Pourquoi ce qu’on appelle jean ou denim est-il bleu ?

            Il est partout, de l'Azerbaïdjan au Zimbabwe, du Groenland au nord aux villes les plus au sud du Chili. Mais est-il américain ?

            Comme la majorité de la population mondiale, vous portez peut-être un jean tous les jours, sans savoir d’où il vient vraiment.

C’est peut-être le pantalon le plus porté au monde et aussi le plus célèbre. Le jean, dans l’inconscient collectif, est souvent associé aux États-Unis, où Levi Strauss a mis au point les premiers modèles et lancé son entreprise, devenue multinationale. Pourtant, contrairement aux croyances populaires, l’origine du jean tel qu’on le connaît n’est pas américaine, mais bien européenne. Gênes et la région de Nîmes ont joué un rôle précurseur dans l’invention du fameux tissu denim… dont le nom proviendrait de la ville « de Nîmes ».

            Pour retracer l’histoire du pantalon qui équipera les cow-boys et les plus grandes stars du cinéma, il faut remonter au XVIe siècle, à l’ère des « Grandes découvertes » occidentales, avec des routes maritimes en pleine expansion. En Europe, la ville italienne de Gênes, tournée vers la mer, est un centre commercial puissant, disposant de plusieurs comptoirs en Méditerranée depuis plusieurs siècles déjà. Dès le Moyen Âge, le coton est mélangé à du lin ou à de la laine dans des étoffes appelées futaines. Toute l’Italie du Nord en fabrique, et la précieuse marchandise est ensuite exportée par le port de Gênes vers l’Angleterre.

Gênes est donc aussi connue pour la qualité des tissus qui y sont produits. Parmi eux, une toile utilisée pour fabriquer les voiles des bateaux et l’uniforme des marins. Le nom de la ville s'écrivait alors Gene ou Genes et, dans la France du milieu du XVIe siècle, Jean. À son arrivée à Londres, ce tissu de Gênes devient « jean » ou « jeane » dans les registres anglais, accent british oblige.

La sérendipité, comme il arrive souvent dans les moments de création, a joué son rôle.  Les tisserands de Nîmes tentaient de reproduire ce tissu robuste médiéval de coton et de lin connu sous le nom de "jean fustian", fabriqué dès le XVI° siècle à Gênes.

            Bien qu'ils n’aient pas vraiment réussi, ils ont réalisé qu'ils avaient mis au point un tissu unique et résistant comme aucun autre. Il s'agissait d'un sergé de coton tressé qu'ils réalisaient en faisant passer la trame sous les fils de chaîne (les fils qui sont disposés parallèlement les uns aux autres sur le métier à tisser pour former un tissu).

Ils utilisaient l'indigo, l'un des plus anciens colorants, pour teindre les fils de chaîne en bleu, tout en laissant aux fils de trame leur couleur blanche naturelle. Ce procédé a donné au tissu une couleur bleue unique d'un côté et blanche de l'autre. On l'appelait Serge de Nîmes ou sergé de Nîmes.

L’Angleterre importe aussi du textile de France, notamment en provenance de la région de Nîmes, qui produit et exporte, comme ailleurs en Languedoc son étoffe sergé de Nîmes. Pièce solide, facile à rapiécer : des fabricants ont alors l’idée de s’en servir pour confectionner des vêtements de travail robustes et bon marché.

            De l’autre côté de la Manche, le sergé de Nîmes devient « denim » dans la bouche des Anglais. Ceux-ci ont commencé à fabriquer leurs propres futaines dès la fin du XVIe siècle, autour de Manchester, future locomotive industrielle. Au XVIIIe siècle, le jean est un des tissus les plus produits dans cette région. Le denim, dont il subsiste des échantillons datés de 1786, est une de ces étoffes en coton, apparues certainement dans la seconde moitié du siècle, alors que les futainiers de Manchester diversifient leur production.

Des intuitions

            Les jeans tels que nous les connaissons sont apparus un peu plus tard, avec la rencontre d'un bavarois, Löb Strauß et d'un letton, Jākobs Jufess. Comme beaucoup de nouveaux immigrants aux États-Unis au XIXe siècle, ils ont changé de nom à leur arrivée : Jacob Davis et Levi Strauss.

            En Californie, dans les années 1870, Levi Strauss, vend des bâches en toile de denim aux orpailleurs. Avec ces toiles, le tailleur Davis fabrique un pantalon de travail très résistant.

Et ils eurent l'intuition que si on mettait au point un petit rivet en cuivre et le plaçait aux points de tension d'un pantalon, notamment autour des poches, il pourrait rendre ce pantalon très durable. Par ailleurs, le jean doit avoir des coutures orange surpiquées, comporter un talon de cuir à l’arrière, une braguette à boutons (pas de fermeture éclair !) et cinq poches.

Si l’intérêt des quatre poches principales, avant et arrière, relève du bon sens, la présence d’une cinquième, à l’avant, côté droit, interpelle. D’une largeur de 5 centimètres (2 pouces aux États-Unis), cette poche qui sert plus souvent de refuge aux chewing-gums oubliés ou à la menue monnaie, n’a pas d’utilité évidente. Pourtant, sa fonctionnalité originelle est plutôt subtile et raffinée. Elle répondait au nom de « poche à gousset », bel et bien destinée à accueillir la montre à gousset de son propriétaire. Ces montres d’un autre temps, reconnaissables à leur forme ronde et plate, ne se portaient pas au poignet comme aujourd’hui, mais se glissaient dans une poche, de préférence facilement accessible, à portée de main. Souvent, elles étaient attachées à une fine chaîne métallique, pour que son propriétaire évite de la perdre ou de la faire tomber par inadvertance. Avec l’apparition de la montre-bracelet en 1932, cette petite poche connaîtra un nouvel usage : accueillir le Zippo. À l’époque, ce briquet de luxe devait être impérativement maintenu à la verticale sous peine de se vider et d’imbiber son propriétaire d’essence.

            Levi Strauss & Co a naturellement été la première compagnie à obtenir un brevet en 1873 pour commercialiser ce nouveau vêtement.

Dessin de brevet pour la "fixation d'ouvertures de poche" par Jacob Davis (sous le nom de JW Davis), 20 mai 1873. Crédit photo, Getty Images

Cette couleur ...

.           À l'origine, ils proposèrent deux variantes : toile marron et denim bleu.

Mais si les denims bleus (blue-jeans) se sont vendus comme des petits pains, et ont provoqué l’abandon des pantalons en toile. La raison en est probablement que dès que quelqu'un portait un jean, et constatait qu’il devenait plus confortable à chaque lavage, il ne voulait plus de ceux en toile ayant « l'impression de porter de la toile de tente ! ».

Cependant, cela n'explique pas pourquoi la couleur préférée fut le même indigo, tiré de la plante Indigofera tinctoria, que celui utilisé il y a des siècles par les tisserands de Nîmes.

Contrairement à la plupart des colorants naturels qui, à haute température, pénètrent directement dans les fibres du tissu, l'indigo n'adhère qu'à l'extérieur des fils. Lorsque le denim brut est lavé, certaines de ces molécules de teinture sont éliminées, entraînant avec elles de minuscules quantités de fils, mais comme le matériau est très résistant, la perte de certaines fibres ne le détériore pas.

En réalité, cela le rend meilleur, car plus il est lavé, plus il devient doux. D'une certaine manière, l'invention parfaite : un tissu qui s'améliore en vieillissant.

Grâce à son extrême solidité et sa souplesse, le jean en denim deviendra l’habit de travail idéal, suffisamment résistant pour supporter un travail ardu, et de plus en plus confortable, sans être délicat. Il devenait une seconde peau !

            Le jean aurait pris sa célèbre teinte bleu délavée au cours du XIXe siècle.

            Dans les années 1870 aux Etats-Unis, la crise économique a entraîné un taux de chômage élevé et a alimenté un sentiment antichinois et une discrimination rampante. En 1882, lorsque le Congrès a adopté la loi sur l’exclusion des travailleurs chinois, il y avait une pression sociale importante pour ne pas embaucher de travailleurs chinois. Et Levi Strauss & Co a adopté une politique de travail antichinoise.

Préciser que leurs produits étaient « fabriqués par des Blancs » visait à améliorer les ventes et à s’aligner sur le point de vue des consommateurs de l’époque. Sur beaucoup de ces jeans, on trouvera donc l’étiquette qui mentionnait « Unique modèle fabriqué par des ouvriers blancs ».

Levi’s a fait marche arrière dans les années 1890, bien avant que la loi soit abrogée en 1943.

Un dénominateur commun …

            L'intuition de Jacob Davis et Levi Strauss s'est avérée bonne. Au début du XXe siècle, le denim était largement utilisé pour les vêtements de travail. Les jeans étaient également populaires parmi les jeunes hommes, qui les portaient pour leur style décontracté et leur durabilité.

            En permanence désormais, une bonne partie de la population mondiale ne porte qu'un seul textile : le denim, généralement sous la forme de blue-jeans. C’est un exemple d'"évidence aveuglante", une chose devenue tellement évidente, en partie par son omniprésence, que l’on ne comprend pas comment ni pourquoi le jean est devenu une forme si dominante de vêtement quotidien dans le monde entier.

C'est d'autant plus vrai qu'il existe une multitude d'autres choix vestimentaires et que le jean a très peu changé depuis sa première fabrication dans les années 1880 sous le nom de jean Levi. La continuité dans le temps du style du blue denim de base ainsi que sa persistance en tant que style de référence face à d'autres choix vestimentaires, signifient que le triomphe du denim est un phénomène autant intrinsèque que commercial.

            En effet, les jeans en denim bleu présentent plusieurs caractéristiques uniques. Le blue-jean est le seul vêtement couramment vendu en période de doute : il est devenu le choix par défaut de nombreuses personnes lorsqu'elles ne savent pas quoi porter ; il est le vêtement le plus omniprésent (et donc le plus générique) au monde et aussi souvent le plus personnel. C'est la combinaison de ces facteurs qui fait partie de l'attrait apparemment universel du denim : le fait qu'il soit à la fois le plus personnel et le plus générique (ce que le design tente de reproduire à travers le phénomène du distressing) signifie que les gens sont capables d'utiliser le denim dans le cadre de leur lutte pour concilier les aspects universels et intimes de leur vie.

            Entré progressivement dans la garde-robe des Américains au cours du XXe siècle, il devient un symbole de contestation avec le mouvement hippie des années 1970. Il sera un vêtement iconique des années 1980-90, puis une pièce incontournable du dressing des Occidentaux aujourd’hui.

            Deux passionnés de jeans « vintage » ont dépensé 87.400 dollars pour acquérir un authentique Levi’s, datant des années 1880. Un pantalon de travail, trouvé dans une vieille mine abandonnée. La vente aux enchères s’est tenue au festival Durango Vintage (Nouveau-Mexique) : pendant trois jours, les aficionados de vêtements vintage se sont rassemblés pour partager leur passion.

Sur l’une des poches défraîchies de ce jean, l’étiquette encore lisible témoigne d’une sombre époque. : « L’unique modèle fabriqué par des ouvriers blancs ».

Dans le désert de Californie, du Nevada et de l’Arizona, on trouve des mines d’argent abandonnées, En autres mille choses d’une grande valeur pour les collectionneurs, on trouve des lambeaux de denim, car les jeans, surtout les Levi’s, étaient couramment portés par les mineurs d’argent durant les dernières décennies du XIX° siècle. Lorsqu’un mineur achetait un nouveau pantalon de travail, il découpait l’ancien et l’utilisait pour recouvrir et isoler les canalisations.

Un mythe inusable

            Dès les années 1850, il fut majoritairement porté par les chercheurs d’or, les mineurs, les fermiers et les cow-boys puis plus tard les militaires.

            Blue Jeans, de Lana Del Rey ; Forever in Blue Jeans, de Neil Diamond ; Taper Jean Girl, des Kings of Leon ; The Jean Genie, de David Bowie ; Baby’s Wearing Blue Jeans, de Mac DeMarco ; le jeans a inspiré bien des artistes.

C’est qu’il est aussi sexy, porté par James Dean dans La Fureur de vivre (1955) ou Marilyn Monroe dans Les Désaxés (1961), qu’indissociable de l’histoire de l’Amérique et, plus largement, des mouvements culturels depuis le milieu du XX° siècle.

Après la guerre, le denim est devenu de plus en plus populaire auprès du grand public. Dans les années 1950, les jeans sont devenus un symbole de la culture américaine. Les jeans sont également devenus populaires auprès des jeunes femmes, qui les ont associés à une certaine liberté et à une rébellion contre les normes sociales. Devenus un symbole de la contre-culture, les marques de jeans ont commencé à se diversifier, offrant une variété de styles, de coupes et de couleurs.

Sa popularité a encore augmenté dans les années 1980, grâce en partie à l'influence de la culture pop, notamment des films comme Flashdance et des chansons comme Girls Just Want to Have Fun.

Au fil du temps, le jeans s’élargit ou rétrécit en fonction des modes et des courants musicaux : quand les idoles hippies et rockers des années 1970 adoptent le « patte d’eph », les rappeurs des années 1990 privilégient une version ultra-large dévoilant largement leurs sous-vêtements, plus connue sous le nom de baggy. Tout le contraire des stars du rock des années 2000, qui feront du slim très, très serré leur pantalon de prédilection.

Et les marques de mode ! Après avoir habillé la classe ouvrière, les stars d’Hollywood puis les figures de la contre-culture, le pantalon en denim fait ses premiers pas sur les podiums en 1976.  « Il a de lexpression, de la pudeur, du sex-appeal, de la simplicité » (Yves Saint Laurent). Souvent synonyme de décontraction, il confère à celui ou celle qui le porte une allure inimitable. Porté par les plus belles filles des nineties, il est revisité sous toutes ses formes par les créateurs.

Au cours des dernières décennies, le denim est resté un incontournable de la mode. Les jeans sont portés par des personnes de tous âges et de tous milieux, des travailleurs manuels aux dirigeants d'entreprise. Les marques de jeans continuent d'innover, en utilisant des techniques de teinture et de traitement pour créer des effets uniques et des textures différentes. Il finit par entrer dans le vestiaire quotidien, et n’en est jamais ressorti depuis.

            Cependant, malgré sa popularité, la production de denim a des effets environnementaux négatifs importants. Le processus de production du denim nécessite une grande quantité d'eau, de produits chimiques et d'énergie, ce qui a un impact sur la qualité de l'eau et de l'air. Les marques de jeans ont pris des mesures pour réduire leur impact environnemental, en utilisant des méthodes de production plus durables et en adoptant des pratiques commerciales plus responsables.

D’après : https://diy.paris/ - Karin Parzy - 23 mars 2023 & BBC News - 01 oct 2022