John Maynard Keynes (1883-1946) : un roman, sa vie !

John Maynard Keynes (1883-1946) : un roman, sa vie !

D’après The Conversation - Jean-Marc Siroën - 15 déc 2021 / 31 mai 2018

Le groupe de Bloomsbury

.            Il a été constitué en 1904, à l’initiative d’un étudiant du Trinity College de Cambridge, Thoby Stephen. Déçu de n’avoir pas été admis dans la très élitiste Society, il s’assure de la complicité d’un autre déçu, Clive Bell, pour inviter chez lui, au 46 Gordon Square, dans le quartier londonien de Bloomsbury, ceux de ses amis qui en étaient membres. Dans l'Angleterre puritaine, un parfum de scandale dans ce quartier bohème de Londres.

Ce groupe qui se veut pacifiste, incroyant et non conventionnel, réunit toute la fratrie Stephen, et un cercle d’artistes et d’intellectuels : Virginia Stephen (née en 1882 au sein d'une famille recomposée et nombreuse, qui épousera Leonard Woolf et aura Vita Sackville-West comme maîtresse), sa soeur Vanessa (qui épousera Clive Bell), et leur cadet Adrian, Roger Fry, l’économiste John Maynard Keynes … Virginia Woolf a subi un inceste et vécu deux guerres mondiales ; une figure des lettres anglaises, plume prolifique dont l'œuvre romanesque nourrit deux volumes de la « Pléiade », sans compter son journal, une correspondance nourrie et des essais.

Vanessa Bell et Virginia Woolf, deux soeurs, deux artistes au coeur du Bloomsbury Group © Wikimedia Commons

Le groupe réunit un certain nombre d'artistes, universitaires, penseurs et intellectuels britanniques majoritairement diplômés de l’Université de Cambridge, liés par des liens d’amitié ambigus, partisans de relations ouvertes, autant d’ingrédients qui seront matière à controverse, jusqu'à sa composition et à son nom.

Plus tard Vanessa Bell et son amant, Duncan Grant, s’installeront dans le Sussex, dans une ancienne ferme, Charleston Farmhouse, C’est là que Keynes, en 1919, va écrire 'Conséquences économiques de la paix', en opposition aux réparations que doit l’Allemagne à l’Europe, qui selon lui, hypothèquent la paix. C’est près d’ici, que Virginia Woolf y mettra fin à ses jours, à 59 ans le 28 mars 1941, par noyade dans la rivière près de chez elle, les poches remplies de cailloux. Vanessa mourra à 82 ans, le 07 avril 1961.

La Conversazione Society

.            Fondée en 1820 par l'étudiant George Tomlinson (futur premier évêque de Gibraltar), cette société secrète intellectuelle élisait parmi les plus brillants d’entre eux un nombre d’étudiants de Cambridge, à l’origine limité à 12, surnommés les « apôtres » (apostles).

L'association est avant tout un groupe de discussion et de débat sur des sujets tels que la vérité, Dieu et l'éthique. Keynes, parmi d’autres économistes, avait été élu en 1903. Parmi les autres apôtres notables figurent trois espions supposés des "cinq de Cambridge" : Guy Burgess, Anthony Blunt et John Cairncross.

Les cinq espions de Cambridge (« Magnificent Five »)

.            Ce groupe d’espions travailla pour le compte de l’URSS au milieu du XX° siècle. Recrutés lors de leurs années d’études dans la prestigieuse université, ces cinq britanniques se mettent, au cours des années 1930, au service du NKVD (ancêtre du KGB). Ils deviennent alors l’un des principaux groupes d’espionnage et un vivier d’information majeur pour les Soviétiques, par les postes importants qu’ils occupent au sein des institutions britanniques, telles que le MI5 ou le Foreign Office.

En 1979, en pleine guerre froide, la révélation de cette affaire qui impliquait le gratin de la société britannique, montra que les services secrets de sa majesté étaient pénétrés par les soviétiques depuis de longues années et provoqua un énorme scandale outre-manche.

La personnalité, la qualité et la destinée de chacun de ses protagonistes, confèrent à cet épisode une dimension romanesque digne des plus grands auteurs. Ils s'appelaient Donald Maclean, Guy Burgess, Anthony Blunt, John Cairncross et Kim Philby. Mais étaient-ils cinq… seulement cinq ? Et ceux-là étaient-ils vraiment tous des agents soviétiques, au même titre, au même degré ? Aujourd'hui encore, l'affaire n'a sans doute pas livré tous ses secrets.

Le réseau Silvermaster

.            Le réseau Silvermaster était une importante organisation d'espionnage soviétique qui a opéré au sein du gouvernement des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a fait l'objet d'une enquête du FBI entre 1945 et 1959. Nathan Gregory Silvermaster était le chef du réseau d'espionnage, composé de 27 agents principaux du KGB qui recueillaient des informations auprès d'au moins six agences fédérales. Le groupe opérait principalement au sein du département du Trésor, mais avait également des contacts dans l'armée de l'air et à la Maison Blanche.

Nathan Gregory Silvermaster, à la tête du réseau, était un économiste au sein du War Production Board (WPB) des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un personnage romanesque.

De gauche à droite Vanessa Bell, Clive Bell, Virginia Woolf, John Maynard Keynes and Lydia Lopokova. Virginia Woolf Monk's House photograph album

.            Au premier coup d’œil, l’austère économie de Keynes n’a pas grand-chose de romanesque. Si la « théorie du multiplicateur » a beaucoup fait parler d’elle, elle n’a fait rêver personne. N’importe quel étudiant en économie le confirmera. L’épithète de « keynésiennes » accolée à tort et à travers aux politiques économiques de relance n’aurait-elle pas fini par dépersonnaliser l’auteur de ces théories ?

Le caractère « romanesque » du personnage ne lui est pas accordé avec autant d’évidence qu’à ses amis du groupe de Bloomsbury, fondé au début du XXe siècle dans le quartier éponyme de Londres. Plusieurs films – The Hours, Vita et Virginia, Carrington – ont mis en scène quelques-uns de ses autres membres, et même la fin tragique de Virginia Woolf. La série britannique « Life in Squares » consacrée au groupe n’accorde à Keynes qu’un rôle secondaire.

Lui-même s’était pourtant posé en « héros » dans son récit Dr Melchior : un ennemi vaincu, d’abord lu à ses amis de Bloomsbury au début des années 1920 puis publié après sa mort. L’économiste y mettait en scène certains épisodes dramatiques et croustillants de la Conférence de Paris (1919 – Versailles) ainsi que son amitié naissante avec Carl Melchior, un banquier juif de la délégation allemande. « D’une certaine manière, j’étais amoureux de lui » écrivait-il. Comme le souligne le traducteur et préfacier de l’édition française : « Même s’il ne s’agit pas de fiction, le récit se lit comme une nouvelle ou un petit roman ». La très sévère Virginia Woolf, qui n’épargnait pas grand-chose à « Maynard », avait trouvé « magnifique » la description que Keynes faisait de ses personnages.

.            La Conférence de Paris (1919 - Versailles), qu’il dénoncera par ailleurs dans Les conséquences économiques de la paix, n’est pas le seul décor historique du « roman » keynésien. Melchior n’est qu’un des nombreux personnages, souvent célèbres, parfois puissants, qu’il fréquenta dans sa vie privée ou dans sa carrière d’universitaire, de mécène, de collectionneur, de financier et d’homme d’État. Ses pérégrinations, qui traversent un demi-siècle tragique, nous disent beaucoup sur les passions humaines : l’amour, l’amitié, l’argent, le pouvoir, la jalousie, l’ambition.

Relations sentimentales passionnées

.            La période post-victorienne fermait les yeux sur les pratiques sexuelles « immorales » dès lors qu’elles restaient discrètes et réservées aux classes supérieures. À Bloomsbury, les couples étaient unis mais libres jusqu’à former des figures géométriques non conventionnelles et variées. L’amour était charnel ou platonique, hétéro, homo ou bisexuel.

Un mystère demeure : quel type de relation unissait Keynes à son ancien amant, le peintre Duncan Grant et à sa compagne, Vanessa Bell, sœur ainée de Virginia Woolf ? Ce fut sans doute une forme inédite d’amitié aux contours flous. Elle s’écornera quand les amours transgressives de Keynes prendront une orientation plus conventionnelle avec l’entrée en scène d’une nouvelle héroïne, la fantasque Lydia Lopokova, danseuse vedette des Ballets russes. Ce ne fut pas un mariage de façade derrière lequel Keynes aurait dissimulé son homosexualité mais bien un véritable amour charnel qui déclenchera d’autres de passions humaines qui, bien que désolantes, n’épargnent pas les intellectuels progressistes de Bloomsbury : la jalousie, le rejet de l’étrangère, la crainte de la dépossession… La danseuse russe à l’accent infernal ne leur ravissait-elle pas leur Maynard ?

Un homme obsédé par le pouvoir… intellectuel

.            Keynes était obsédé par le pouvoir intellectuel. Il le conquiert par ses écrits, bien sûr, mais aussi auprès de ses collègues, de ses étudiants de Cambridge et de cette très intrigante Conversazione Society qui choisit ses apôtres parmi les recrues les plus brillantes. Dans les années 1930, ce magistère est pourtant remis en cause par la radicalisation de Cambridge. Drame intime : son protégé, Julian Bell, fils ainé de sa grande amie Vanessa Bell (et donc neveu de Virginia Woolf) ose proclamer qu’il en est fini de son aura. Keynes est un homme du passé. Les meilleurs de Cambridge ne sont-ils pas tous « communistes ou presque communistes » ? Sans cette remise en cause par ses proches convertis au marxisme Keynes aurait-il écrit la Théorie Générale qui fonda le keynésianisme ? Peut-être pas.

Des zones blanches dans sa biographie

.            Keynes fut aussi un homme de pouvoir ce qui prédispose aux passions, aux manipulations et aux petits complots. Il fréquenta à peu près tous les Premiers ministres et politiciens de son temps. Virginia Woolf voyait même en lui un inévitable ministre – ce qu’il ne fut pas. Il n’eut même pas besoin d’intriguer pour être anobli et siéger à la Chambre des Lords – ce qui put être vexant pour les autres. Car Keynes recherchait moins le pouvoir politique que l’influence. Il mettra sa force de conviction au service de l’Angleterre pendant et après les deux guerres. Au grand cirque de Bretton Woods (1944), Keynes sut argumenter mais pas retourner en sa faveur un rapport de force trop inégal entre l’Angleterre et les États-Unis.

.            Certes, Keynes n’est pas un personnage fictif ! Néanmoins, malgré des biographies bien documentées, sa vie comporte des zones blanches où pourrait sans mal s’introduire une forme particulière de fiction, la fiction « plausible ». Ainsi, les années noires du stalinisme, qui inspireront entre autres Soljenitsyne, Grossman ou Koestler, atteignirent aussi les Keynes au-delà même de l’influence soviétique dans le monde intellectuel.

Lydia avait laissé à Leningrad deux frères et une sœur, danseurs et chorégraphe. Parfois accompagnée de Keynes, elle s’y rendait autant que possible. Le couple connaissait ainsi des réalités que le pouvoir soviétique niait et que ne voulaient pas connaitre les intellectuels de Cambridge ou d’ailleurs. Le frère aîné de Lydia, le chorégraphe Fedor Lopoukhov connaitra d’ailleurs les foudres de Staline pour un ballet (Le ruisseau limpide) composé par Chostakovitch. Tout comme son co-librettiste, Adrian Piotrovski, il aurait pu être exécuté, mais il ne fut « que » démis de ses fonctions au Bolchoï. Fut-il sauvé par son influent beau-frère, par ailleurs « ami » de l’ambassadeur Ivan Maïsky ? On peut l’imaginer. En contrepartie, Keynes aurait bien pu s’abstenir de dénoncer publiquement le totalitarisme stalinien.

.            Les romans de John le Carré, de Graham Greene et de Robert Littell se sont inspirés des célèbres cinq espions de Cambridge. Keynes connaissait la plupart d’entre eux. Il avait même contribué à en faire élire deux dans la Conversazione Society, Anthony Blunt et Guy Burgess, des amis très proches de Julian Bell – engagé dans la guerre civile espagnole comme ambulancier dans une unité sanitaire britannique et qui sera tué en juillet 1937. Burgess glissa même le nom de Keynes dans la longue liste des recrues possibles transmise à son officier traitant ! Toutefois, ce serait pousser trop loin la fiction que d’imaginer Keynes en « taupe ». Guy Burgess, un temps producteur à la BBC, n’espérait-il pas faire de Lydia Keynes une source (involontaire) d’informations en lui confiant des émissions radiophoniques qui le rapprochait d’elle ?

Le roman d’espionnage ne s’arrête pas aux réseaux anglais. Durant les cinq dernières années de sa vie, Keynes bataillera avec un haut fonctionnaire du Trésor américain, Harry Dexter White, d’abord pour négocier des « prêts-bails » américains puis, à Bretton Woods, pour fonder le FMI, la Banque Mondiale et les règles du nouveau système monétaire international. Il est maintenant acquis qu’il fut lui aussi, un agent d’influence et un informateur du NKVD (ancêtre du KGB). Keynes se doutait-il de la duplicité de son interlocuteur ?

Keynes fut ainsi un des seuls, sinon le seul, à côtoyer de près les protagonistes des deux plus grands scandales d’espionnage de l’après-guerre, les « 5 de Cambridge » et le réseau Silvermaster auquel appartenait White, et… consolider ainsi son statut de héros romanesque !

John Maynard Keynes et le cercle des espions

John Maynard Keynes en 1915, entre Bertrand Russell (à gauche) et Lytton Strachey (à droite).

.            En novembre 1979, Margaret Thatcher, premier ministre, confirmait devant les Communes que Sir Anthony Blunt, conservateur des collections royales et cousin de la Reine mère, était bien le « quatrième » espion de Cambridge, le complice de Donald Maclean, Guy Burgess et Kim Philby. Côté américain, c’est en 1997, près de 50 ans après la fièvre maccarthyste qu’une Commission du Sénat présidée par le sénateur démocrate de New York, Daniel Moynihan, rendait compte de lopération « Venona » chargée de décrypter les câbles envoyés par les officiers résidents du NKVD (puis KGB), installés dans les pays occidentaux. Ce rapport concluait : « La complicité d’Alger Hiss du Département d’État semble établie, comme l’est aussi celle de Harry Dexter White du Département du Trésor. »

Ce dernier était devenu, à partir de 1941, le principal interlocuteur de John Maynard Keynes pour négocier les « prêts bails » à l’Angleterre et tenter de concilier leurs plans respectifs de réforme du système monétaire qui préparaient la conférence historique de Bretton Woods (juillet 1944).

Si une multitude de personnalités ont côtoyé des membres de l’un ou de l’autre de ces réseaux d’espionnage, l’ironie et le hasard de l’histoire veulent que Keynes ait été proche des deux à la fois.

Keynes, le parrain des « apôtres » de Cambridge

.            Keynes participait activement à deux « confréries » : la Conversazione Society et le groupe de Bloomsbury. En 1906, à la mort de Thoby Stephen, fondateur de ce second groupe beaucoup plus informel, auquel se joint Keynes, c’est sa sœur Vanessa qui le prend en main. Vanessa Stephen, mariée Bell, peintre elle-même, devient la compagne d’un autre peintre, Duncan Grant, qui avait auparavant vécu en couple avec Keynes chez Virginia Stephen (qui n’était pas encore Virginia Woolf). Keynes continuera à soutenir son ami Duncan, mais il nouera une amitié presque amoureuse avec Vanessa. C’est dans la maison de campagne des Bell à Charleston, dans le Sussex, que Keynes écrira en 1919 Les conséquences économiques de la paix, entouré des trois enfants de Vanessa : l’aîné, Julian, le cadet Quentin et la benjamine Angelica, fille « biologique » de Duncan Grant. Keynes fait alors quasiment partie de la famille Bell.

Dans les années 1920, Keynes devient le « parrain » des apôtres de la nouvelle génération. Julian Bell, étudiant à Cambridge, lui fait rencontrer quelques-uns de ses amis les plus brillants et notamment son compagnon, Anthony Blunt devenu apôtre en 1927, un an avant Julian. À cette époque, la Conversazione Society discute davantage de philosophie, d’art et de littérature que de politique. Le couple se sépare mais dans la bonne tradition de Bloomsbury, les deux hommes restent des amis et des confidents proches. Le futur historien de l’art vit alors en couple avec Guy Burgess, lui-même élu apôtre en 1932.

Fascinés par le « miracle » stalinien

.            Le collègue et ami de Keynes, Maurice Dobb, a certes fondé la première cellule communiste à Cambridge dès 1920, mais celle-ci peine à recruter. Il faut attendre la crise de 1929 et la montée du fascisme pour qu’il parvienne à remplir la « Maison rouge » où se tiennent les réunions de cellule. La Conversazione society se radicalise alors et beaucoup des « élus » affichent ouvertement des sympathies pour le communisme et l’Union soviétique, qui contraste avec un anti-américanisme que le New Deal de Roosevelt ne remet pas en cause.

Autour de ces jeunes Cambridgiens, fascinés par le « miracle » stalinien, se noue ainsi un réseau amical très radicalisé, auquel appartient également Kim Philby puis John Cairncross (le « cinquième » de Cambridge) et Michel Straight. Ils participent à des manifestations pacifistes, infiltrent les associations, et se réunissent fréquemment à Charleston, dans la maison de campagne des Bell, située à quelques centaines de mètres de Tilton, la ferme de Keynes. Angelica Garnett, la demi-sœur de Julian et la filleule de Keynes se souviendra plus tard dans Trompeuse gentillesse : « Des discussions bruyantes et animées entre Julian et ses amis sur la pelouse de Charleston qui ne me rassuraient guère… foisonnant d’idées, s’exprimant avec aisance et bien informés, les amis de Julian me terrorisaient à la fois par leur brio intellectuel… et par leur vision du monde en général qui semblait considérer l’élément humain comme négligeable. »

Keynes s’inquiète, lui aussi, de cette radicalisation qui remet en cause son influence sur la jeune génération. Pour lui, le marxisme n’est qu’une croyance, une maladie de l’âme. Marié à une Russe, la ballerine Lydia Lopokova, il n’a aucune illusion sur le paradis socialiste dont, par sa belle-famille, il connaît les méthodes. Julian Bell commet une forme de parricide œdipien en écrivant dans le New Statesman, que lui et ses amis ne pouvaient plus accorder : « Toute confiance aux prophéties de Maynard Keynes sur la prospérité éternelle et toujours croissante du capitalisme… et il serait difficile de trouver quelque personne ayant des prétentions intellectuelles qui n’accepterait pas l’analyse marxiste de la crise actuelle. »

Mais cette radicalité n’implique pas de basculer dans l’espionnage. Comme l’écrira John Le Carré dans La Taupe en pensant inévitablement aux « cinq » : « La plupart des taupes anglaises avaient été recrutées avant la guerre et étaient issues de la haute bourgeoisie, c’étaient même parfois des aristocrates et des nobles dégoûtés de leurs origines et qui étaient devenus secrètement des fanatiques, beaucoup plus que leurs camarades des classes laborieuses anglaises qui sont des paresseux. »

« L’esthète aux yeux froids et le chérubin dissolu »

.            Kim Philby était un protégé de Maurice Dobb et un élève de Dennis Robertson, qui fut un temps le plus proche collaborateur de Keynes et à qui on doit la théorie de la « trappe à liquidité » reprise dans la Théorie Générale. De retour d’un voyage mouvementé à Vienne en 1934, où il n’a échappé à la police de Dollfuss qu’en s’enfuyant par les égouts de la ville (ce qui inspirera plus tard Graham Greene pour le scénario du Troisième homme), marié à une communiste juive qu’il a fait sortir d’Autriche, Philby est contacté par « Otto » (Arnold Deutsch) qui a pour mission de créer un réseau de brillants éléments susceptibles d’infiltrer l’administration et les services secrets britanniques.

Timbre de la poste soviétique à l’effigie de Kim Philby (1990). Wikimedia

On lui demande alors de feindre d’abjurer son communisme et de se rapprocher de groupes très droitiers, voire fascistes ou nazis. Philby recrute d’abord Donald Maclean, puis Guy Burgess et Anthony Blunt. Tous parviendront à pénétrer les services secrets britanniques ou le Foreign Office. C’est Blunt qui contactera l’« apôtre » Michael Straight, un riche héritier américain. Victor Rothschild, troisième Baron du nom, « apôtre » proche de Keynes et très lié à Blunt et à Burgess, sera soupçonné d’avoir appartenu au réseau, mais aucune preuve n’est jamais venue confirmer cette hypothèse.

Rien ne permet d’affirmer que Julian Bell ait été approché, mais compte tenu de sa proximité idéologique et amicale avec les « quatre de Cambridge » il est vraisemblable qu’il l’ait été. On pourrait voir dans un éventuel refus de l’héritier présomptif de Bloomsbury, la raison profonde de décisions mal comprises par son entourage : un départ précipité pour l’Université de Wuhan (Chine) en 1935, puis son engagement très anti-bloomsburien dans la guerre d’Espagne, où il trouvera la mort en juillet 1937.

Pendant toutes ces années 30, Keynes ne cessera de fréquenter ce groupe de jeunes Cambridgiens brillants et radicaux, ses élèves, souvent des « apôtres. » À Cambridge, ils sont invités aux parties qu’il organise pour maintenir les « liens sociaux » au sein de l’élite cambridgienne et entretenir son ascendant. Le biographe de Keynes, Robert Skidelsky, écrit ainsi : « Blunt et Burgess faisaient partie du cercle cambridgien de Keynes… L’esthète aux yeux froids (cold-eyed) et le chérubin dissolu étaient sans doute suffisamment attirants, intelligents et amusants pour passer du temps avec eux. »

Le professeur Dennis Robertson, quant à lui, refusera de soutenir Philby dans ses candidatures à un poste dans l’administration. Il devra faire ses preuves en Espagne comme journaliste pro-franquiste avant d’avancer dans sa mission d’infiltration. Guy Burgess, devenu producteur à la BBC, fera fréquemment intervenir, Lydia Keynes, pour évoquer la littérature russe.

Keynes pouvait-il pour autant connaître ou deviner les activités clandestines de ses disciples ? Les taupes étaient trop bien nées pour être soupçonnables…

Bretton Woods, nid d’espions ?

.            L’infiltration de l’administration américaine est tout autant connue, mais moins assumée. Si, en Angleterre, l’exfiltration vers l’URSS de Maclean et Burgess (en 1951) puis de Philby (en 1962) ne laisse pas grand doute sur leur compromission, le discrédit du maccarthysme a favorisé un certain déni aux États-Unis. C’est ainsi que les accusations à l’encontre de Harry Dexter White, l’ordonnateur de la Conférence de Bretton Woods et père fondateur du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ont souvent été considérées comme peu fondées.

White avait auparavant été le principal acteur de l’opération « Snow » dont l’objectif était de faire entrer les États-Unis dans la guerre ! Il sera l’un des principaux auteurs de l’ultimatum adressé au Japon en novembre 1941.

Plus tard, on mettra également en cause White pour sa participation au plan Morgenthau – vraisemblablement communiqué aux Soviétiques pendant la Conférence de Bretton Woods – et qui visait à ruraliser l’Allemagne. Enfin, on lui reprochera d’avoir fait livrer à l’URSS les planches à billets qui permettaient d’imprimer une monnaie d’occupation liée au dollar.

White et Keynes ne font vraiment connaissance que lors des nombreux voyages de Keynes aux États-Unis pendant la guerre, toujours accompagné de son épouse Lydia. Il s’agit moins alors de discuter d’un nouvel ordre économique monétaire que de négocier des prêts à l’Angleterre. Keynes comprend vite que son principal interlocuteur ne sera pas le patelin secrétaire au Trésor Morgenthau mais son « assistant » White. Et l’anglophobie de White est en ligne avec celle de Roosevelt. Il s’agit d’en terminer avec l’Empire britannique – ce qui arrange aussi l’Union soviétique.

C’est White qui souhaite inviter l’URSS à la conférence de Bretton Woods consacrée à la mise en place d’un système monétaire fondé sur des changes fixes et la convertibilité des monnaies. Keynes, quant à lui, ne voit pas comment une économie aussi administrée et planifiée que l’URSS pourrait se plier aux règles du système. Pendant la Conférence de Bretton Woods, beaucoup d’observateurs ne manquent pas de remarquer la russophilie de White. Le très actif assistant de White, Édouard Bernstein, se souviendra bien plus tard dans son livre-entretien avec Stanley Black que « White était un peu anti-anglais, et ça apparaissait souvent. Il n’y a aucun doute que Harry était proche des Russes. »

Lorsqu’à l’été 1948, seront rendues publiques les accusations devant le Comité spécial sur les activités anti-américaines (HUAC), White demandera à comparaître pour défendre son innocence. Il doit alors affronter un jeune représentant ambitieux, Richard Nixon qui 25 ans plus tard, devenu Président, mettra fin au système de Bretton Woods.

On imagine mal que l’ancien ministre des Affaires étrangères de Neville Chamberlain, Lord Halifax, ambassadeur à Washington, qui avait des informations sur les activités clandestines de White, n’en ait pas averti Keynes lors de ses séjours aux États-Unis. La complaisance de White à l’égard des Russes à Bretton Woods aurait pu susciter des doutes. Dans une note au gouverneur de la Banque d’Angleterre qui pourrait laisser sous-entendre quelques soupçons, Keynes y énonce les « victoires » de la Russie :

« 1. Quotas trop importants au Fonds ; 2. Contribution trop faible à la Banque ; 3. Souscription en or réduite ; 4. Dispositions permettant à l’or qu’ils amènent de ne jamais quitter Moscou ; 5. Exonération virtuelle de la clause de fixité des taux de change et ainsi de suite… » Et il ajoute : « Presque toutes les concessions, toutefois, l’ont été au détriment des Américains. La préoccupation de la politique américaine a été d’apaiser les Russes » (dans Ed Conway, « The Summit : The Biggest Battle of the Second World War »).

 .           En 1946, Keynes apprendra des autorités américaines qu’elles ont renoncé à nommer White directeur général du FMI, alors que sa nomination était considérée comme acquise.

Keynes revint épuisé de la conférence de Savannah (mars 1946) consacrée à la mise en place du Fonds et de la Banque. Il s’y était entretenu une dernière fois avec un White déchu et amer. L’Américain, contre qui il avait si souvent bataillé, l’avait physiquement soutenu lorsque dans le train qui les ramenait à Washington, Keynes s’était écroulé victime d’un énième malaise cardiaque, le dernier avant celui qui l’emportera trois semaines plus tard dans sa maison de Tilton, un dimanche de Pâques.