L’histoire tragique des « Radium Girls »

            Elles peignaient des cadrans phosphorescents avec un produit miracle. Elles ont passé leur vie à manipuler du poison. Elles souriaient, brillaient dans la nuit, et mourraient lentement. Dans l’Amérique des années 1920, les Radium Girls ont été sacrifiées sur l’autel du progrès. Leur combat, pourtant, allait bouleverser l’histoire du droit du travail.

            À la toute fin du XIXe siècle, le monde entre dans l’ère de la radioactivité. En 1898, Pierre et Marie Curie extraient d’un minerai lourd et noirâtre une poussière mystérieuse : le radium. Une substance capable de briller dans le noir, sans chaleur, sans flamme.

Très vite, le radium fascine. Il symbolise la science triomphante, le progrès. On lui prête toutes les vertus : soigner les cancers, donner de l’énergie, régénérer les cellules, et même rajeunir. L’industrie s’en empare avec frénésie. Dans les publicités, le radium devient un mot miracle : on en glisse dans des crèmes de beauté, des eaux minérales, des bonbons, des cigarettes, du dentifrice et même dans les sous-vêtements.

Il est partout, il est chic, il est cher. Mais personne, ou presque, ne s’interroge encore sur ce que cette lueur étrange peut faire au corps humain en grosse dose et sur le long terme. Et ceux qui manipulent le radium au quotidien, les mains pleines de poussière lumineuse, avancent à tâtons. Ce fut le cas des « Radium girls ».

Des femmes qui brillent dans le noir

            C’est une lumière étrange qui les accompagne en rentrant chez elles. Leurs visages, leurs cheveux, leurs robes scintillent dans l’obscurité. Dans le New Jersey, puis dans l’Illinois, elles sont plusieurs milliers à manipuler un pinceau trempé dans une peinture à base de radium. Elles s’en servent pour peindre les chiffres luminescents sur les cadrans d’horloges. Le soir, quand elles sortent de leur usine, on les surnomme les « Ghost Girls » : elles rayonnent littéralement, recouvertes de radium. Parfois même, elles s’amusent à en appliquer sur leurs ongles et leurs lèvres pour sortir le soir.

Dans les ateliers de l’United States Radium Corporation, une usine qui fournit l’armée en montres au début du siècle dernier, on leur apprend une méthode simple : « lip, dip, paint ». Autrement dit, lisser le pinceau avec les lèvres, le plonger dans la peinture, peindre. Elles répétaient l’opération 250 fois par jour. « Naturellement, si on avait su que c’était mauvais, on ne l’aurait pas porté à notre bouche », se souvient M. Cubberley, formatrice à l’US Radium. Mais le poison est insidieux.

Une lente descente aux enfers

            D’abord les dents qui tombent. Puis des douleurs diffuses, des fractures sans cause, des mâchoires qui pourrissent. « La colonne vertébrale de Grace Fryer s’en voit pulvérisée », écrit Kate Moore dans The Radium Girls. Le radium, assimilé par l’organisme comme du calcium, ronge les os de l’intérieur.

En 1922, Mollie Maggia est la première à succomber. Elle a 24 ans. Sa mâchoire, rongée par une tumeur, se désagrège. D’autres suivent. Les médecins de l’entreprise évoquent la syphilis, une maladie sexuellement transmissible mal-vue, associée à la saleté et aux mœurs légères. Les familles alors se taisent, pendant que l’entreprise protège ses cadres avec des mesures de sécurité, dont les ouvrières n’ont jamais bénéficié.

Pendant que les hommes qui occupent des postes à responsabilités manipulent le radium, équipés de combinaisons en plomb et de masques, les ouvrières elles en ingèrent quotidiennement, habillées en jupons et en ramènent jusque dans leur foyer.

Des femmes utilisant de la peinture au radium sans protection ni avertissement en 1922. (Photo : Licence Creative Commons)

Le courage face à l’indifférence

            Trop affaiblies, trop pauvres, pour se battre, peu de Radium Girls osent affronter leur employeur. La plupart se taisent ou meurent avant d’avoir pu parler. Leurs corps s’effondrent plus vite que la justice ne se met en marche.

Pourtant, en 1927, Grace Fryer, ancienne employée de l’US Radium Corporation, rassemble quatre collègues aussi malades qu’elle. Elles ont les os rongés, la mâchoire en lambeaux, mais elles décident de se dresser contre l’entreprise qui les a sacrifiées.

Raymond Berry, un jeune avocat, accepte de porter leur voix devant les tribunaux. Face à elles, la Radium Company nie en bloc. Elle paie des médecins, des scientifiques, des « experts » pour réfuter tout lien entre la maladie et le radium, quand bien même ses propres cadres manipulaient la substance avec des protections. « Des gens qui étaient manifestement en conflit d’intérêts sont venus témoigner. En creusant un peu, on s’apercevait que c’étaient des vrais scientifiques, qu’ils avaient un vrai laboratoire, mais que le laboratoire était largement payé par la Radium Company ».

Croquis de médecine datant du XIX siècle représentant une atteinte, similaire aux symptômes des radium girls, au niveau de la mâchoire. (Photo : Licence Creative Commons)

            Dans une société où les droits des travailleurs sont embryonnaires et où la parole des femmes pèse peu, le combat est inégal. Mais l’affaire franchit les murs du tribunal. La presse s’en empare. L’Amérique découvre, horrifiée, les visages amaigris et les témoignages bouleversants de ces jeunes femmes qui brillent dans le noir et pourrissent de l’intérieur.

            L’indignation devient nationale. Sous la pression médiatique, la compagnie accepte un accord à l’amiable. Il n’y aura pas de condamnation pénale. Les cinq plaignantes reçoivent une compensation financière, dérisoire face à ce qu’elles ont enduré. Une victoire amère, mais un événement décisif. Car si la justice n’a pas vraiment puni, elle a ouvert une brèche. Peu après, toutes meurent. Grace Fryer s’éteint à 34 ans. Mais leur procès a fait vaciller une industrie et lancé un mouvement : celui des droits à la sécurité au travail, un combat que leur sacrifice a rendu impossible à ignorer.

Source : OuestFrance - Noémie Dambrin – 06 mai 2024