Au XIXe siècle à Londres, les «coffin houses» et l'Armée du Salut

            Les « coffin houses » où les sans-abri payaient pour dormir dans des cercueils, procuraient un logement de secours aux démunis de la métropole londonienne.

Une « coffin house » londonienne à l'hôtel de Burne Street, en 1900.

            Octobre 1892. Un voile de brume est tombé sur la métropole londonienne, brouillant le halo timide des lampadaires à gaz. Dans le quartier de Whitechapel, havre de malveillance et de criminalité, les miséreux frissonnent et trébuchent sur le pavé glacé. Certains se réchauffent à grandes rasades de gin, abrités dans l'ombre compacte des taudis ; d'autres allument des braseros de fortune. Où vont-ils passer la nuit ?

Dans les années 1890, le pasteur méthodiste William Booth prêche quotidiennement auprès des masses ouvrières dans l'insalubrité de l'est londonien. Il a rencontré certains des endurcis qui sommeillent sur les ponts bordant la Tamise : « Le siège est plutôt dur, mais un peu de vieux papier le rend beaucoup plus confortable, positive l'un d'entre eux. Les femmes dorment souvent ici, ainsi que les enfants. » Trop fatigués pour être difficiles, les sans-abri s'allongent où ils le peuvent, dans l'humidité d'un pont, sur les bancs des squares, sur le seuil de tavernes miteuses. Faute de mieux.

Soupe, savon et salut

            C'est pour héberger ces malheureux que William Booth a créé en 1865 l'Armée du Salut (Salvation Army), avec son épouse Catherine. Adoptant les usages militaires avec grades, insignes, fanfares et régiments, celui qui se fait appeler « Général » résume sa mission en trois S : « soupe, savon et salut ».

À une époque gangrénée par la malnutrition et les épidémies, il prodigue du pain, de quoi se laver et un foyer aux laissés-pour-compte de l'ère victorienne, espérant transformer alcooliques, parieurs invétérés, prostituées, vagabonds et petits criminels en bons chrétiens.

Pour cela, il faut d'abord leur offrir une nuit au sec. Les premiers refuges de l'Armée du Salut élisent domicile dans les coins les plus mal famés de la métropole, notamment Whitechapel, un quartier encore secoué par les meurtres de Jack l'Éventreur. Les démunis s'y entassent jusqu'à 200 ou 300, serrés dans un hangar triste. Ces abris « sont rudes et leur logement n'est pas luxueux, témoigne un magazine de l'époque, mais aujourd'hui, pour des milliers de pauvres londoniens, l'abri le plus rudimentaire est un asile de bonheur ».

Ironie de l'histoire, à l'heure où des milliers d'indigents meurent des ravages de l'alcoolisme, du choléra ou du banditisme –l'espérance de vie à Londres est alors inférieure de quatre ans à la moyenne nationale–, les pensionnaires de l'Armée du Salut dorment dans des cercueils.

Dernier repos

            Ou tout comme. « Vous dormez dans une boîte en bois, recouverte d'une bâche, écrit George Orwell, qui mène une vie de vagabond à Londres et Paris dans les années 1920. Il fait froid, et le pire, ce sont les insectes, auxquels on ne peut échapper puisqu'ils sont enfermés dans une boîte. » Même s'il ne s'agit pas stricto sensu de cercueils, il n'est pas rare qu'on y rende son dernier soupir après avoir longuement souffert des misères de la rue. Certains se plaignent également qu'on y dorme rarement, « à cause des délires des ivrognes, des toux des malades, des cauchemars des torturés mentaux », grogne un pensionnaire en 1899.

Un journaliste décide, durant l'été 1892, de passer la nuit au refuge de Whitechapel. « Des formes nues glissent, piétinent et trébuchent dans la pièce, se frayant un chemin plus ou moins doucement à travers l'intersection des cercueils, écrit le reporter, pris à la gorge par des odeurs fétides. Il y a peut-être des toilettes en bas, mais vu l'usage qui en est fait ce soir, elles pourraient tout aussi bien se trouver dans la colonie agricole d'Essex. »

Certes, on est loin du confort cinq étoiles… Mais la plupart des résidents s'en contentent. Ils savent que leurs homologues qui n'ont pas quatre pence en poche –car l'admission est payante– ont dû se contenter, pour moins cher, de passer la nuit assis sur un banc (one-penny sit-up) ou avachis contre une corde (two-penny hangover).

George Orwell raconte que, dès l'aube, les individus appuyés sur la corde sont réveillés en sursaut : « Un homme, surnommé avec humour le valet de chambre, coupe la corde à cinq heures du matin. » Malgré leurs membres endoloris et leurs vêtements infestés de puces, les occupants des « cercueils » sont mieux lotis, devant quitter l'abri vers sept heures du matin.

À Londres, les dernières coffin houses ont fermé dans l'entre-deux-guerres, remplacées par des abris plus dignes. Toutefois la croisade de l'Armée du Salut contre l'itinérance et la misère sociale se poursuit. « Les défis auxquels les gens étaient confrontés à la fin du XIXe siècle –sans-abrisme, toxicomanie, solitude et chômage– sont à peu près les mêmes qu'aujourd'hui », rappelle l'organisation. En effet, les niveaux de pauvreté en Grande-Bretagne sont aujourd'hui comparables à ceux de 1900.

Slate - Nicolas Méra – 23 février 2025

Honoré Daumier, Dormeurs à la corde deux sous la nuit, 1852

            Avant l'invention des refuges municipaux (les haras de la vermine), il existait rue des Trois-Bornes, un bouge tenu par le père Jean. L’unique salle avait à peu près vingt mètres de long sur trois mètres de largeur. Dans toute la longueur, une grosse corde était tendue. Elle était terminée par deux forts anneaux qui la fixaient à chaque extrémité. Les clients, (la plupart des givemeurs), payaient trois sous d'entrée ; cette somme leur donnait le droit de s'accroupir les bras sur la corde et de dormir. Cinquante environ pouvaient y trouver place. A cinq heures du matin, le père Jean sonnait le réveil en tapant avec un morceau de fer sur une vieille casserole. Parmi les dormeurs, il y en avait dont le sommeil était dur. Ils ne se levaient pas. Alors le père Jean décrochait la corde et les dormeurs tombaient sur les dalles. "Dormir à la corde" est resté légendaire (Argot du peuple)

In Charles Virmaître, Dictionnaire d'argot fin-de-siècle, Paris, 1894, p.93