frontière avec le Canada

            Le tracé de la frontière a été un sujet régulier de controverses entre les États-Unis et le Royaume-Uni, puis le Canada. La convention de 1818 et l’accord de Rush-Bagot, un des traités subséquents à la guerre de 1812, forment la première étape de l’établissement de la frontière canado-américaine. Cette guerre territoriale fut l'un des derniers conflits ayant laissé place à des violences entre ses deux puissances nord-américaines. La frontière a été finalement été fixée, en 1871, le long du 49e parallèle après de difficiles négociations avec les Britanniques.

Certaines frontières maritimes sont encore aujourd'hui l'objet de contentieux entre les deux pays.

Hawaï, Porto-Rico, Cuba, les Philippines, …

            Hawaï fut obtenu à meilleur marché encore. Sous prétexte de difficultés faites aux businessmen américains, exit la reine Lili’uokalani. Cinq ans plus tard, le territoire fut purement et simplement annexé par le Congrès le 07 juillet 1898 pendant la présidence de William McKinley, un républicain (son prédécesseur démocrate Grover Cleveland hésitait). Le même McKinley annexa par ailleurs Porto Rico, les Philippines, Guam, à la suite de la guerre contre l’Espagne. Hawaï deviendra le 50e État (le territoire est dissous) le 21 août 1959, toujours sous la présidence de “Ike”.

Le 25 juillet 1898, pendant la guerre hispano-américaine, Porto Rico est envahie par les États-Unis après un débarquement à Guánica. Le 10 décembre 1898, le traité de Paris, signé entre les États-Unis d'Amérique et l'Espagne, est ratifié par le Sénat américain après un débat houleux. En échange de 20 millions de dollars, l'Espagne cède ses dernières possessions d'Amérique latine — Cuba et Porto Rico — ainsi que les Philippines. Cuba restera un territoire des États-Unis jusqu'au 20 mai 1902 quand les forces armées des États-Unis évacueront pour l'essentiel le territoire cubain ; la république de Cuba est alors officiellement créée.

Les Iles Vierges

            L’une des cessions les plus marquantes, et la plus récente, a été le rachat des îles Vierges au Danemark, financièrement aux abois, en 1917, pour 25 millions de dollars (630 millions de dollars 2025). Il s’agissait de protéger les routes maritimes dans les Caraïbes.

Manifest Destiny

            Tout ceci montre qu’il n’y a rien d’anormal, pour les Américains, de poursuivre cette « Destinée manifeste ». Cette expression exprime la forme américaine de l'idéologie calviniste selon laquelle la nation américaine aurait pour mission divine l'expansion de la « civilisation » vers l'Ouest, et à partir du XXe siècle dans le monde entier. Elle est surtout liée à la conquête de l'Ouest américain.

Cette croyance messianique en une élection divine (prédestination), était déjà présente chez les puritains Pères Pèlerins puritains arrivés en Amérique sur le Mayflower en 1620. Le terme fut inventé en 1845 par John L. O’Sullivan, le rédacteur en chef d’un journal démocrate, The United States Magazine and Democratic Review.

Timbre-poste américain commémorant le 150è anniversaire de l’achat de la Louisiane ; Barbé-Marbois (ministre des finances, qui finira à la Cour des Comptes) est représenté aux côtés de James Monroe et de Robert Livingston - Bureau of Engraving and Printing DR.

What comes next …

           Trump, le 47e président des États-Unis, fera-t-il une croix sur ses autres prétentions mercantiles où le territoire des pays tiers est considéré comme une simple marchandise achetable ?

           Il s’agit, tout d’abord, de reprendre le canal de Panama, que les Américains ont construit au début du siècle dernier et géré pendant des décennies, avant d’en céder l’exploitation et la souveraineté à l’État éponyme en 1999. Deuxième projet disruptif, « la propriété et le contrôle » du Groenland, quatre fois grand comme la France, habité par 56.000 âmes et dont le statut compliqué de « territoire autonome » placé sous tutelle du Danemark est propice aux convoitises. Troisième ambition, faire du Canada le 51e État des États-Unis d’Amérique. La plaisanterie cruelle lancée par Trump à l’ex-premier Ministre canadien Justin Trudeau, le rabaissant au rang d’un simple gouverneur, est devenue une revendication rationnelle dans le monde de Trump : puisque les États-Unis assurent de facto la défense du Canada, il serait logique que ce pays rejoigne l’union en tant que 51e État. Voilà qui constituerait une véritable fusion-acquisition, pour reprendre le langage du business, la culture trumpienne qui mélange affaires privées et politiques publiques.

Les annonces d’expansion territoriale, que Trump a réitérées moult fois avec une véhémence débridée depuis l’élection du 6 novembre 2024, ont certes provoqué la sidération, mot désormais très en vogue chez nous, pauvres Européens. Il faut toutefois reconnaître que ces vues ne sont pas nouvelles en soi. Lors de son premier mandat, Trump avait émis l’idée en 2019 d’acquérir le Groenland. Le pays est « prêt à faire des affaires, pas à vendre », lui avait répliqué Mette Frederiksen, la première ministre du Danemark. Déjà en 1946, le président Harry Truman avait proposé 100 millions de dollars en or (environ 1 milliard de dollars actuels) pour racheter le Groenland.

Déjà en 1946, un an avant le déclenchement de la guerre froide, le président Harry Truman (démocrate) avait fait une proposition sonnante et trébuchante de racheter le territoire danois sur lequel les Américains disposaient d’une base militaire depuis 1941 et toujours opérationnelle. L’offre était valorisée 100 millions de dollars en or, soit environ 1 milliard de dollars actuels. Alors pourquoi pas !

           Contrairement à une légende tenace, la cession en 1768 à la France de la Corse, qui appartenait à la ville-État de Gênes, n’a pas fait l’objet d’une vente. En revanche, les achats de territoires ont été monnaie courante aux États-Unis, comme décrit plus haut. Ils sont même consubstantiels à la formation historique du pays qui, au moment de la déclaration d’indépendance de 1776, ne comportait que treize États, dans le Nord-Est. « Les huit fois où les États-Unis ont annexé des territoires à coups de millions de dollars », titrait le 31 janvier 2025 Le Journal de Montréal, ulcéré par l’expansionnisme de son puissant voisin du Sud.

           Après maints précédents, le promoteur immobilier Donald Trump, pour qui l’obtention d’un terrain est le préalable à tout projet, n’est que la dernière branche d’un arbre généalogique robuste. « Il s’inscrit dans la tradition américaine qui aborde la maîtrise de nouveaux territoires comme une question de droit privé et non de droit international », considère le professeur japonais Osamu Nishitani, auteur d’un ouvrage au titre explicite, L’Impérialisme de la liberté. Un autre regard sur l’Amérique (Seuil).

Trump renoue ainsi avec la politique de puissance telles qu’elle était pratiquée jusqu’au XIXe siècle. Il se place aussi dans la tradition diplomatique établie par la Doctrine du président Monroe, considérant les menées de puissances étrangères sur les continents américains comme une menace pour les États-Unis.

           Pour sa part, le droit international n’interdit pas aux États l’acquisition commerciale de territoires, qui peut se faire sous la forme de vente, de don ou de bail. Les États-Unis ont utilisé cette troisième possibilité pour leur base militaire de Guantanamo à Cuba, transformée en centre de détention. Ils y louent depuis 1903 un terrain de 121 km2 pour lequel ils versent un loyer annuel au gouvernement cubain (lequel refuse de l’encaisser pour marquer son désaccord de principe).

           « Greenland, how much ? » Quel pourrait être le prix de transaction du Groenland ? L’American Action Forum, un think-tank de centre droit de Washington, avance une estimation très large, entre 200 et 2.800 milliards de dollars. Le bas de la fourchette valorise les seules richesses naturelles, principalement les terres rares, alors que les 2.800 milliards intègrent le contrôle des routes maritimes et les enjeux de sécurité militaire. Un prix compris entre 0,7 % et 10 % du PIB annuel des États-Unis. L’American Action Forum rappelle que Washington avait déboursé 3 % de son PIB pour obtenir la Louisiane en 1803. Donald Trump n’a encore fait aucune offre chiffrée. Il attend d’être « en position de force » optimale pour se dévoiler.

Qui peut raisonnablement penser que le Danemark sera un jour en mesure de le défendre des visées de la Russie ? D’ailleurs, il a bien été sous la bannière étoilée pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis que le Danemark étouffait sous la botte allemande. Pourquoi les Danois seraient-ils donc choqués ?

           En ce qui concerne le canal de Panama, il a été financé et terminé par les Américains après l’abandon des Français. Jimmy Carter et son ambassadeur Ambler Moss se sont imprudemment dessaisis de cette artère stratégique du commerce mondial. Les Panaméens, poursuivent les thuriféraires de Donald Trump, n’ont pas respecté le traité en laissant les Chinois s’installer trop près des commandes du canal, il est donc tout à fait justifié d’en reprendre le contrôle !

Revenons au Canada, qui parait être la déclaration la plus farfelue, et apparemment la plus improbable, tant l’émoi a été vif à Ottawa. Pourtant, pour les Américains trumpistes qui regardent un planisphère, “it makes sense”, cela fait du sens. Les Canadiens de l’Ouest se sentent existentiellement plus proches de leurs voisins du Montana que des anglos de Toronto, ou bien encore éloignés de ces Frenchies du Québec. Les Européens paniqués peuvent s’émouvoir, mais pour la nouvelle Administration MAGA, il n’y a guère de doute : la realpolitik est à l’œuvre, et elle joue dans la cour des grands. Et les Etats-Unis ne garantissent-ils pas la défense du Canada ?

D'après : Causeur - Thierry Chaunu - 26 fév 2025 / Le Figaro - Jean-Pierre Robin - 03 mars 2025