Elizabeth II, Agatha Christie, et … les espions !

Elizabeth II, Agatha Christie, et … les espions !

D’après : Slate - Elodie Palasse-Leroux – fév, mar, sep 2022 

Comment la reine Elizabeth a couvert (et anobli) un espion soviétique installé à Buckingham

La Reine savait que Anthony Blunt (1907-1983), conservateur de sa collection d'art, était un agent double. Il fut prouvé qu’il a divulgué 1.771 documents entre 1941 et 1945 à l’Union soviétique. Pour que le MI5 (Service de renseignement responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni) et le MI6 (Secret Intelligence Service, Service de renseignements extérieurs) ne soient pas inquiétés, il a été décidé de cacher son appartenance et de lui demander de collaborer pour faire partie de la contre-intelligence. L'affaire, étouffée pendant quinze ans, a été publiquement révélée par Margaret Thatcher en 1979, en faisant l’affront à la reine de l’annoncer devant la Chambre des Communes.

Sir Anthony Blunt, le curateur de la collection d’art de la famille royale et donc gardien des portraits de la reine a gardé ses fonctions jusqu’en 1972, même si la reine savait qu’il était un espion soviétique.

.            C’est en 1945 que le roi George VI nomme Anthony Blunt (1907-1983) conservateur des collections de tableaux de la couronne d'Angleterre, l'une des plus vastes et riches au monde. Ce diplômé de l'université de Cambridge, qui passe ses quatorze premières années à Paris où son père pasteur fut aumônier à l’ambassade, et qui parle couramment le français, est un historien d'art réputé. Cousin lointain de la reine (la Queen Mum, reine mère), Blunt est aussi apprécié pour sa personnalité. « La famille royale l'aimait bien: il était poli, efficace et, par-dessus tout, discret ». Il se révèlera discret à bon escient. Lorsque Elizabeth, la fille du couple royal, prend en main la destinée du royaume, à la mort du roi, elle réitère sa confiance en Blunt, qui conservera son poste pendant plus d'un quart de siècle.

Il l'a pourtant échappé belle. En 1950, une espionne russe questionnée par le MI5 assure que Blunt est un membre actif du Parti communiste. Le parfum de soupçon s'évapore bien vite : après vérification, il s'avère que l'historien d'art n'y a jamais adhéré. Et pour cause… Il en a été dissuadé dans les années 1930 par son ami et recruteur, Guy Burgess, qui pensait à raison que se tenir à l'écart lui permettrait de ne jamais attirer l'attention sur ses activités.

Le « quatrième homme » des Cinq de Cambridge (The « Magnificent Five »)

.            C'est initialement pour étudier les mathématiques que Blunt a rejoint les rangs du très fermé Trinity College de Cambridge en 1926. Il se consacre ensuite aux langues modernes, et sa maîtrise du français et de l'allemand se révèlera plus tard utile à sa double vocation d'espion et d'historien d'art. Il intègre bientôt une société secrète créée en 1820, The Cambridge Conversazione Society (aussi connue sous son surnom d'« Apôtres de Cambridge »).

D'après Blunt, c'est à l'automne 1933 que « le marxisme fit irruption à Cambridge ». John Golding, l'exécuteur testamentaire de Blunt, expliquera qu'à Cambridge « tout le monde n'était pas espion, mais [que] le communisme était vraiment monnaie courante parmi les intellectuels des années 1930 ».

La crise économique de 1929 renforcée par le krach boursier, la menace d'une guerre civile en Espagne, la montée du fascisme: le clan de jeunes intellectuels idéalistes s'inquiète. Le régime communiste soviétique fait leur admiration et ils considèrent la doctrine marxiste-léniniste comme la seule alternative valable contre le fascisme. Deux redoutables recruteurs, Arnold Deutsch et Edith Tudor-Hart, croisés à l'Isokon (une société de design moderniste, discret repère d'espions érigé au cœur de Londres) –lire infra- vont persuader des étudiants d'Oxford et de Cambridge de passer à l'action.

Un des jeunes apôtres, le brillantissime Guy Burgess, joue de son charme pour enrôler son ami Anthony Blunt. Ce dernier écrira dans ses mémoires: « L'atmosphère à Cambridge était si intense et l'enthousiasme pour les activités antifascistes si grande que j'ai commis la plus grande erreur de ma vie ». La mort de son amant Julian Bell, neveu de l'écrivaine Virginia Woolf, au cours de la bataille de Brunete en Espagne (jul 1937), renforce encore sa décision.

Les Guy Burgess, Anthony Blunt et trois autres étudiants Kim Philby, Donald Duart Maclean (fils de l’ancien ministre de l'Éducation Sir Donald Maclean), John Cairncross vont former le groupe des Cinq de Cambridge.

Burgess et Philby rejoindront le MI6 (le service de renseignements extérieurs).

Maclean deviendra diplomate à Washington.

Cairncross, travaillera au déchiffrement des messages codés de la machine Enigma (la machine électromécanique portative servant au chiffrement et au déchiffrement de l'information utilisée principalement par l’Allemagne nazie) à Bletchley Park pendant la guerre, et permettra à l'URSS de gagner la bataille de Koursk (la plus grande bataille de chars de l'Histoire, jul-aoû 1943). Il faudra attendre 1990 pour que soit révélé son rôle de « cinquième », ce que Cairncross niera jusqu'à sa mort.

Blunt, « le quatrième homme », pendant ce temps, tire de sa passion pour l'art une remarquable carrière: Enseignant à l'université de Londres, il finira par devenir l'un des historiens de l'art les plus réputés au monde et prendra la direction de l'Institut Courtauld, affilié à l'Université de Londres, spécialisé dans l'étude de l'histoire de l'art et qui compte parmi les institutions les plus prestigieuses au monde.

En 1940, Blunt est recruté par le MI5 ; il y sera actif jusqu'à la fin de la guerre. On estime qu'entre 1941 et 1945, il serait parvenu à communiquer plus de 1.700 documents à l'Union soviétique.

Bien que souvent soupçonnés, les Cinq seront souvent sauvés par leurs compatriotes, qui ne peuvent croire à leur trahison. Lorsque la CIA accuse Kim Philby d'être un agent double dans les années 1950, c'est le secrétaire d'État du Foreign Office (et futur premier ministre) Harold Macmillan qui lui sauve la mise. La défection brutale de Maclean et Burgess en 1951, alors qu'ils venaient d'être démasqués, est un coup dur. Des soupçons commencent à peser sur leurs acolytes et c'est au tour de Philby de s'enfuir à Moscou en 1963. Cette même année, l'Américain Michael Straight (cousin de Gore Vidal et de Jacqueline Kennedy) raconte avoir brièvement fait partie de leur cercle et dénonce Blunt.

Vers la fin de la guerre, le roi George VI fait appel à Anthony Blunt pour l'accompagner au cours d'un voyage sur le continent, tenu secret. C'est à la suite de cette mission que l'historien d'art et agent double est nommé Surveyor of the King's Pictures (conservateur des collections de peintures du roi), puis de la reine Elizabeth II, montée sur le trône à la mort prématurée de son père le 06 février 1952. Elle l'anoblit trois ans plus tard, lui conférant l'Ordre royal de Victoria (il en sera radié le 16 novembre 1979).

Sous la houlette de Sir Anthony Blunt, la collection s'étoffe, voyage, s'organise. Blunt s'impose comme l'expert du peintre Nicolas Poussin, à qui il consacre un livre faisant encore autorité ainsi qu'une rétrospective au musée du Louvre en 1960, laquelle rencontre un énorme succès. Proche de la reine mère, il entretient aussi d'excellentes relations avec Elizabeth, qui apprécie son professionnalisme, sa conversation érudite, et le prestige grandissant qu'il confère à ses collections.

 « Never complain, never explain ! »

.            Le MI6 se doute dès 1948 de l'existence d'une taupe, voire de plusieurs, dans ses rangs. Grâce à leur collaboration avec la CIA, ses agents démasquent Maclean et Burgess en 1951. Se sachant démasqués, ils prennent immédiatement la fuite. L'incrédulité de certains membres du gouvernement est telle qu'ils tentent même de défendre l'honneur de Maclean avant de se rendre à l'évidence.

Si Blunt prétend avoir cessé ses activités d'espionnage après 1945, il semble avoir malgré tout conservé un rôle dans le cercle des Cinq de Cambridge. Il aurait été lui-même chargé d'effacer toute trace incriminante dans les appartements de ses deux acolytes et les aurait aidés en leur suggérant de s'enfuir par la France, qui ne demandait pas de passeport. Ce qu'ils firent.

Le groupe des Cinq ne sera totalement démantelé qu'au bout de plusieurs années. Philby sent le vent tourner, et à son tour s'enfuit à Moscou en 1963. En URSS, il est célébré comme un héros. Il expliquera plus tard que s'il a pu continuer ses activités sans être réellement inquiété, c'est grâce à la chape de silence imposée dans l'upper class britannique par la peur panique du scandale.

Il faut dire que le pays tremble encore de la déflagration provoquée deux ans plus tôt, en pleine guerre froide, par l'affaire Profumo (la jeune maîtresse du secrétaire d'État à la Guerre John Profumo était également celle d’un espion russe). Blunt va bénéficier de cette discrétion forcée.

Dans la foulée de la fuite de Philby, l'Américain Michael Straight (cousin de l’écrivain Gore Vidal et de Jacqueline Kennedy) dénonce Blunt, auprès duquel il avait un temps travaillé comme espion. La nouvelle est aussitôt rapportée à la reine Elizabeth II. Conformément à sa devise « Ne jamais se plaindre, ne jamais expliquer ! », celle-ci décide, fait néanmoins surprenant, de ne rien faire : il ne sera pas démis de ses fonctions –Blunt conservera son poste jusqu'en 1972– ni ne verra son titre lui être retiré. Le Premier ministre de l'époque, Alec Douglas-Home, n'aurait même pas eu vent de l'histoire.

Sauvé par Hitler

.            L'historien d’art parvient ainsi à négocier son immunité en échange de renseignements. En réalité, c'est plutôt grâce aux informations qu'il détient sur la famille royale qu'il doit sa tranquillité.

Entre 1945 et 1947, les quatre missions secrètes menées par Anthony Blunt à la demande du roi George VI n'étaient pas uniquement motivées par le rapatriement d'œuvres d'art, mais par la récupération de documents sensibles. On ne saura jamais avec précision ce qu'ils contenaient. On évoque des lettres d'une jeune reine Victoria à un amour de jeunesse, mais celles qui auraient surtout inquiété le monarque anglais en 1945 auraient mis en évidence la collaboration de son frère, le duc de Windsor (brièvement couronné Édouard VIII), avec le régime nazi.

D'après Hugh Trevor-Roper, qui travaillait sous les ordres de Kim Philby dans les services secrets, il s'agissait notamment de la correspondance entre le duc et Hitler, dans laquelle le Britannique confiait des informations susceptibles d'aider le Führer à emporter la guerre contre les Alliés. Le duc se serait apprêté à couper les ponts avec sa famille pour s'installer dans l'Allemagne nazie, projet finalement abandonné au profit de la France.

Si l'information avait été publiquement dévoilée, un scandale sans précédent aurait éclaboussé la famille royale. L'omerta pratiquée permet ainsi à Blunt de conserver son poste et de sauver les apparences.

La reine et lui se croisent occasionnellement: en public, elle continue de soutenir ses actions, apparaissant par exemple à ses côtés lors d'inaugurations d'expositions, ou de celle des nouvelles galeries de l'Institut Courtauld en 1968, qu'il dirige encore. Plus étonnant: elle aurait été mise au courant bien avant 1964.

Les auteurs du livre The Secret Royals: Spying and the Crown, paru en 2021, y révèlent une anecdote troublante. Au début des années 1950, le secrétaire d'Elizabeth, Tommy Lascelles, répond à un visiteur qui, apercevant Anthony Blunt au détour d'un couloir, s'enquiert de son identité. « Oh, ça, c'est notre espion russe », aurait-il répondu. D'après les auteurs Aldrich et Cormac, la reine aurait été au courant dès 1948, soit huit ans avant d'anoblir Blunt. Et deux ans avant que l'espionne russe dénonce son affiliation au Parti communiste …

Sorti du bois par Margaret Thatcher

.            Le secret ne serait pas éventé, puisque Lord Chamberlain, dans l'ignorance des activités d'espionnage de Blunt, allait lui offrir à sa retraite de demeurer consultant pour les collections royales. Jusqu'à ce qu'un journaliste écossais, Andrew Boyle, écrive en 1979 un livre intitulé The Climate of Treason: Five who spied for Russia. Il y raconte l'épopée des Cinq, sans jamais citer le nom d'Anthony Blunt, qui apparait sous le pseudonyme de Maurice, hommage au roman de E.M. Forster (dont l'adaptation cinématographique lancera la carrière de Hugh Grant).

Margaret Thatcher, briefée par les services de renseignements, le dénonce nommément lors d'une allocution à la Chambre des communes. De quoi renforcer sa réputation de « Dame de fer », surnom qui, ironiquement, lui a été donné par les Soviétiques. Blunt, quant à lui, se dit stupéfait: « Naïvement, je croyais que les services secrets allaient s'assurer, en partie dans leurs propres intérêts, que cette histoire ne devienne jamais publique. J'étais donc retourné à mon travail, non seulement soulagé mais confiant. »

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le scandale n’aura pas éclaboussé le grand historien de l'art avant 1979. Ses mémoires inédites seront confiées à la Bibliothèque nationale à la condition de ne pas les rendre publiques avant 2009.

Voilà Blunt démis de ses fonctions auprès de l'Institut Courtauld. Anobli par la reine en 1956, il perd alors son titre. L'opinion publique se range du côté du député Hamilton, qui fulmine: « La Grande-Bretagne est un pays qui met ses traîtres ordinaires en prison mais laisse les traîtres gentlemen au palais de Buckingham ! » Blunt vécut trois ans reclus avant de succomber à une crise cardiaque en 1983, à Londres. Pendant ses années noires, il envisage la possibilité d'un suicide mais lui préfère la rédaction de ses mémoires. Après la mort de Blunt, Golding les lègue à la British Library à condition qu'elles ne soient rendues accessibles que vingt-cinq ans plus tard, en 2009. On peut désormais les lire en ligne. Il y exprime, mollement, ses regrets, et rend hommage à Edith Tudor-Hart, « Grand-mère des Cinq ».

L’immeuble le plus moderne de Londres cachait un nid d’espions soviétiques

Secrets de la bombe atomique, agent double infiltré à Buckingham, corde à linge envoyant des messages codés aux Russes: les archives du MI5 révèlent comment l'Isokon est devenu place forte de l’espionnage soviétique.

En 1934, Edith Tudor-Hart réalise les photos officielles de l'inauguration des Lawn Road Flats. C'est elle qui initiera le recrutement des Cinq de Cambridge, le plus influent groupe d'agents doubles de la Cinquième colonne britannique. | Edith Tudor / Pritchard Papers / University of East Anglia / IGT

.            L'historien David Burke a tenté de les dénombrer : l'immeuble de Jack Pritchard et de Wells Coates, au design aussi moderniste que le mode de vie qu'il proposait, a abrité au moins sept espions majeurs. À ceux-là, on peut ajouter une trentaine d'autres membres du même réseau (agents doubles, informateurs, taupes infiltrées dans les plus hautes sphères de l'État ou à la cour royale) qui y ont régulièrement transité. Un redoutable cercle dont les hauts faits ont nourri la littérature et le cinéma.

On imagine volontiers derrière la lisse façade de la résidence une atmosphère à la John Le Carré, qui s'en est justement inspiré pour écrire son best-seller La Taupe (Tinker Tailor Soldier Spy). La reine du roman policier elle-même n'y a pas résisté: bien qu'ayant nié jusqu'à sa mort toute implication et invoqué sa seule imagination, Agatha Christie a rédigé au sein de cet immeuble son unique roman d'espionnage, si détaillé que l'autrice a dû subir un sévère interrogatoire de la part du MI5.

Pourquoi ont-ils particulièrement choisi de s'installer au sein de l'Isokon (alors connu sous le nom des « Lawn Road Flats ») ? Comment réussir à développer à ce point leurs activités et ce puissant réseau sans être inquiétés ? Le MI5, service de renseignement responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni, a récemment ouvert une partie de ses archives au public. Des centaines de documents attestent de la méfiance de l'institution vis-à-vis d'un certain nombre de locataires de la résidence dans le quartier d'Hampstead. Réfugiés d'Europe de l'Est fuyant le fascisme, intellectuels communistes, artistes à la vie bohème étaient régulièrement placés sous surveillance.

Mais la toile tendue par le réseau était si vaste, ses membres bien placés si réactifs qu'à de maintes reprises les alertes ont été interceptées et les tentatives de démantèlement avortées. Autant de ratés qui ont valu d'acerbes critiques au MI5, a posteriori accusé de flagrante incompétence. Au jeu du chat et de la souris, les services secrets britanniques ne sont pas sortis gagnants.

Éloge du bon design à l’usage des espions

.            Il existe un « petit livre pratique » de l'espionnage et du contre-espionnage russe, rédigé par Vassilli Mitrokhine, ancien officiel du KGB passé à l'ouest en emportant de précieuses archives. Son KGB Handbook conseille d'arrêter son choix de logement en se basant sur quelques points cruciaux: « assurez-vous que les murs soient épais, qu'il n'y ait pas de portes internes [afin d'aller et venir ou recevoir tout en échappant aux regards des voisins] et vérifiez l'exposition des fenêtres », qui doivent permettre d'observer sans être vus.

L'architecte des Lawn Road Flats, Wells Coates, avait anticipé la nuisance sonore des appartements, séparés par deux épaisseurs de béton. Pas de couloirs ni de halls, les portes d'entrées donnant sur la coursive externe (les locataires-espions optaient pour les portes masquées par un escalier). Le bois tout proche permettait de rencontrer discrètement un contact ou d'échapper à une filature.

Les fenêtres de l'immeuble étaient masquées par de grands arbres, spécificité particulièrement appréciée par Agatha Christie. Elle aimait le grand cerisier si proche de sa fenêtre qu'il lui semblait « entrer dans l'appartement ». D'autres locataires moins bien intentionnés y voyaient l'occasion d'être invisibles depuis l'extérieur. Le design intégré des appartements, entièrement équipés, présente un avantage majeur: on peut y débarquer avec une valise pour seule possession et s'y installer rapidement. Ou en repartir promptement et sans laisser de trace.

Les Pritchard avaient imaginé le concept de ces minuscules appartements et d'une résidence privilégiant la vie intellectuelle et sociale à destination d'une population jeune, active, cosmopolite et souvent nomade. Ils n'avaient pas envisagé y attirer tant d'espions, mais les critères convenaient parfaitement à leurs activités. Et puis Pritchard n'avait-il pas surnommé l'endroit « Isokon » en hommage au constructivisme russe ?

Le parfait écran de fumée

.            La résidence comme le quartier pouvaient aussi leur apporter une forme de réconfort, tant on y croisait de réfugiés venus d'Europe centrale, se retrouvant dans les cafés viennois, pâtisseries venues de l'est, restaurants de spécialités et librairies spécialisées qui y avaient rapidement fleuri. Nombreux étaient les sympathisants communistes et intellectuels de gauche à avoir élu domicile à l'Isokon: un écran de fumée idéal pour les agents à la solde de la Russie, et une manne rêvée pour les recruteurs. Le plus célèbre d'entre eux allait attirer dans ses filets et former un cercle de gentlemen britanniques longtemps insoupçonnés, dont la révélation des noms ferait plus tard éclater une série de scandales retentissants. L'affaire des « Cinq de Cambridge » marque le plus grand coup d'éclat de la Cinquième colonne britannique.

L'histoire commence avec une femme : la photographe Edith Tudor-Hart est la belle-sœur de Beatrix Tudor-Hart, maîtresse de Jack Pritchard. Née en Autriche de parents libraires, fervents socialistes, Edith a été « convertie » au communisme en 1925 à l'âge de 17 ans par un homme plus âgé, marié, avec lequel elle a entretenu une liaison, le docteur Arnold Deutsch. C'est lui qui lui offrira, lors de leur rupture, son premier appareil photo.

En 1928, elle s'enrôle au Bauhaus de Dessau (Saxe-Anhalt en Allemagne), qui accueille l'école d'art, de design et d'architecture du Bauhaus, pour y étudier la photographie, sans deviner à l'époque qu'elle retrouverait plus tard ses professeurs à Londres, aux Lawn Road Flats.

Elle partage avec les Pritchard leurs idées sur la planification, milite pour la mise en place de meilleures politiques du logement, pour la protection de l'enfance, une amélioration des systèmes de santé et d'éducation. C'est elle qui sera la photographe officielle de l'inauguration des Lawn Road Flats, en 1934. Mais ses photographies officieuses en disent plus : elle met en scène les ouvriers, les coulisses moins reluisantes, les enfants démunis, les réfugiés du quartier… (Le musée Tate de Londres lui consacrera une exposition en 2017, reconnaissant son influence dans la photographie sociale). En cette période d'entre-deux-guerres, ses activités artistiques engagées n'assouvissent pas l'aspiration d'Edith à contribuer à rendre la société plus juste. L'occasion de passer à la vitesse supérieure se présente lorsqu’elle et son mari Alex Tudor-Hart sont contactés par une vieille connaissance : Arnold Deutsch. C'est par son entremise qu'ils arrivent à l'Isokon en 1934.

Edith (qui recrute également, de son côté, des étudiants d'Oxford) lui suggère de se rapprocher d'un étudiant de l'université de Cambridge, dont l'épouse est une amie. Kim Philby, membre d'un cercle d'étudiants libertins, libertaires et sympathisants nazi, est fils de diplomate. Cet Anglais aux impeccables références deviendra un haut gradé du MI6, les Services de renseignement extérieur britanniques, tout comme un autre de ses acolytes du groupe des Cinq de Cambridge, Guy Burgess. C'est lui qui convainc son ami Anthony Blunt, lointain cousin pauvre de la reine Mary (mère de la reine Elizabeth II) et futur gardien des collections d'art royales, de faire partie du cercle. Ils seront rejoints par deux autres recrues de Deutsch, Donald Duart Maclean et l’écossais John Cairncross.

La ménagère et les secrets de l’arme nucléaire

.            Un autre cercle d'espions moins flamboyants que les « Magnificent Five » de Cambridge, mais tout aussi efficaces, sévit depuis l'Isokon. L'un des premiers résidents, Anthony Gordon Lewis, membre du parti communiste du Royaume-Uni et employé de la BBC, est marié à Brigitte Kuczynski. La famille de cette dernière, des juifs allemands, a trouvé refuge à Londres et emménagé de l'autre côté de la rue. Brigitte travaille à la London School of Economics, où enseignent également son père et son frère Jürgen. C'est cet économiste que l'historien David Burke soupçonnera d'avoir renseigné Agatha Christie pour son roman N or M ?. Leur sœur aînée Ursula, sous le nom de code de « Sonya », sera considérée comme la plus grande espionne de la Russie soviétique.

Formée en Chine puis en Russie, Ursula-Sonya Kuczynski possède un physique avantageux, ce qui lui vaut également de jouer dans les années 1930 dans plusieurs films. Installée en Suisse avec mari et enfants, elle divorce et épouse un autre agent, Len Beurton. Ce mariage-couverture qui lui permet d'obtenir la nationalité britannique durera soixante ans. Mais le vent manque de tourner lorsque, piquée au vif d'avoir été congédiée, la nounou des enfants d'Ursula la dénonce aux services secrets britanniques : une fois encore, ils décident d'ignorer le drapeau rouge agité sous leur nez.

Rassurée, Ursula élabore un réseau destiné à couvrir et protéger les activités du savant atomiste Klaus Fuchs (un des pères de la bombe H) et de sa secrétaire Melita Norwood. Brigitte, Jürgen, agent double, déjà employé par l'OSS, ancêtre de la CIA, et leur père, lui apportent leur soutien. Devenue l'officier traitant de Fuchs, elle transmet les informations confiées par ce dernier au moyen de… sa corde à linge, qui cache en réalité un système de radio hautement sophistiqué !

La communication par ondes radio était interdite aux civils durant la guerre, la police locale, ayant découvert l'activité suspecte, la dénonce au MI5. Qui n'intervient pas plus que lorsque Milicent Bagot, qui inspirera à John le Carré le personnage récurrent de la soviétologue Connie Sachs dans ses romans, dénonce Jürgen. Sans être inquiétée, Ursula apprend à Staline l'existence d'une alliance entre Roosevelt et Churchill, joignant leurs ressources afin d'élaborer une bombe atomique. D'autres informations secrètes permettent à la Russie de gagner plusieurs années sur le développement de leur propre arme nucléaire : le premier essai est réalisé en 1949, et non en 1953 comme les services secrets britanniques et américains l'ont d'abord anticipé.

La bombe atomique et la « vilaine fille »

.            « Tube Alloys », le programme secret d'arme nucléaire britannique, est intégré au projet Manhattan américain, développé au Mexique. Couverture idéale pour le redoutable Klaus Fuchs, il rejoint l'équipe de scientifiques à Los Alamos et participe à l'élaboration de la première bombe atomique. Il revient en Angleterre en 1946 pour diriger un des laboratoires de l'établissement de recherche atomique d'Harwell. Finalement soupçonné en 1949, son arrestation l'année suivante sera l'élément déclencheur qui mènera au procès des époux Rosenberg. Ursula, elle, évite les ennuis grâce à son amitié avec le directeur du MI5 et part avec mari et enfants s'installer en République démocratique allemande (RDA). Fuchs les y retrouvera après avoir purgé sa peine. Ursula se met à écrire des livres pour enfants, avant d'oser rédiger ses mémoires en 1977. Le livre sera un succès !

Quant à la discrète Melita Norwood, fidèle secrétaire de Klaus Fuchs, elle a tout fait, comme sa mère et sa sœur, voisines des Lawn Road Flats et elles aussi espionnes, pour passer inaperçue. En 1938, elle manque de justesse d'être arrêtée mais réussit à s'en sortir. Et continue paisiblement d'exercer son activité d'espionnage pendant quarante ans de plus. Après avoir connu la plus longue carrière d'espionne à la solde des Russes, elle est « à la retraite » lorsque le Times achète les droits des mémoires de Vassili Mitrokhine et révèle son existence. La « vilaine fille » Melita Norwood fait la Une des journaux.

Le seul roman d’espionnage d’Agatha Christie est trop renseigné pour avoir été inventé de toutes pièces

À l'Isokon, l'écrivaine a vécu l'épisode le plus mystérieux et étrange de sa vie : six années rocambolesques parmi espions et artistes, épiée par le MI5. Elle y écrit « N ou M ? » et y tue Hercule Poirot.

.            Londres, 1941. Les sirènes retentissent au milieu de la nuit, réveillant les habitants des Lawn Road Flats qui trouvent refuge au restaurant de l'immeuble, l'Isobar. Dans son appartement, Agatha Christie : « Je me disais seulement, dans un demi-sommeil, en entendant les sirènes et les bombes les plus proches : “ Allons bon, les revoilà encore ! ” Et, avec un grognement, je me retournais dans mon lit », Voilà la principale raison pour laquelle l'autrice la plus vendue au monde a troqué son traditionnel décor Queen Anne pour le minimalisme radical de ce bâtiment moderniste : à l'Isokon, elle se sent en sécurité.

La structure de béton armé et la charpente en acier résisteront aux bombes. Qui plus est, Jack Pritchard a fait repeindre les façades pour camoufler le bâtiment. La tonalité blanche à peine teintée de rose choisie par son associé, l'architecte Wells Coates, a disparu sous une couche de peinture brunâtre –peu attrayante mais qui a l'avantage de rendre l'immeuble invisible lors des raids aériens. Pritchard, dont la maison d'édition de mobilier Isokon connaît quelques déconfitures avec la guerre et le départ pour les États-Unis des « Bauhauslers » Gropius, Breuer et Moholy-Nagy, a une idée brillante: en plein Blitz, il fait paraître une publicité pour les appartements de Lawn Road dans le Times. L'unique immeuble en béton armé de Londres est forcément le plus sûr de la capitale ! Qui plus est, on y trouve l'Isobar, un « club privé renommé pour sa cuisine, au cœur d'un abri anti-bombes privé ».

Un design qui assure discrétion et efficacité: les appartements de l'Isokon, entièrement équipés et isolés du bruit comme des regards, étaient le point de chute privilégié des agents soviétiques à Londres. Certains y sont restés quelques mois peine, d'autres près de vingts ans. | Publicité Lawn Road Flats (Pritchards papers)

Les candidats affluent. Certains sont célèbres. Agatha Christie et son deuxième époux, Max Mallowan, ont vu leur maison de Londres endommagée par les bombardements, et leur luxueux refuge à la campagne réquisitionné. Deux de leurs amis vivent déjà dans l'Isokon, dont ils sont familiers: l'égyptologue Stephen Glanville, qui travaille avec Max au ministère de l'Air, et le jeune architecte-orfèvre Louis Osman (en 1969, il dessinera la controversée couronne de l'investiture du prince de Galles, surmontée d'une balle de ping-pong dorée à l'or fin). Les Mallowan se laissent facilement convaincre d'emménager dans l'un des modestes logements de Lawn Road au début de l'année 1941.

Agatha et « la vache à lait du Parti communiste »

.            Une autre locataire, Eva Collet Reckitt, leur cède pour quelques mois l'appartement n°20, avant qu'ils emménagent au 22. À la tête d'une chaîne de librairies socialistes, il s'agit aussi d'une espionne soviétique très connectée. Héritière parmi d'autres du groupe Reckitt & Colman, fabricant de la célèbre moutarde, elle soutient avec ardeur de nombreuses causes gauchistes. Le MI5, l'agence nationale de sécurité au Royaume-Uni, l'a surnommée « la vache à lait du Parti communiste ».

Également fichée (Eva Reckitt l'est depuis 1923), la photographe Edith Tudor-Smith est la belle-sœur de Beatrix Tudor-Hart, maîtresse de Jack Pritchard. Elle a étudié au Bauhaus de Dessau, dont elle retrouvera les fondateurs et professeurs aux Lawn Road Flats. Edith et son mari Alex ont été repérés par l'Autrichien Arnold Deutsch, le recruteur le plus prolifique de l'espionnage soviétique en Europe. Il les rejoint à l'Isokon, d'où il opère quelques années.

Si certaines rumeurs aiment présenter Agatha Christie comme l'amie et voisine de Deutsch, la réalité est tout autre : ce dernier a déménagé peu de temps avant que l'autrice s'installe à Hampstead. Tout au plus s'y sont-ils croisés au club. Mais, entre-temps, l'Isokon est devenu un véritable nid d'espions: Jürgen Kuczynski, économiste allemand qui enseigne à la London School of Economics, est à la tête d'une des plus grandes familles d'espions de la période. Il y a été attiré par une agente habitant le quartier, Gertrude Sirnis, dont les filles Gerty et Melita versent également dans l'espionnage (Melita œuvrera dans l'ombre pendant quarante ans avant d'être découverte).

Si Christie préfère s'enfermer pour écrire –souvent deux livres en même temps– quand elle ne travaille pas à mi-temps au laboratoire de University College Hospital (elle y peaufinera sa connaissance des poisons), elle ne boude pas complètement les folles soirées de l'Isobar.

Autrice prolixe, elle devient avare d'épithètes et de détails quand il s'agit d'évoquer sa vie privée; mais il ne fait aucun doute qu'Agatha Christie s'amusait du style de vie bohème, progressiste et éclectique proposé par l'Isokon: « Lawn Road Flats était […] une résidence parfaite. Les gens y étaient sympathiques. Il y avait aussi un petit restaurant, à l'atmosphère gaie et bon enfant ». Christie y fréquente des artistes (Barbara Hepworth, Henry Moore), des auteurs ou le célèbre archéologue Vere Gordon Childe, lui aussi dans le collimateur des services secrets britanniques.

Max Mallowan, qui parle arabe couramment, est envoyé par le gouvernement au Proche-Orient. Il s'agit de leur première séparation, qui durera trois ans. Christie lui écrit, beaucoup, régulièrement. Elle célèbre cette première année passée ensemble à l'Isokon, où ils furent « heureux, joyeux, s'amusant souvent ». On en oublie presque que la guerre bat son plein.

Le mystère Bletchley inquiète le MI5

.            Agatha passe le temps en écrivant ou en se relaxant, confie-t-elle à son époux, dans «cette drôle de chaise à l'air si particulier et qui s'avère vraiment très confortable »: comme on regrette que personne n'ait pu immortaliser la reine du roman policier, avec son collier de perles et ses sages boucles laquées, alanguie dans l'avant-gardiste chaise longue Isokon dessinée par Marcel Breuer, maître du Bauhaus! Mais peut-être n'est-ce pas si étonnant, après tout ?

Une relecture contemporaine de son œuvre étendue a pu mettre en lumière son modernisme, son féminisme. Elle-même ne se confie qu'en se cachant derrière un « on » collectif déroutant, ne dira jamais rien de ses positions politiques, de son point de vue sur l'antisémitisme. Mais ses personnages parlent pour elle. L'un d'entre eux, justement, va fortement inquiéter le MI5: le major Bletchley, « méchant » de son roman N ou M ?, qu'elle achève d'écrire à l'Isokon.

L'intrigue de N ou M ? semble tout droit inspirée de la vie de l'autrice, ce dont aucun lecteur à l'époque ne peut se douter: en pleine Seconde Guerre mondiale, ses héros récurrents Tommy et Tuppence Beresford sont sortis de l'ennui par une vieille connaissance des services secrets qui leur propose d'enquêter sur un dangereux agent secret nazi caché parmi une pléiade de personnages de tous âges et origines…

Bletchley, petite ville du centre de l'Angleterre, abritait alors le désormais célèbre Bletchley Park, centre de décryptage des services secrets. Le seul roman d'espionnage écrit par Agatha Christie (parmi une centaine d'opus) est très, voire trop bien renseigné. L'autrice est mise sur le gril par les services secrets, mais elle assurera jusqu'à sa mort avoir tout inventé. Une version mise en doute par David Burke, historien et auteur spécialisé dans l'histoire de l'espionnage. Dans l'ouvrage qu'il consacre aux Lawn Road Flats, il évoque le témoignage d'un antiquaire qui assurait avoir dîné à l'Isobar en compagnie de l'écrivaine et des Kuczynski pendant la guerre.

Des secrets dans la tombe

.            D'après Burke, un passage du livre confirme le fait qu'Agatha Christie a conversé à plusieurs reprises avec des agents à la solde des Soviétiques, probablement les Kuczynski. Le dialogue, portant sur la cinquième colonne, fait précisément écho aux propos prêtés à Jurgen Kuczynski et rapportés, au moment même où l'autrice écrivait son livre, par des agents du MI5. Christie elle-même, dans ses mémoires, n'explique-t-elle pas en des termes sibyllins avoir échoué, au cours d'un entretien au ministère de la Guerre, à un examen pour devenir photographe de renseignement ? Elle n'en dira pas plus.

Au retour de Max et à l'issue de la guerre, les Christie-Mallowan n'ont pas regagné leur maison, pourtant libérée, préférant séjourner jusqu'en 1947 à l'Isokon. Dans leur appartement de Lawn Road, plus exigu que le bureau dans lequel elle avait l'habitude de travailler, elle a produit N ou M ?, Les Vacances d'Hercule Poirot, Un Cadavre dans la bibliothèque, La Plume empoisonnée, Cinq petits cochons, L'Heure zéro, La Mort n'est pas une fin, Meurtre au champagne, Le Vallon, ainsi que plusieurs pièces et adaptations, comme celle de Ils étaient dix (à l'origine intitulée Les dix petits nègres). Dans le plus grand secret, Christie s'y est même enhardie au point de tuer son légendaire héros: le manuscrit de Poirot quitte la scène restera enfermé dans un coffre pendant trente ans, avant d'être publié en 1975.

L'autrice aux deux milliards de livres vendus ne survivra pas longtemps à son détective belge, qui s'éteint l'année suivante. Elle emporte ses secrets dans sa tombe, ne laissant derrière elle que de cryptiques messages.