7 – Annexes

La gestion du projet

La maîtrise du planning et de la stratégie

.            Lancé formellement en 1942, le projet Manhattan visait à concevoir, dans les plus brefs délais et en tout cas avant les nazis, une bombe atomique. Si l’objectif peut à priori sembler, clair, en réalité il n’en était rien. En effet, partant de rien d’autre que de théories pas même expérimentées, la conception de la bombe atomique a nécessité d’une part de conduire simultanément la recherche la plus fondamentale sur les phénomènes de fission nucléaire et le développement de la bombe, et d’autre part de construire les usines de fabrication de matières fissiles.

Si le propre de l’ingénierie est de construire tout en développant les études, ici, ni les connaissances, ni même le « concept » étaient définis au début du projet, bien que plusieurs pistes étaient identifiées comme possibles, … mais toutes incertaines. On ne sait au début du projet, ni si une bombe est faisable, ni comment, ni quelles conséquences elle aurait. La difficulté a donc été de gérer l’exploration d’un champ d’innovations à concrétiser en perpétuelle expansion.

C'était clairement un pari. Lorsque le projet a été lancé, il y avait un degré élevé de confiance dans le fait qu'un « gadget » fonctionnel pourrait être produit. La grande question était de savoir si suffisamment de matière fissile serait non seulement disponible en quantité à temps, mais tout simplement produite. Le plutonium n'a été découvert et étudié chimiquement qu'en décembre 1940. Le processus d'enrichissement de l'uranium ainsi que la séparation du plutonium de l'uranium étaient complètement inconnus lorsque le projet Manhattan a été lancé.

.            La situation est d’autant plus complexe que, pour gagner du temps, le comité de pilotage du projet décida, en novembre 1942, de passer directement de la recherche à la production à grande échelle, sans étape pilote intermédiaire. Une situation de toute évidence extrême, évolutive, incertaine et dangereuse. En conséquence, le projet, pour se sécuriser, fit le choix d’explorer simultanément toutes les pistes à sa disposition … ou à imaginer, en imbriquant étroitement pour chacune d’elles recherche fondamentale et développement.

On en arriva ainsi à étudier et mettre en œuvre trois méthodes différentes pour la fabrication du combustible. Puis, en cours de projet on a découvert qu'un quatrième procédé, la diffusion thermique, pouvait fournir de l'uranium légèrement enrichi, qui alimenterait ensuite les procédés de diffusion gazeuse et électromagnétique en vue d'un enrichissement supplémentaire. Les procédés parallèles ont été combinés de manière inattendue en un procédé composite qui a finalement permis d'atteindre les performances souhaitées.

De même, deux conceptions de bombes ont été développées simultanément. L’équipe dirigée par R. Oppenheimer à Los Alamos découvrit en juillet 1944 que la conception initiale de la bombe à uranium était inadaptée à l’utilisation de plutonium, dictant une réorientation supplémentaire du projet vers une solution de secours, l’implosion, totalement innovante sur laquelle travaillait déjà un autre groupe de scientifiques.

Pour la même raison, on débuta la construction des bâtiments bien avant que les recherches sur les procédés à mettre en œuvre soient terminées ; c’est ainsi que la construction de celui de K25 à Oak Ridge commença avant que le procédé de diffusion gazeuse ne soit déterminé  ; de même 13 procédés étaient à l'étude lorsque la construction de Hanford, pour la production d’uranium, a commencé. Le temps primait sur l'argent, et il faut du temps pour construire les usines !

.            Ces duplications permirent en réalité de découvrir ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. La « rivalité » des équipes qui abordaient les problèmes différemment accéléra considérablement l'efficacité de l'ensemble. Leslie Grove, le Directeur du Projet, ne disait-il pas qu’une mauvaise décision qui donne des résultats rapides vaut mieux que l'absence de décision et que s’il faut choisir entre deux méthodes, dont l'une est bonne et l'autre prometteuse, alors on réalise les deux.

Finalement, c’est grâce à cette diversité d’options que le projet aboutit. A titre d’exemple, la méthode d’enrichissement de l’uranium la plus prometteuse (par diffusion gazeuse) a rencontré des problèmes majeurs de mise au point et n’a commencé à produire qu’en mars 1945, … même si elle s’est avérée par la suite la plus prometteuse. De même, le surdimensionnement des réacteurs de Hanford proposé par les ingénieurs de Du Pont s'avéra être un choix judicieux crucial étant donné la grande importance du facteur temps ; la bombe serait devenue inutilisable à deux ou trois mois près !

Si le projet avait travaillé de manière traditionnelle, rationnelle et séquentielle au lieu de mettre en oeuvre des approches hautement sujettes à l’échec mais inévitables, le premier plutonium n'aurait probablement pas été prêt avant mai 1948, soit presque 3 ans après son achèvement réel ... et peut-être pas avant 12 ans selon les pratiques rationnelles du temps de paix ! Au lieu de cela, il a fallu 23 mois à Du Pont pour expédier ce premier plutonium à Los Alamos.

.            Sur les sites (en général nationalisés), les différentes composantes du projet ont fonctionné suivant le tryptique : - Maitrise d’ouvrage, militaire - Maitrises d’œuvre, privées (en général sans appel d’offre, sauf Los Alamos, où les consultations ont été menées par l’University of California) - Laboratoires de recherche. Tout ceci sous le contrôle de multiples comités de pilotage.

Le projet Manhattan est, avec le Rad Lab du MIT, l’archétype de l’alliance entre la science, l’armée et l’industrie à une échelle inédite jusque-là. Cette rupture sociale et organisationnelle a permis une mise en œuvre extraordinairement riche et efficace. Il s’agissait de gérer une situation, à bien des égards, extrême en raison de la nouveauté scientifique du sujet, des délais de développement très courts et de l’importance des ressources mobilisées, quasi illimitées en ce qui concerne les hommes et les dollars !.

Cette gigantesque organisation a été contrainte d'apprendre rapidement, de comprimer chaque étape du projet dans une course contre la montre et de transmettre des connaissances, souvent incomplètes, d'une phase à l'autre et d’un groupe à l’autre. Au lieu de faire transiter l'innovation par la hiérarchie (dont le rôle sera avant tout de s’assurer que l’organisation fonctionne), on l’a confiée directement aux équipes autonomes (mais étroitement supervisées), qui ont eu la plus grande latitude pour la diffuser aux secteurs concernés.

.            Le projet Manhattan ne correspondait pas à la pratique utilisée pour la gestion d’un méga-projet d’aujourd'hui. Il n’a pas respecté les enchainements des phases et des tâches, tels qu’on les formalise dans les méthodes à chemin critique. La méthode conventionnelle PERT (Program evaluation and review technique), couramment utilisée aujourd’hui pour le planning des grands projets, a été développée, à partir des enseignements du projet Manhattan, par la Navy dans les années 1950. Le projet a en effet été une combinaison d'essais et d'erreurs pour repousser les limites, c'est-à-dire atteindre des résultats considérés comme impossibles au départ.

Bien que certains voient dans la tour de Babel, les pyramides égyptiennes et les cathédrales gothiques les premiers grands projets, il est admis que la gestion de projet moderne a commencé avec le Projet Manhattan. Il fallait battre les Allemands dans une course contre la montre, et donc faire très vite, dans le plus grand secret (et sans s’autodétruire !). Il s’agissait de faire en sorte que ce qui était conçu (pratiquement au jour le jour) dans l'imaginaire soit effectivement traduit en réalité physique. Il a fallu gérer une projection dans le futur. On supprima ainsi tout contrôle (contrainte) hiérarchique et donna plein pouvoir et tous les moyens possibles à l'équipe du projet Manhattan. La vision taylorienne "un homme/une tâche" s'enrichit pour devenir "une équipe/une mission".

.            Cette invraisemblable entreprise eut une portée véritablement nationale, voire internationale, avec les contributions, entre autres, du Canada et du Royaume-Uni. Si une grande attention a été accordée aux 4 grands sites (Met Lab de Chicago, Hanford, Oak Ridge et Los Alamos) ainsi qu’aux 32 principaux, le nombre total de sites impliqués à travers les États-Unis se compte par centaines.

Les premiers travaux de recherche ont eu lieu dans des établissements universitaires, principalement Princeton et Columbia ; les universités de Virginie, de Californie à Berkeley, du Minnesota. Puis avec le soutien de la Marine, il a été procédé à des expériences à la Carnegie Institution, puis au Bureau of Standards, et au Naval Research Laboratory de Washington, D.C.

Si la majeure partie de l'uranium utilisé dans le projet provenait du Canada et du Congo, des quantités non négligeables provinrent du plateau du Colorado. Pour le broyage et l’affinage, l'armée a construit trois lignes de production parallèles avec trois sous-traitants différents dans le Colorado, le Midwest et le Nord-Est.

La société DuPont, outre son importante implication à Hanford, a été mise à contribution pour des unités de production d'eau lourde à intégrer dans des usines de munitions que la société construisait près de Morgantown (Virginie occidentale), à Montgomery (Alabama) et Dana (Indiana). Ces installations pour compléter les approvisionnements de l’usine existante à Trail, en Colombie-Britannique.

Au début de 1943, des radiochimistes de Los Alamos découvrirent que le polonium serait le meilleur matériau à utiliser. À l’époque, cependant, le polonium n’existait qu’en théorie et il n’était pas certain qu’il soit possible d’en fabriquer qui soit suffisamment pur. La société chimique Monsanto, a été chargée de résoudre le double problème de la production et de la purification du polonium à Dayton (Ohio).

L'armée a effectué une grande partie des recherches, des essais, des tests et de la formation des personnels. Les premiers tests de largage des bombes ont étéréalisés au Dahlgren Naval Proving Ground, sur la rivière Potomac, en Virginie. Des tests ultérieurs utilisant des bombes factices à grande échelle et des avions de livraison B-29 ont été menés à la base aérienne militaire de Muroc, aujourd'hui base aérienne d'Edwards, dans le désert californien, au nord de Los Angeles. L'entraînement de l'unité de combat anti-bombes a eu lieu à Wendover Army Air Field, une base aérienne isolée dans l'ouest de l'Utah.

.            Le projet Manhattan a été à l’origine de milliers de nouvelles inventions, comme en témoignent les dossiers de brevet traités en secret par le projet, qui, s’ils avaient été déposés, auraient représenté environ 1 % de tous les brevets en vigueur à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Il ne s’agit pas simplement d’un projet de recherche scientifique, car il impliqua la création d’une industrie entièrement nouvelle ainsi que la coordination militaire nécessaire, le tout sous un manteau inhabituellement lourd de secret militaire et gouvernemental. Tout cela a été imaginé comme un roman de science-fiction et comportait un risque d’échec important. Le plus exceptionnel dans le projet Manhattan a été sa précipitation : son activité principale s'est déroulée sur une période de trois ans (1942-1945), ce qui constitue encore aujourd’hui un record mondial pour un programme de production d'armes nouvelles.

Le projet Manhattan a constitué une innovation unique dans l’histoire scientifique, militaire et industrielle moderne. Il a précipité la cristallisation du complexe militaro-scientifique, la promotion de l'industrie nucléaire et celle d’une conduite de projet novatrice encore citée aujourd’hui comme exemplaire aux Etats-Unis et ailleurs.

Tout cela a été imaginé comme un roman de science-fiction et comportait un risque d’échec important. Le plus exceptionnel dans le projet Manhattan a été sa précipitation : son activité principale s'est déroulée sur une période de trois ans (1942-1945), ce qui constitue encore aujourd’hui un record mondial pour un programme de production d'armes nouvelles.

Le projet Manhattan a constitué une innovation unique dans l’histoire scientifique, militaire et industrielle moderne. Il a précipité la cristallisation du complexe militaro-scientifique, la promotion de l'industrie nucléaire et celle d’une conduite de projet novatrice encore citée aujourd’hui comme exemplaire aux Etats-Unis et ailleurs.

Des moyens humains dans un environnement ad-hoc.

.            A son pic, en juin 1944, le projet Manhattan employait quelque 130.000 personnes, sur lesquelles 84.500 étaient affectées aux constructions et 40.500 aux tâches industrielles, et probablement un plus grand nombre de personnes supplémentaires avec la main-d'œuvre sous-traitée qui alimentait le projet en ressources brutes.

.           Sur l’ensemble des sites aux Etats-Unis, mais aussi au Canada et en Angleterre, de la fin 1942 jusqu’à août 1945, plus de 500.000 personnes furent plus ou moins impliquées dans la fabrication des bombes atomiques, soit près de 1 % de l'ensemble de la main-d'œuvre civile américaine pendant la Seconde Guerre mondiale.

Déjà, dès l’année 1941, le NDRC (National Defense Research Council), avait signé signa 16 contrats couvrant des recherches sur la fission avec plusieurs laboratoires universitaires, dont Columbia (Dunning, Fermi), Princeton, Cornell, John Hopkins, Chicago, Berkeley, ... mais aussi Carnegie, la pétrolière Standard Oil et le National Bureau of Standards. En 1944, l’OSRD (Office of Scientific Research and Development), qui avait absorbé le NDRC et dont Vannevar Bush avait pris la direction, avait passé des contrats avec plus de 600 chercheurs et plus de 300 laboratoires universitaires et industriels.

En 1943, on estimait que le projet consommait environ plus de la moitié de la main-d'œuvre de construction et de fabrication de l’acier de l'armée. Des chiffres à la hauteur de la dimension des principaux sites. Par exemple, à Hanford, il y avait 1.200 bâtiments, plus de 1.000 kilomètres de routes, 250 km de voies ferrées … Le pic d’emploi du site eut lieu en juin 1944, avec 51.000 employés, tous métiers confondus. À son maximum, durant la construction, le camp de Hanford fut la troisième ville la plus peuplée de l'État de Washington ; Hanford y exploitait une flotte de plus de 900 bus pour transporter les ouvriers, soit plus que la ville de Chicago. Quant au site d'Oak Ridge il consommait à lui seul environ 1 % de l'énergie électrique produite pour l'ensemble du pays.

.            Ce qui étonne, outre l’immensité des installations et le court délai d’exécution, ce sont les « réponses » qui ont été apportées aux problèmes humains que posait le fonctionnement de ce gigantisme industriel ; le genre de vie que cela supposait pour ceux qui y vivaient en permanence ; la manière dont les employés se débrouillaient avec un « travail » répétitif, découpé en de multiples opérations unitaires de type fordo-tayloriste, dont l’encadrement lui-même ignorait le but intermédiaire ou final, pour cause de secret militaire. On ne demandait plus aux employés un savoir-faire élaboré, mais « un savoir être » c'est-à-dire un consentement fidèle à leur aliénation. Dans cette optique, le projet Manhattan fut aussi le banc d’essai d’une nouvelle existence où cette aliénation totale le disputait à des distractions n’ayant pour seul objet que de faire oublier le non-sens radical de cette vie.

La présence de villes ou de sites secrets sur une telle échelle (entre 65 et 75.000 habitants) était assez nouvelle. Avant cela, il n’y avait eu qu’un seul site analogue, en 1918, le Nilo Park (Cleveland, Ohio) pour la production de lewisite (gaz de combat) –site appelé « the new G-34 » pour confondre son développement avec celui de l'ypérite (gaz moutarde) - un site connu sous le nom de « la Souricière » (une fois que vous y entriez, vous ne le quittiez jamais !) Le problème de ces villes était l’anomie générale et la réponse fut ... le sport. En cherchant à faire face à cette nouvelle condition, de vastes programmes de sports et de loisirs furent donc mis en place.

.            Les 32 sites de production, secrets, ont représenté un archétype de l’american way of life : installés en quelques mois dans n’importe quelles conditions, au milieu de nulle part si ce n’est dans le far West, ont constitué en quelque sorte les laboratoires d’une nouvelle vie, où l’entertainment allait se révéler être l’accessoire absolument indispensable pour pallier les conséquences de la division du travail émietté par un fordo-taylorisme parvenu à son acmé.

“Quoi qu’il en coûte !”

.            Les dépenses publiées du projet au 1er octobre 1945 étaient de 1,845 milliard de dollars, soit à peine 1% des 228 milliards de dollars du PIB américain, et elles atteignaient 2,191 milliards lorsque l’Atomic Energy Commission (AEC) prit son contrôle le 01 janvier 1947.  Plus de 90 % des frais furent consacrés à la construction des usines et à la production des matières fissiles tandis que le développement et la production des armes ne représenta que 10 % du total.

Au total, 4 armes (Gadget, Little Boy, Fat Man et une bombe inutilisée) furent fabriquées jusqu’à la fin de l'année 1945, donc pour un coût moyen unitaire d'environ 500 millions de dollars. Tout en ayant coûté 90 % de toutes les dépenses de production des armes légères américaines (sans compter les munitions) et un tiers des dépenses engagées sur les chars durant la même période, officiellement les dépenses totales du projet à la fin 1945 ne représentait que 9 jours de dépenses militaires durant la guerre. Vraiment ? Le projet Manhattan fut le deuxième budget américain de la Seconde Guerre mondiale, précédé de peu par la conception et la production des 3.970 « forteresses volantes » B-29.

.            2 milliards $, un mythe ? Le récapitulatif connu des dépenses ne comprend que les dépenses directes officielles. Ne figure donc pas l’ensemble des dépenses militaires et relatives au fonctionnement du projet. Or, l’organigramme de l’encadrement militaire comptait plus de 100 divisions ou sous-divisions à la fin de la guerre. Ne sont également pas compris dans le bilan officiel les 76 millions $ dépensés par les forces aériennes d’août 1943 à septembre 1945, pour la modification des 46 bombardiers B-29 dédiés aux bombardements atomiques, la formation des personnels du 509e groupe de bombardement et la logistique de soutien sur l'île de Tinian dans le Pacifique. Par ailleurs, nombre de chercheurs et d’employés des universités ont participé au projet ; ainsi 6.000 chercheurs ont été recrutés en juin1940.

Par ailleurs, les dépenses relatives aux 9 premiers sites (Oak Ridge, Hanford, Los Alamos, et les 6 usines d’eau lourde –celle de Trail au Canada plus les 5 construites par Du Pont : à Morgantown en Virginie-Occidentale, à Dana et Newport dans l'Indiana, à Childersburg et Sylacauga dans l'Alabama-) conduisent ensemble à un total officiel de 1,75 Md. Quid du coût des 23 autres principales installations et de leur fonctionnement ?

Que l’on calcule sur la base du cours du cuivre de l’époque, sur celui de l’argent ou bien encore que l’on estime les intérêts de ce prêt, à elle seule, la dépense afférente à l’emprunt des 14.700 t d’argent du trésor pendant 28 ans peut être évaluée à 700 millions de $ 1945.

Une très prudente estimation finale se situerait ainsi aux alentours de 3,0 à 3,5 milliards $ 1945 soit 53 à 62 milliards $ 2023. Mais étant donné les conditions d’élaboration de ces comptes, il est très vraisemblable que les dépenses réelles furent nettement plus importantes. Enfin, pour s’en faire une représentation comparative, voici quelques dépenses effectuées durant la seconde guerre mondiale, – chiffrées en $ 2023 (sur un total des dépenses évalué à 6.400 milliards $) :

  • Armes, sans leurs munitions : 47 Md$
  • Bombes classiques, mines et grenades : 61 Md$
  • Toutes les artilleries : 73 Md$
  • Tanks : 125 Md$
  • Production du B-29 Superfortress: 53 Md$

.            Le budget annuel du projet Manhattan (22,8 Md$ 2023 / an) peut être comparé à celui des 17 missions Apollo (8,7 Md$ 2023 / an) et à celui de la NASA durant la conquête de l’espace (20,1 Md$ 2023 / an).

Les dépenses telles qu’elles furent officiellement récapitulées après-guerre ont été établies, sous le contrôle de Leslie Groves, au moment de s’en expliquer devant le congrès. Il savait que les militaires allaient devoir « passer la main » aux civils le 1er janvier 1947 et qu’en conséquence il fallait solder les comptes.

Sur tous les plans, le projet Manhattan fut le plus important projet militaire de tous les temps et en même temps le plus secret. Certains en déduiront que la marge de manoeuvre pour en falsifier les comptes était assurée. Les pressants appels au patriotisme et la forme juridique de tous les contrats passés avec les entreprises privées furent largement à l’avantage du projet Manhattan. L’exemple le plus extrême fut celui de la firme Du Pont qui avait en charge la production du plutonium sur le site de Hanford et qui a souscrit un contrat couvrant ses dépenses … plus un dollar par an !

Dans le plus grand secret

.            Le projet Manhattan fonctionnait dans le secret absolu pour qu'il ne puisse être découvert par les puissances de l'Axe, en particulier par l'Allemagne, ce qui aurait pu conduire celle-ci à accélérer son propre programme de recherche. En outre, il fallait empêcher l'Union soviétique d'être informée de l'existence de la bombe atomique. Bien qu'alliée de la Grande-Bretagne et des États-Unis dans la guerre contre l'Allemagne, l'Union soviétique restait une dictature répressive et surtout un futur ennemi potentiel.

.            La censure des informations portant sur le nucléaire commença néanmoins avant le début du projet. Après le déclenchement de la guerre en 1939, les scientifiques américains commencèrent à éviter de publier leurs travaux dans ce domaine et en 1940, les journaux scientifiques demandèrent à l'Académie nationale des sciences de purger certains articles (l’arrêt soudain des publications aurait mis la puce à l’oreille des soviétiques !)  Le journaliste William L. Laurence qui avait écrit un article sur la fission nucléaire en septembre 1940 dans le Saturday Evening Post apprit par la suite que des agents du gouvernement avaient demandé en 1943 aux bibliothèques de tout le pays de retirer leurs exemplaires du périodique.

Au début de l'année 1943, les journaux commencèrent à évoquer la construction d'immenses installations dans le Tennessee et dans l'État de Washington en s'appuyant sur des documents officiels. En juin, le Bureau de la Censure demanda à la presse écrite et radiophonique d'éviter les discussions sur « la collision des atomes, l'énergie atomique, la fission atomique, la désintégration atomique et leurs équivalents. L'emploi à des fins militaires de radium ou de matériaux radioactifs, d'eau lourde, d'équipements de décharge à forte tension, de cyclotrons [...] de polonium, d'uranium, d'ytterbium, d'hafnium, de protactinium, de radium, de rhénium, de thorium, de deutérium » ; seul l'uranium était l'élément important de cette liste mais il fut ajouté pour dissimuler son importance.

Les puissances de l’Axe

.            La perspective d'un sabotage était omni présente et parfois suspectée lors de la panne d'un équipement. Si certains incidents étaient probablement aléatoires, voire conséquences d'actions d'ouvriers négligents ou mécontents, il n'y a cependant aucun exemple de sabotage organisé par l'Axe. Bien que le 10 mars 1945, un ballon japonais du projet Fugo toucha une ligne électrique et la coupure de courant entraîna l'arrêt temporaire des réacteurs de Hanford.

Le projet Fugo était la campagne de bombardement des côtes nord-américaines lancée par le Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Des ballons à gaz sans équipage, nommés fūsen bakudan (mot à mot « ballon-bombes ») ont été lâchés des plages de Honshu. Ils étaient faits de papier de mûrier (washi) et de colle à base de konnyaku. Pour atteindre leur cible à plus de 10.000 km de distance et y lâcher des bombes incendiaires et explosives, ils dérivaient dans de forts courants d'altitude, les courants-jets. Ces derniers avaient été découverts dans les années 1920 par Ōishi Wasaburō. De novembre 1944 à avril 1945, sur 9.300 ballons lâchés par les Japonais, moins de 500 ont touché au but, la plupart sans exploser.

L’Allemagne a tenté de mettre en place un vaste réseau d'espionnage aux États-Unis, mais la plupart des espions allemands ont toutefois été rapidement arrêtés, et aucun n'aurait réussi à percer le voile du secret entourant le projet Manhattan.

Les soviétiques

.            Concernant l‘URSS, les responsables de la sécurité ont eu moins de succès qu’avec les puissances de l’Axe. Des espions soviétiques ont pénétré le projet Manhattan à Los Alamos et dans plusieurs autres sites, renvoyant des informations qui ont contribué à accélérer la mise au point de la bombe soviétique.

.            Si, pendant la guerre, ni les services secrets américains ni les services secrets britanniques n'avaient un seul agent à Moscou, l'Union soviétique s'est avérée plus habile en matière d'espionnage, principalement parce qu'elle a pu jouer sur les sympathies idéologiques d'un grand nombre d'Américains et de Britanniques, ainsi que d'émigrés étrangers. Rien qu'aux États-Unis, beaucoup d'Américains ont fourni des informations secrètes à l'Union soviétique, et la qualité des sources soviétiques en Grande-Bretagne était encore meilleure. Le Parti communiste des États-Unis d'Amérique (CPUSA) comptait des milliers de membres, dont un nombre disproportionné, en particulier des physiciens, étaient très instruits et susceptibles de travailler dans des secteurs sensibles en temps de guerre.

.            Les services secrets soviétiques, alertés dès 1940 par la raréfaction des publications, ont appris pour la première fois que les Anglo-Américains parlaient d'un programme de bombe atomique en septembre 1941, près d'un an avant la création du Manhattan Engineer District (MED). L'information provenait probablement de John Cairncross, membre des tristement célèbres "Cinq de Cambridge", des espions britanniques. (Cairncross était le secrétaire particulier d'un fonctionnaire du gouvernement britannique, Lord Hankey, qui était au courant de certaines discussions britanniques sur le rapport MAUD). Un autre des "Cinq de Cambridge", Donald Maclean, a également fait part de la possibilité d'une bombe atomique à ses supérieurs soviétiques à peu près à la même époque. (Maclean fut un agent soviétique clé. En 1947 et 1948, il servira d'agent de liaison britannique avec le successeur du MED, la Commission de l'énergie atomique). Puis, la chute soudaine des publications sur la fission en Grande-Bretagne et aux États-Unis a attiré l'attention de Georgii Flerov, un jeune physicien soviétique, qui, en avril 1942, a écrit directement à Josef Staline pour l'avertir du danger.

.            Les services secrets soviétiques ont rapidement reconnu l'importance du sujet et lui ont donné le nom de code approprié : Enormoz ("énorme"). Le quartier général des services de renseignement soviétiques à Moscou a fait pression sur ses diverses résidences américaines pour qu'elles développent des sources au sein du projet Manhattan. Plusieurs de ces premières tentatives de recrutement d'espions ont été détectées et déjouées par le Federal Bureau of Investigation (FBI) et les responsables du contre-espionnage du projet Manhattan.

.            En février 1943, ces derniers apprennent que les Soviétiques ont tenté de contacter des physiciens menant des travaux connexes au Rad Lab de l'université de Californie à Berkeley. Les scientifiques en question ont été placés sous surveillance et, dans la mesure du possible, incorporés dans l'armée afin d'être affectés loin des sujets sensibles. Un autre scientifique du Rad Lab, surpris en 1944 en train de transmettre des informations à l'Union soviétique, a été immédiatement licencié. Début 1944, le FBI a également appris que plusieurs employés du Met Lab de Chicago étaient soupçonnés de divulguer des informations secrètes à leurs correspondants soviétiques. Ces employés ont été immédiatement licenciés. Si ces tentatives d'espionnage soviétiques ont été découvertes et déjouées, d'autres espions soviétiques n'ont pas été détectés.

Los Alamos, le lieu le plus secret et pourtant !

.            Parmi les espions soviétiques qui n'ont pas été capturés pendant la guerre, l'un des plus précieux fut le physicien britannique, d’origine allemande, Klaus Fuchs.

Intellectuel communiste, à ses yeux, l’URSS était la patrie des prolétaires. Ce jeune allemand avait adhéré au KPD, le parti communiste allemand en 1932, l’année précédant l’arrivée de Hitler au pouvoir. Accueilli en Grande-Bretagne, Fuchs y poursuivit ses études et obtint son doctorat de physique à Édimbourg. Il se fait vite remarquer par la qualité de ses travaux en physique théorique. Il acquiert la nationalité britannique en août 1939. Mais en juin 1940, il est interné, en tant qu’Allemand et donc suspect de complicité avec le Troisième Reich, d’abord dans l’île de Man, puis dans un camp au Québec.

C’est dans le camp de Sherbrooke (Québec), que Fuchs est repéré par Hans Kahle, un recruteur qui travaillait pour les services secrets soviétiques. Lorsqu’il put enfin retourner fêter Noël en Grande-Bretagne, cette même année 1940, Fuchs est devenu un agent soviétique. Il est choisi comme assistant par Rudolf Peierls, le physicien théoricien allemand, installé en Angleterre depuis 1933, qui avait, le premier, démontré, dès 1940, la faisabilité de la bombe atomique (mémorandum de Frisch et Peierls démontrant la faisabilité d'une bombe atomique transportable par avion), et qui assemblera manuellement les éléments de la future Little Boy. Peu après, Fuchs a commencé à transmettre des informations sur la recherche atomique britannique.

En 1943, Fuchs suit Peierls aux Etats-Unis afin de collaborer au projet Manhattan. Chaque week-end, celui-ci se rend à Santa Fe. C’est là qu’il a rendez-vous avec son contact soviétique auquel il rend compte de l’état d’avancement de la bombe américaine.

Ursula (Sonya) Kuczynski, considérée comme la plus grande espionne de la Russie soviétique, a mis en place avec son frère et son père, un réseau destiné à couvrir et protéger les activités de Klaus Fuchs. Basée à Londres, devenue l'officier traitant de Fuchs, elle transmet les informations confiées par ce dernier au moyen de… sa corde à linge, qui cache en réalité un système de radio hautement sophistiqué ! Elle couvrira également Melita (Hola) Norwood, recrutée en 1937 par les services secrets soviétiques, et secrétaire à l'Association de recherche des métaux-non ferreux, organisme de couverture pour Tube Alloys, le projet pour la bombe atomique britannique. Celle-ci fournira pendant plus de 40 ans des documents à ses officiers traitants au service de l'Union soviétique.

Ursula (Sonya) Kuczynski apprendra à Staline l'existence d'une alliance entre Roosevelt et Churchill, joignant leurs ressources afin d'élaborer une bombe atomique. Par leur canal, d’autres informations secrètes permettront à la Russie de gagner plusieurs années sur le développement de leur propre arme nucléaire : le premier essai étant réalisé en 1949, et non en 1953 comme les services secrets britanniques et américains l'avaient d’abord anticipé.

Les services de renseignements soviétiques perdent le contact avec Fuchs au début de 1944, mais ont fini par découvrir qu’il avait été réaffecté (le 14 août 1944) au laboratoire de recherche et de développement de la bombe à Los Alamos, dans le cadre du contingent de 19 scientifiques britanniques nouvellement arrivés. On l’y avait surnommé « Penny in the slot » car il fallait commencer par dire quelque chose pour obtenir une réponse en échange !

Fuchs travaille à la division théorique de Los Alamos. Il y effectue, notamment, pour le compte de Teller (le père de la bombe H), des calculs et met au point des techniques comme la méthode de Fuchs et Nordheim pour évaluer l’énergie libéré par un assemblage devenant brusquement critique. Plus tard, il collabora avec von Neumann sur l’allumage d’une bombe à fusion par une bombe à fission (ils prirent un brevet, mais la méthode employée par la suite, due à Ulam et Teller, et à Sakharov, sera un peu différente). Il connaissait tous les secrets sur la fabrication de la bombe atomique faisant même partie du groupe de savants ayant assisté au premier essai de l’arme nucléaire Trinity.

En août 1946, Fuchs est rapatrié en Grande-Bretagne, où il devient l’un des responsables de l’Atomic Energy Research Establishment. Il continue à transmettre fidèlement à son contact, Alexander Feklisov, les résultats des dernières recherches menées dans le domaine de l’atome militaire.

Confondu en 1949, en grande partie grâce à Venona (l’activité de cryptanalyse effectuée pour tenter de casser les codes des communications des services de renseignement soviétiques), il avouera tout en janvier 1950. Pour expliquer sa trahison, Fuchs a dit et répété : « la possession de tels secrets ne devait pas rester entre les mains d’une seule nation ». La révélation de ses activités compromit la coopération nucléaire entre les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada. Jugé en mars 1950, il sera condamné à 14 années de prison. Libéré 9 ans plus tard, il émigrera en Allemagne de l’Est, où il deviendra directeur adjoint de l’Institut de physique nucléaire de Rossendorf. Il fut membre du Comité central du Parti, et mourut 1988, un an avant la chute du Mur.

.            Pendant plus de quatre décennies, officiellement, Klaus Fuchs a été considéré comme le seul physicien espion à Los Alamos. Mais au milieu des années 1990, la publication des interceptions Venona a révélé l'existence d'un second scientifique-espion présumé : Theodore Hall, diplômé de l'université de Harvard à l'âge de 18 ans. Comme Fuchs, communiste de longue date, Hall a pris contact avec les services secrets soviétiques en novembre 1944, alors qu'il se trouvait à Los Alamos où il était le plus jeune scientifique. Bien qu'elles ne soient pas aussi détaillées ou volumineuses que celles fournies par Fuchs, les données fournies par Hall sur l'implosion et d'autres aspects de la conception des armes atomiques ont constitué un complément et une confirmation importants des documents de Fuchs. Le FBI a appris l'existence de l'espionnage de Hall au début des années 1950. Contrairement à Fuchs, Hall a refusé d'admettre quoi que ce soit lors des interrogatoires. Le gouvernement américain n'étant pas disposé à révéler le secret du Venona au grand jour, l'affaire a été discrètement abandonnée ; les activités d'espionnage de Hall ont apparemment pris fin à ce moment-là.

.            Julius et Ethel Rosenberg n'ont jamais travaillé pour le projet Manhattan. Julius Rosenberg, communiste, ingénieur américain était très impliqué dans l'espionnage industriel depuis des années, à la fois en tant que source et en tant que "chef de file" d'un réseau d'ingénieurs partageant les mêmes idées politiques et dispersés dans tout le pays. L'épouse de Julius, Ethel Greenglass, était également une communiste convaincue, tout comme son frère David. David Greenglass était machiniste dans l'armée et, au cours de l'été 1944, il fut brièvement affecté à Oak Ridge. Après quelques semaines, il est transféré à Los Alamos, où il travaille sur l'implosion en tant que membre du Special Engineering Detachment. Utilisant sa femme Ruth comme intermédiaire, Greenglass commence bientôt à transmettre des informations sur la bombe atomique à son beau-frère, Julius Rosenberg, qui les transmet ensuite aux services de renseignements soviétiques. Comme Greenglass l'expliquera plus tard, "j'étais jeune, stupide et immature, mais j'étais un bon communiste".

Les Mémoires de l'agent secret soviétique Alexandre Feklissov publiés en 1999, où il reconnaît avoir maintes fois rencontré Julius Rosenberg lorsqu'il était en poste à New York, confirmeront les accusations du FBI. Mais il apparaît que les documents volés par David Greenglass et transmis par les Rosenberg étaient de peu d'intérêt scientifique et n'ont guère aidé les Soviétiques à se doter de l'arme atomique. Rosenberg aurait surtout utile aux Soviétiques en leur fournissant des renseignements sur des radars du modèle le plus avancé.

Et ailleurs également

.            En mars 1946, Greenglass quitte l'armée. Les services secrets soviétiques restent en contact avec lui, l'incitant à s'inscrire à l'université de Chicago afin de reprendre la recherche atomique. Le NKGB (Commissariat du peuple à la sécurité de l'État, prédécesseur du KGB) lui propose de payer ses frais de scolarité, mais sa demande d'inscription à Chicago est rejetée. En 1950, les aveux de Klaus Fuchs ont conduit le FBI à son gestionnaire, Harry Gold, qui a lui-même conduit le FBI à David Greenglass. Confronté à ce dernier, Greenglass avoue, impliquant sa femme Ruth et son beau-frère, Julius Rosenberg. Les interceptions Venona le confirment rapidement. La "remontée" du réseau d'espionnage s'est toutefois arrêtée avec les Rosenberg. Julius et Ethel (qui connaissait les activités de son mari et l'a parfois aidé) ont tous deux clamé leur innocence et refusé de coopérer avec les autorités. En raison de sa coopération, Greenglass n'a été condamné qu'à 15 ans de prison, et sa femme, Ruth, n'a jamais été formellement inculpée. Les Rosenberg ont été condamnés à mort. Les autorités espéraient apparemment utiliser ces condamnations à mort comme moyen de pression pour les amener à donner des noms, mais les Rosenberg ont gardé le silence. En dépit d'une campagne mondiale de clémence, Julius et Ethel Rosenberg ont été exécutés le 19 juin 1953.

Le 29 mars 1951, Julius et Ethel Rosenberg furent reconnus coupables de conspiration en vue de commettre des actes d’espionnage pour leur implication supposée dans la transmission à l’Union soviétique de documents classés en lien avec le projet Manhattan. Agés respectivement de 37 et 35 ans, ils seront exécutés par électrocution, le 19 juin 1953, laissant deux orphelins de 10 et 6 ans.

.            Au moins deux autres scientifiques associés au projet Manhattan ont également servi d'espions pour l'Union soviétique : Allan Nunn May et Bruno Pontecorvo. Physicien britannique engagé en 1943, May, contrairement à son collègue Klaus Fuchs, n'a pas été affecté à Los Alamos. Il est choisi pour participer à l'effort canadien de construction d'un réacteur modéré à l'eau lourde à Chalk River, dans l'Ontario. En 1944, May visite le Met Lab à plusieurs reprises. Au cours de ces visites, il rencontre même Leslie Groves. En février 1945, May transmet ce qu'il a appris aux services de renseignement soviétiques. Son collègue à Chalk River, Bruno Pontecorvo, a également servi d'espion. Celui-ci était un ancien protégé d'Enrico Fermi. En 1936, Pontecorvo, qui était juif, a fui l'Italie fasciste pour la France. Lorsque la France est tombée aux mains des armées nazies en 1940, Pontecorvo a de nouveau été contraint de fuir le fascisme. Il rejoint la recherche atomique britannique et, en 1943, il est affecté à l'installation de Chalk River. Pontecorvo établit des contacts avec les services de renseignement soviétiques et commence à leur transmettre des informations sur les activités atomiques menées dans cette région. Il poursuit sa double vie de physicien et d'espion au Canada jusqu'en 1949, date à laquelle il est promu et retourne en Grande-Bretagne pour participer aux recherches atomiques qui y sont menées. Après l'arrestation de Klaus Fuchs, les responsables soviétiques de Pontecorvo ont craint qu'il ne soit démasqué et, en 1950, Pontecorvo a fait défection avec sa famille pour rejoindre l'Union soviétique. Pontecorvo a poursuivi son travail de physicien en Union soviétique, recevant finalement deux Ordres de Lénine pour ses efforts, tout en continuant à nier qu'il avait été un espion pendant ses années au Canada et en Grande-Bretagne.

.            Un certain nombre d'espions du projet Manhattan n'ont jamais été identifiés avec certitude. La plupart ne sont connus que par leurs noms de code, comme le révèlent les décryptages de Venona. Une source, un ingénieur ou un scientifique à qui l'on a donné le nom de code Fogel (changé plus tard en Perseus), a apparemment travaillé en marge du projet Manhattan pendant plusieurs années, transmettant les informations qu'il pouvait. Des documents soviétiques indiquent qu'on lui a proposé un emploi à Los Alamos, mais qu'il l'a refusé pour des raisons familiales, au grand regret de ses responsables. Une autre source, un physicien portant le nom de code Mar, a commencé à fournir des informations à l'Union soviétique en 1943. En octobre de la même année, il a été transféré au Hanford Engineer Works. Dans un autre cas, un jour de l'été 1944, un étranger s'est présenté à l'improviste au consulat soviétique de New York, a déposé un paquet et est reparti rapidement. Il s'est avéré par la suite que le paquet contenait de nombreux documents secrets relatifs au projet Manhattan. Les services secrets soviétiques ont tenté en vain de découvrir l'identité de l'auteur du colis afin de pouvoir le recruter. Un Anglais portant le nom de code Eric a également fourni des détails sur la recherche atomique en 1943, de même qu'une source américaine portant le nom de code Quantum, qui a fourni des informations secrètes sur la diffusion gazeuse au cours de l'été 1943 et qui restera mystérieuse.

L’espionnage, une fatalité ?

.            Les efforts entrepris pour dissimuler le projet furent des plus impressionnants : les États-Unis construisirent trois villes « mystères » (Los Alamos au Nouveau-Mexique, Hanford près de Richland dans l’État de Washington et Oak Ridge dans le Tennessee), qui n’avaient aucune existence officielle jusqu’à la fin de la guerre et ne se trouvaient sur aucune carte. De plus, une grande partie des scientifiques travaillant dans ces villes ne savaient pas que l’objectif ultime de leur travail était la construction d’une arme atomique.

Peu d'aspects du projet Manhattan sont restés longtemps secrets pour l'Union soviétique. Compte tenu du grand nombre de personnes impliquées, de la dispersion des sites, et de la taille du réseau d'espionnage soviétique préexistant aux États-Unis, s’appuyant sur un nombre d'Américains sympathisants du communisme voire membres du CPUSA, il semble rétrospectivement très improbable que des pénétrations dans le projet Manhattan aient pu être évitées.

Le secret total était une tâche utopique. Un détachement spécial du Counter Intelligence Corps fut formé pour assurer la sécurité. En 1943, il devint clair que l'Union soviétique tentait de pénétrer le projet. Le lieutenant-colonel Boris Pash à la tête des services de renseignements du Western Defense Command enquêta sur un possible espionnage soviétique dans le Radiation Laboratory de Berkeley. Oppenheimer informa Pash qu'il avait été approché par un professeur de Berkeley, Haakon Chevalier, pour transmettre des informations aux Soviétiques.

.            Dans la plupart des cas, les personnes qui ont choisi de fournir des informations à l'Union soviétique l'ont fait pour des raisons idéologiques et non pour de l'argent. Il s'agissait généralement de volontaires qui ont contacté eux-mêmes les services de renseignement soviétiques. En outre, dans la plupart des cas, ils s’ignoraient et n’en connaissaient pas d'autres qui agissaient dans le même but. Fuchs, Hall et Greenglass étaient tous trois à Los Alamos au même moment, mais aucun d'entre eux n'était au courant des activités d'espionnage des deux autres.

.            L'espionnage soviétique dirigé contre le projet Manhattan a probablement accéléré d'au moins 12 à 18 mois l'acquisition par les Soviétiques d'une bombe atomique. Lorsque l'Union soviétique a procédé à son premier essai nucléaire, Joe 1, le 29 août 1949, l'engin utilisé était pratiquement identique à celui qui avait été testé à Trinity quatre ans auparavant ! La valeur de l'espionnage est difficile à quantifier car la principale contrainte du projet nucléaire soviétique était plus le manque de minerai d'uranium que la théorie et la technologie. Le consensus est que l'espionnage évita une ou deux années supplémentaires d'efforts aux Soviétiques.

.            Les cafouillages des services de contre-espionnage américains et britanniques demeurent une autre énigme. Ils s’expliqueraient en partie par la densité de secrets qui entouraient à cette époque tout ce qui avait rapport aux recherches menées dans le domaine du nucléaire militaire. Les "services" occidentaux eux-mêmes ignoraient qui faisait quoi ... Bizarrement, les Britanniques ont négligé d’avertir les Américains des sympathies communistes de Fuchs ; on peut aussi être intrigué de l’aisance à Londres des Cinq de Cambridge (The « Magnificent Five ») ou du réseau Silvermaster.

Panneau demandant aux personnels de maintenir le secret à Oak Ridge. « Ce que vous voyez, faites et entendez ici, reste ici. »

Et les responsables politiques !

.            Harry Truman, sénateur du Missouri, est devenu vice-président de Roosevelt le 20 janvier 1945. Ce dernier l'a tenu à l'écart de toutes les décisions importantes de la Maison Blanche, notamment en matière de recherches nucléaires. Ce n'est que le 13 avril, que le secrétaire à la Guerre, Henry Stimson, lui révélera l'avancement du Projet Manhattan, soit le lendemain de sa nomination à la présidence, à la mort de F.D.Roosevelt le 12 avril ! Il lui apprend en outre qu'un essai va avoir lieu à Alamogordo dans 3 mois en juillet.

Cependant, Truman reste prudent. Après tout, il s'agit d'une arme nouvelle, d'une puissance inconnue jusque-là. De plus, il y a toujours l'éventualité que le test soit un échec. Aussi ordonne-t-il à Stimson de réunir une commission secrète intérimaire chargée d'établir s'il convient ou non de recourir à cette arme. Son rapport est remis à Truman le 1er juin. Il recommande que la bombe soit employée contre le Japon le plus tôt possible, sur un objectif à la fois civil et militaire, et ce sans avertissement.

.            Evidemment, les Britanniques sont en accointance avec les Américains. Par contre, seuls quelques rares scientifiques français et canadiens sont au fait des travaux, et ils n’en maîtrisent pas le réel degré d’avancement. L’ère nucléaire venait de débuter dans le plus grand secret, bien gardé ; sauf, paradoxalement … vis-à-vis du NKGB soviétique, créé en 1941 et déjà extrêmement performant. Ce qui leur a mis la puce à l’oreille, c’est qu’après nombre de publications sur le sujet en 1939, celles-ci sont devenues rares, puis inexistantes à partir de l’année 1940, justifiant l’activation renforcée des réseaux d’espionnage.

Bien que des centaines de scientifiques et d’assistants aient convergé dans le désert du Nouveau-Mexique du jour au lendemain ou presque et que l’explosion ait fait trembler des bâtiments jusqu’à El Paso, au Texas, le Département de la Guerre des États-Unis ne laissa aucune rumeur se diffuser. La police de l’État annonça, information relayée par la presse, qu’il s’agissait d’une explosion accidentelle d’un dépôt de munitions et de pièces pyrotechniques survenue dans un camp de l’armée. Un homme qui avait vu le ciel s’illuminer alors qu’il était en train de traverser le Nouveau-Mexique en train, informa un journal de Chicago de ce qu’il croyait être la chute d’une météorite géante et une journaliste en rédigea un bref article. Le lendemain, le FBI rendit visite à la rédaction et demanda à cette dernière d’oublier l’affaire … qui ne parut jamais dans la presse.

Le peuple américain, et aussi le …. Sénat, n’apprirent avec stupeur l'existence du projet Manhattan que le 12 août 1945, 3 jours après le bombardement de Nagasaki. Et pourtant, Truman lui-même avait été à l’origine de la création de la plus puissante commission du Sénat, mise en place le 1er mars 1941 pour s’intéresser aux industries essentielles en temps de guerre afin de déterminer si celles-ci profitaient abusivement de leur position durant le conflit. On rappellera que des investigations identiques conduites en 1935-1936 par la Nye Committee avaient débouché sur la stigmatisation publique des responsables de la firme Du Pont de Nemours comme « marchands de mort ».

La conférence de Postdam

.            En juillet 1945, le président Harry S. Truman était en train de se préparer à rencontrer le dirigeant de l’Union soviétique Joseph Staline et le premier ministre britannique Winston Churchill à Potsdam (banlieue sud-est de Berlin) dans une Allemagne alors occupée par les Alliés, pour aborder la question de la paix d’après-guerre.

Le contingent américain à la conférence des Trois Grands arrive le 15 juillet, la veille de Trinity.  Le 16 juillet, le secrétaire à la Guerre Stimson reçoit un télégramme de son assistant spécial pour les questions atomiques à Washington, George L. Harrison.  Le télégramme se lit comme suit : « Opéré ce matin.  Le diagnostic n'est pas encore terminé mais les résultats semblent satisfaisants et dépassent déjà les attentes … » Le lendemain, Stimson informe Churchill, de l'essai. Churchill s'en réjouit et s'oppose fermement à ce que l'Union soviétique soit informée, mais il cèdera par la suite. Truman fit part de ce grand secret au dirigeant soviétique, qui, grâce aux révélations d’espions en poste à Los Alamos ayant réussi à préserver leur couverture, … en était déjà informé ! Le programme d’armement nucléaire soviétique était déjà en cours.

Le 18 juillet, alors que le débat se poursuit sur la formulation du message de reddition, en particulier sur la question de savoir s'il faut ou non garantir la place de l'empereur, Stimson reçoit un second câble de Harrison : « Le docteur vient de rentrer très enthousiaste et persuadé que le petit garçon est aussi costaud que son grand frère. … ». Traduction : Groves pensait que l'arme au plutonium serait aussi puissante que l'arme à l'uranium. Groves déclare le 21 juillet qu'il ne considère plus le Pentagone (son bâtiment qu’il croyait imprenable !) comme étant à l'abri d'une attaque atomique.

Le 22, ils sont informés que la bombe sera prête début août. Churchill comprend maintenant pourquoi Truman a été si ferme avec Staline la veille, en particulier dans son opposition aux visées russes sur l'Europe de l'Est et l'Allemagne. Churchill dit alors à Truman que la bombe pourrait conduire à la capitulation du Japon sans invasion et éliminer la nécessité d'une aide militaire russe. La détermination de Truman en sera renforcée jusqu’au dernier de la conférence, le 02 août 1945, soit 4 jours avant le largage de Little boy sur Hiroshima.

Julius Robert Oppenheimer : « Prométhée américain » ? « Dreyfus américain » ?

.            Le physicien théoricien Julius Robert Oppenheimer, ne fut pas nommé directeur scientifique du laboratoire de Los Alamos sans embûches, car cet éminent scientifique était la cible de soupçons. Quand Oppenheimer arriva au Nouveau-Mexique en avril 1943 pour prendre ses fonctions de directeur du nouveau laboratoire gouvernemental de Los Alamos, il devint une pièce incontournable du projet Manhattan. Mais il lui fallut d’abord travailler sans habilitation de sécurité. En effet, le FBI et le G-2, l’agence de renseignement de l’armée américaine, le soupçonnaient d’être lié à un réseau d’espionnage dirigé par les Soviétiques, alors alliés de l’Amérique.

.            Il est né le 22 avril 1904 à New-York dans une famille fortunée d’origine juive. Son père, Julius, issu d’un milieu modeste, a quitté l’Allemagne pour les États-Unis où son travail dans l’industrie textile lui a valu un enrichissement rapide. Sa mère, Ella Friedman, est une artiste talentueuse. Celui, que ses étudiants appelleront plus tard « Oppie », manifeste une intelligence et une culture hors du commun. Enfant, J. Robert Oppenheimer lit Homère et Virgile dans le texte. Il écrit lui-même des poèmes. Amateur d’art, de littérature et de musique, il ne joue toutefois d'aucun instrument !

Après un diplôme de chimie, il choisit in fine de s’orienter vers la physique théorique et obtient en 1925 d’aller à Cambridge (Angleterre). On est alors dans une grande période d’effervescence scientifique liée à la découverte de la mécanique quantique, couronnée dix ans plus tôt par les travaux d’Einstein sur la relativité générale qui est venue bousculer la physique classique. À Cambridge, Oppenheimer devient l’ami du jeune physicien britannique Paul Dirac, né en 1902, qui obtiendra le Nobel en 1933 avec l’Autrichien Erwin Schrödinger pour leurs travaux sur la théorie atomique et l’antimatière. Il rencontre aussi le prestigieux Niels Bohr, de 19 ans son aîné, qui édifia la mécanique quantique, et qui va décider de sa vocation.

Paul Dirac vers 1935 / Niels Bohr and Albert Einstein lors de la Solvay Conference à Bruxelles (1930)

L’année suivante, en 1926, il arrive à Göttingen, en Basse-Saxe. Il y retrouve Paul Dirac. Cette petite ville médiévale est alors La Mecque de la physique théorique. D'ailleurs, cette année-là, le professeur Max Born (qui sera l’un des 18 de Göttingen - chercheurs nucléaires de premier rang-) publie un article décisif pour le développement de la mécanique quantique, modélisation de l’atome nucléaire.

En 1929, le jeune savant rentre en Amérique. Il fait le choix d’enseigner à Berkeley, près de San Francisco, car cette université n’a pas encore de département de physique théorique et il considère de son devoir de le créer. Il enseigne en étroite relation avec Ernest Lawrence, expérimentateur inspiré qui crée en 1931 le premier accélérateur de particules, baptisé « cyclotron ». Pour développer son outil, Lawrence va ouvrir le Berkeley Radiation LaboratoryRad Lab ») qui porte aujourd’hui son nom.

Le professeur Lawrence suggère à Conant, président du S-1 (nouveau nom pour des raisons de sécurité du Comité de l'Uranium) de confier à son collègue de Berkeley, J. Robert Oppenheimer, la recherche sur les neutrons rapides, un enjeu essentiel de l’entreprise de la bombe. Sans attendre, à l’été 1942, Oppenheimer réunit la crème des physiciens théoriciens dans un séminaire ultra-secret pour plancher sur une ébauche de la bombe. Au cours de ce séminaire, le physicien Edward Teller évoque une éventualité soulevée plus tôt par Enrico Fermi : se pourrait-il qu’une arme à fission en vienne à enflammer du deutérium, une forme lourde d’hydrogène, jusqu’à produire une explosion à fusion surpuissante et possiblement enflammer l’atmosphère terrestre ? Chacun de s’alarmer aussitôt de ce risque fatal pour l’humanité. Là-dessus, Bethe reprend ses calculs et aboutit à un risque « proche de zéro ». Voilà chacun rassuré (ou presque !).

En septembre 1942, Oppenheimer apparaît comme l’homme idoine pour diriger le volet scientifique du projet à venir et, pour lever tout obstacle à sa nomination, il promet à Compton de couper toutes ses connexions communistes liées à son passé de jeune intellectuel gauchiste.

.            En effet des soupçons trouvaient leur source dans le fait que, entre autres proches, sa femme Katherine, son frère Frank et l'épouse de ce dernier étaient membres du parti. Jean, une femme qu’Oppenheimer avait passionnément aimée, était également communiste (de nature dépressive, elle se suicidera dans sa baignoire en 1944, à moins de 30 ans, au grand désespoir de son amant). On dit aussi qu’il aurait lu en entier Das Kapital (en allemand) et les œuvres de Lénine ! D’après ses dires, la moitié des étudiants et des enseignants, à Berkeley (Californie) et ailleurs, militent alors au parti communiste ou en sont proches. Oppenheimer nia avoir rejoint le parti, bien que lorsqu’il était enseignant à l’Université de Californie, il avait soutenu des causes qui l’avaient rapproché de communistes ou de sympathisants communistes, et notamment de membres du bataillon Abraham Lincoln qui brava les lois américaines sur la neutralité en allant combattre en Espagne contre Francisco Franco, dictateur soutenu par Hitler et Mussolini. De 1936 à 1942, il versa des sommes relativement importantes en soutien aux républicains espagnols mais aussi aux réfugiés victimes de la guerre d’Espagne et du nazisme allemand. Oppenheimer avait en effet en commun avec ces combattants une haine du fascisme, qui l’avait fait aider des parents et des scientifiques juifs à fuir l’Allemagne et le régime nazi. Et au-delà de ses relations communistes, n’avait-il pas un ami allemand en la personne du savant Werner Heisenberg qui travaillait au développement de la bombe atomique nazie.

.            Quand il est entré à 38 ans, en 1942, dans le projet Manhattan, J. Robert Oppenheimer avait déjà fait l’objet d’une enquête approfondie du FBI du redoutable J. Edgar Hoover comme tous les autres participants du projet. Il s’agissait bien évidemment de s’assurer de son patriotisme et de sa loyauté. J. Robert Oppenheimer dut son affectation à un officier qui pourtant accordait la plus haute importance à la sécurité : le brigadier général Leslie Groves, directeur du projet Manhattan. Il était persuadé qu’Oppenheimer était singulièrement qualifié pour surmonter les défis posés par la création d’une bombe atomique et pour superviser d’autres scientifiques brillants à l’égo facilement froissable. L’un de ces scientifiques caractériels, Edward Teller, expliqua pourquoi Oppenheimer était à ce point fait pour ce poste : « Il savait organiser, persuader, ménager, apaiser les tensions, diriger d’une main de maître sans en avoir l’air […]. L’extraordinaire réussite [du laboratoire de] Los Alamos a découlé de la virtuosité, de l’enthousiasme et du charisme avec lesquels Oppenheimer l’a dirigé. »

Leslie Groves, appréciant le charisme d’Oppenheimer et faisant fi de ses handicaps (passé gauchiste, absence de prix Nobel, manque d’expérience administrative), fait confiance au jugement de son propre officier de sécurité à Los Alamos, le capitaine John Lansdale, qui en vint à la conclusion qu’Oppenheimer n’était pas communiste, … chose qu’il définissait comme le fait d’être loyal à l’Union soviétique plutôt qu’aux États-Unis.

.            Deux mois après l'explosion des bombes, Oppenheimer a démissionné de son poste. Très proche de Niels Bohr, il partage l’essentiel de ses positions en matière d’interdiction ou de contrôle des armes nucléaires. Il pousse à la maîtrise des armements, jouant un rôle clé dans la rédaction du rapport Acheson-Lilientha de 1946, une proposition radicale qui demandait que l’énergie atomique soit placée sous le contrôle des Nations-Unies. Cette proposition, connue sous le nom de plan Baruch, sera rejetée par l’Union soviétique. Mais les diplomates atomiques américains avaient probablement l’intention de la rejeter également ; après tout, la marine américaine avait procédé le 01 juillet 1946 à la première explosion atomique sur l'atoll de Bikini dans le Pacifique. Plutôt que de considérer la bombe comme l’arme qui mettrait fin à toutes les guerres, l’armée américaine semblait la considérer comme son atout.

.            Officiellement clôturé le 31 décembre 1946, le projet Manhattan est prolongé par l’AEC (Atomic Energy Commission). Reprenant les actifs du projet Manhattan, elle reçoi officiellement la double mission de promouvoir le nucléaire civil et de prévenir la divulgation des techniques nucléaires au-delà des frontières américaines. Au sortir de la guerre, Oppenheimer, au sommet de la gloire et sans doute le savant le plus populaire du monde est nommé en 1947 président du Groupe consultatif général de l'AEC, avec mission d'émettre des propositions au gouvernement.

Albert Einstein et Robert Oppenheimer à l'Institute for Advanced Study (Princeton), vers 1950

.            Oppenheimer, désormais la personnalité la plus populaire des États-Unis, continue à user de sa notoriété pour plaider dans les instances gouvernementales en faveur d’un contrôle international des armes atomiques, en coopération avec les Soviétiques, pour en empêcher la prolifération et provoquer l’arrêt de la course aux armements entre les États-Unis et l'Union soviétique. Oppenheimer, le « Prométhée américain », celui qui a donné le feu (atomique) aux hommes, s’oppose ainsi au développement de la bombe H thermonucléaire (à hydrogène), … alors que le président Truman ordonnait de la développer.

.            Mais le 29 août 1949, par des enregistrements recueillis par un bombardier B-29 sur une bande de papier radiosensible, les Américains apprennent avec stupeur que les Soviétiques venaient de procéder à Joe 1, leur premier essai atomique au Kazakhstan, quatre ans après celui de Trinity.

La course à la bombe attisant la « guerre froide », le FBI mena tambour battant la chasse aux espions. Il apparaît ainsi que, sur la base de Los Alamos, Klaus Fuchs, un scientifique britannique d’origine allemande, transmettait des renseignements aux Soviétiques à l’insu de tous et notamment … d'Oppenheimer. Par ailleurs, en 1950, le couple Alfred et Ethel Rosenberg est arrêté sous l’inculpation d’avoir transmis aux Soviétiques des informations sur Los Alamos. La même année, un sénateur républicain du Wisconsin, Joseph McCarthy, se met en tête de traquer les fonctionnaires suspects de collusion, voire d’espionnage, avec l’Union soviétique, mais aussi les intellectuels et les artistes.

.            Oppenheimer est à nouveau accusé de sympathies communistes. D'aucuns craignent que le savant, par son influence sur la communauté scientifique et son aura dans l'opinion publique, en vienne à imposer ses vues. C’est donc dans un climat de « chasse aux sorcières » qu’Oppenheimer se voit suspecté de déloyauté en décembre 1953, l’année où sont exécutés les Rosenberg et où les Soviétiques procèdent à leur premier essai d’une bombe H !

Le 31 octobre 1952, les Américains avaient réalisé le premier essai (Mike, de l'opération Ivy) de bombe à hydrogène grâce à l'action d'Edward Teller. Celui-ci y gagnera le surnom de « père de la bombe H » mais sera aussi écarté pour cela du prix Nobel. Les Soviétiques, piqués au vif, réaliseront leur propre essai dès le 12 août 1953, soit à peine dix mois après les Américains ! Le 01 juillet 1968, sera signé le premier traité de non-prolifération

.            En mai 1954, Lewis Strauss a évincé J. Robert Oppenheimer de l’AEC, à l’issue d’une audition de quatre semaines, faite d’humiliation et de violence extrêmes, en totale violation des règles juridiques sans précédent dans l’histoire de la démocratie américaine. Mais il va aussi soutenir que l’opposition d’Oppenheimer à la bombe H, pour des raisons « morales », porte tort aux intérêts vitaux de la nation. Le comité d'audition (officiellement, « In the Matter of J. Robert Oppenheimer ») conclura qu'il n'est plus apte à servir les États-Unis ; il est jugé représenter un « risque pour la sécurité » nationale. En réalité, c’est parce qu’Oppenheimer s’oppose au développement de la bombe H, plus destructrice encore que la bombe d’Hiroshima. Le 29 juin de la même année, l'AEC confirmera le non renouvellement de l'habilitation d'Oppenheimer, ce qui marquera la fin officielle de la relation d'Oppenheimer, le « Dreyfus américain », avec le gouvernement des États-Unis.

Le choc est brutal. Écarté de l'enseignement, de la recherche et des responsabilités à tout juste 50 ans, le savant va tant bien que mal continuer à donner des conférences et écrire sur tous les sujets. Il n’a plus aucune influence politique. L'élection de Kennedy en 1960 lui ouvre de nouvelles perspectives. Le nouveau président s'engage à le réhabiliter solennellement. C'est finalement son successeur Johnson qui s'en chargera, pour cause d'assassinat. Le 02 décembre 1963, il lui remettra la médaille Enrico Fermi, la récompense la plus prestigieuse en physique nucléaire. En 1958, il avait été fait chevalier de la Légion d'honneur.

Oppenheimer n’obtiendra jamais de prix Nobel en dépit d’un ou deux articles remarqués sur la « théorie des électrons et des protons » et « la contraction gravitationnelle continue » (les « trous noirs »). Ce dernier article sera publié malencontreusement le 1er septembre 1939, qui reste avant tout marqué par l’invasion de la Pologne et le début de la Seconde Guerre mondiale !

.            Julius Robert Oppenheimer, qui était un gros fumeur, meurt d’un cancer de la gorge, à 62 ans, dans sa résidence de Princeton au New Jersey le 18 février 1967. Sa femme Kitty versera ses cendres dans l'océan à proximité de leur résidence sur l'île Saint-John, l'une des trois îles Vierges des États-Unis.

Les retombées des tests

L’environnement

.            Trinity a été la première explosion d’un engin nucléaire et donc le test grandeur nature d’une bombe nucléaire. Les scientifiques du projet Manhattan ont chargé l'engin Gadget, de 5,9 kilos de plutonium de qualité militaire. Seulement 1,36 kg a été théoriquement nécessaire pour la réaction de fission. S’ils savaient que le test Trinity générerait de grandes quantités de retombées, le modèle mathématique des retombées était beaucoup moins certain.

Le test Trinity était une nouveauté telle que les civils, voire certains scientifiques, n’ont pas appréhendé la gravité de l'exposition aux radiations, … même après que le gouvernement eut révélé que l'explosion aveuglante du matin du 16 juillet était une bombe atomique.

Le test Trinity fut relativement proche du sol (30,5 m). La boule de feu créée par l'explosion en touchant le sol à « vaporisé » de grandes quantités de terre. Ces particules relativement lourdes, hautement radioactives, sont pour l’essentiel rapidement tombées du nuage et descendues sur une zone d'environ 400 km par 320 km, au nord-est. Le Nouveau-Mexique a été particulièrement affecté par les radiations.

S’il y eut peu de retombées radioactives sur le site d'essai au-delà de 1.200 mètres du point Zéro, par contre, les retombées hors site ont été importantes. Plusieurs familles de ranches, qui n'avaient pas été recensées par l'armée, ont été fortement exposées dans les deux semaines qui ont suivi Trinity. Néanmoins, ces familles ne présentèrent que peu de lésions externes. Le bétail n'a pas eu la même chance, souffrant de brûlures cutanées, de saignements et de perte de poils. Stafford Warren, médecin-chef du district de Manhattan, a rapporté à Groves que "bien qu'aucune des maisons contrôlées n'ait reçu une quantité dangereuse, les poussières émises par les différentes parties du nuage constituaient potentiellement un risque très dangereux sur une bande de près de 50 km de large s'étendant jusqu’à 150 km au nord-est du site".  Le site d'Alamogordo, conclut Warren, était "trop petit pour qu'un test similaire de cette ampleur puisse être répété, sauf dans des conditions très particulières". 

Carte du Nouveau-Mexique montrant le site d'essai de Trinity et les villes voisines et les niveaux de rayonnement le long du schéma des retombées vers le nord-est.

.            Si les scientifiques ont acheté une partie du bétail gravement brûlé pour étudier les effets des radiations, ils n’ont par contre recueilli aucune donnée sur l'exposition des civils, … craignant que cela alarme le public. Pourtant, au Nouveau-Mexique, les radiations ont contaminé l'approvisionnement en eau. De nombreuses personnes dans les zones rurales du Nouveau-Mexique qui manquaient d'eau courante collectaient l'eau de pluie dans des citernes. La plupart des habitants de la région cultivaient la majeure partie de leurs légumes et élevaient du bétail pour la viande, autant de nourriture affectée.

Dans les années qui ont suivi le test Trinity, les habitants des comtés voisins de Lincoln, Socorro, Otero et Sierra ont commencé à signaler des problèmes de santé. Des maladies telles que les maladies cardiaques, la leucémie et d'autres cancers sont apparues dans des familles qui n'avaient aucun antécédent. Les personnes qui ont signalé ces incidents ont été qualifiées de downwinders parce qu'elles vivaient à proximité ou sous le vent du site de test. Pour de nombreux downwinders, l'accès aux soins médicaux dans ces territoires isolés, s’est avéré difficile et onéreux. En raison de la maladie, certains downwinders sont devenus incapables de travailler.

Entre 1951 et 1957, le gouvernement a effectué des tests atmosphériques sur un site à environ 65 miles au nord de Las Vegas. À la demande des scientifiques, le gouvernement a interdit les tests atmosphériques en 1963.

.            En 1945, aucun outil de mesure n'aurait pu permettre de mesurer les conséquences de ce nuage de radiations dans l'État voisin ou à l'autre bout du pays. Cependant les scientifiques ont pu recréer numériquement le champignon atomique qui a culminé à une altitude située entre 15.000 et 21.000 mètres, et simuler sa propagation. Plus tard, ils ont été aidés par la publication de nouvelles données météorologiques historiques, qui remontaient jusqu’à 1940. Les scientifiques ont étudié le schéma des retombées jusqu'à l'océan Atlantique. Les retombées retardées ou à longue distance étaient relativement faibles, bien qu'elles furent suffisamment élevées pour provoquer l'impression de défauts sur un film aussi loin que New York. Les retombées radioactives auraient touché 46 États américains, le Canada ainsi que le Mexique. La plus grande concentration de retombées a été sur la Chupadera Mesa, à 50 km du site d'essai.

Propagation du nuage radioactif. Capture d'écran NYT

.            Ces calculs, sans doute avec des "limites", pourraient ouvrir la voie à de nouvelles indemnisations. L'État fédéral a en effet déjà versé plus de 2,5 milliards de dollars d’indemnités aux travailleurs du nucléaire dans une grande partie de l’ouest des États-Unis, en vertu de la loi de 1990 sur l'indemnisation de l'exposition aux rayonnements (RECA).

Le personnel

.           Dès les débuts du projet, se posa la question de la protection radiologique des milliers de personnes. Au Met Lab de Chicago, des physiciens et des médecins durent concevoir les blindages nécessaires pour les premiers réacteurs. Pourtant, les mineurs des mines d’uranium furent soumis en toute connaissance de cause à des niveaux de radon excessifs, sans que le gouvernement ne prenne les mesures nécessaires de ventilation des mines pour réduire les risques

.            La section médicale était responsable de la recherche médicale, mais également de la santé des personnels et des programmes de sécurité du MED. C’était une mission énorme car les ouvriers manipulaient un grand nombre de produits toxiques, utilisaient des gaz et des liquides dangereux sous pression, travaillaient en présence de voltages importants et réalisaient des expériences avec des explosifs … alors que les dangers présentés par la radioactivité et la manipulation des matières fissiles étaient encore largement inconnus.

Les scientifiques du projet Manhattan ont pris des dispositions pour étudier les résultats du test Trinity. Pour se protéger contre les radiations, ils ont utilisé des réservoirs doublés de plomb pour collecter des échantillons de roche et ont imposé l'utilisation d'un équipement de protection pour ceux qui travaillaient autour du point de détonation.

L’exposition aux radiations des travailleurs des différentes divisions du projet Manhattan pose la question de la prise en compte par l'armée de la santé de ses employés. Une étude menée sur 26 travailleurs du laboratoire de Los Alamos a révélé que 8 d'entre eux avaient contracté une forme de cancer après 50 ans, et que 3 d'entre eux avaient succombé au cancer avant la fin de leur carrière. Cependant, l'étude prend soin de conclure que des informations supplémentaires sont nécessaires pour déterminer si le fait de travailler dans l'installation a été une cause directe du cancer !

Et même si la reddition japonaise, le 15 août, rend la troisième bombe inutile, les scientifiques du projet Manhattan entendent tout de même poursuivre leurs recherches. Les physiciens de Los Alamos savent qu'ils jouent avec le feu : leurs expériences « titillent la queue du dragon ». Demon core « cœur de démon », la troisième bombe A de l'histoire aurait pu cibler le Japon fin août 1945 s'il n'avait pas capitulé. Avant d'être désamorcée, elle fera toutefois deux victimes.

.            Dans la nuit du 21 août 1945, le physicien Harry Daghlian travaille sur un cœur de plutonium autour duquel il assemble, petit à petit, un rempart de briques de tungstène, lequel réfléchit les neutrons vers le cœur, rapprochant l'ensemble de plus en plus près de la masse critique. La tension est palpable… Jusqu'à ce qu'au beau milieu de l'expérience, le scientifique laisse échapper une brique sur le cœur de plutonium. Une intense chaleur, doublée d'un rai de lumière bleue, envahit la pièce. Écopant d'une dose de radiation létale, le maladroit physicien meurt trois semaines plus tard.

Le 21 mai 1946, neuf mois après la fin de la guerre, les expériences ont toujours cours à Los Alamos. Cette fois-ci, c'est le physicien canadien Louis Slotin qui est aux manettes, rapprochant deux hémisphères de béryllium d'un cœur de plutonium pour « titiller » la masse critique. Mais il faut bien prendre garde à ce que les deux moitiés de béryllium n'entrent pas en contact, sous peine de provoquer une catastrophe … Un tournevis glisse de ses mains et les deux hémisphères entrent brièvement en contact. Après un éclair de lumière bleue et une irradiation monstre, le physicien écarte brusquement les deux moitiés, mais le mal est fait : Louis Slotin meurt neuf jours plus tard. Plusieurs de ses collègues, présents lors de l'expérience bâclée, développeront des maladies liées à la radioactivité.

.            Ces accidents de criticité n’ont pas entraîné une explosion nucléaire (il n’y a eu « que » 1016 à 1017 fissions dans ces accidents contre 1024 pour Hiroshima). Peut-être à cause de sa sinistre réputation, cœur de démon sera fondu et ses matériaux recyclés à l'été 1946. Harry Daghlian et Louis Slotin furent surtout les victimes d'une maladresse et d'un excès de bravade, deux traits incompatibles, semble-t-il, avec la manipulation de l'arme la plus dangereuse de l'histoire.

Des cobayes

.           En transformant l'énergie nucléaire en arme, les responsables du projet Manhattan savaient pertinemment que la radioactivité risque de poser des problèmes de santé majeurs ; ils vont donc, dans le plus grand secret, commanditer des tests, sur des êtres humains, afin de mieux comprendre les effets de la radioactivité. Il faudra attendre 1993, et l’enquête de la journaliste d’investigation Eileen Welsome, pour que la lumière soit faite sur cette affaire : dans une série d’articles publiés dans The Albuquerque Tribune, la journaliste révèle au grand jour la façon dont les créateurs de la bombe atomique ont réalisé des tests sur des cobayes humains, sans leur consentement.

.           Pendant la guerre, les mots radioactivité ou rayonnement étant censurés, les panneaux se contentaient de mentionner Danger ou Entrée interdite ce qui n’était pas très dissuasif. Très vite les responsables du projet, au vu des enjeux, réalisèrent la nécessité de mesurer l’impact des radiations sur le corps humain. “Jamais auparavant un si grand nombre d'individus n'a été exposé à autant de radiations”, résume le Dr Robert Stone, le directeur du Met lab de Chicago, en 1943.

.           Il est donc créé une Division de la Santé, dont l'objectif est d’étudier les risques liés aux radiations, pour protéger les citoyens, mais également pour établir les doses de tolérance maximales auxquels peuvent être exposés, sans risques, les scientifiques qui travaillent à la conception de la bombe nucléaire.

Les premiers tests sont réalisés sur des animaux, et de nombreuses données sont récoltées. Les résultats ont beau prouver la dangerosité du matériel radioactif, l’équipe médicale estime néanmoins, en 1944, qu’ils sont insuffisants. Pour eux, des expériences doivent être pratiquées sur des humains et décision est prise, dans le plus grand secret, d’injecter du plutonium à des patients civils.

Le premier sujet de cette expérience est un ouvrier afro-américain de 53 ans, Ebb Cade. Il travaille dans une entreprise de construction sur le site d’Oak Ridge, et est hospitalisé suite à un accident de voiture, pour des fractures aux bras et aux jambes. Le 10 avril 1945, sans l’en informer, les médecins lui injectent 4,7 microgrammes de plutonium et lui donnent pour nom de code HP-12, le HP faisant référence à Human Product. Les blessures d'Ebb Cade ne sont pas traitées immédiatement, les chercheurs préférant le faire attendre cinq jours afin de prélever des fragments d’os pour réaliser des biopsies. Sans lui expliquer pour quelle raison ils agissent de la sorte, ils lui extraient également quinze dents, toujours pour y vérifier l'incidence du plutonium, dont les médecins savent qu'il peut se stocker dans les os. Au bout de quelques jours, le malheureux finit par sortir de lui-même de l’hôpital. Il déménagera peu après au Tennessee, où il mourra d’une crise cardiaque huit ans plus tard, en 1953.

.           Edd Cade sera le premier, mais certainement pas le dernier à subir les expérimentations du projet Manhattan. Entre 1945 et 1947, 17 autres personnes feront les frais de ces expériences, dans des hôpitaux de Rochester, Chicago et San Francisco. Plusieurs patients atteints de cancer se voient injecter, sans jamais le savoir, des doses de plutonium, voire de polonium et d’uranium. À Berkeley, Hamilton injecta du plutonium à des rats mais aussi à des patients humains (jugés mourants) sans qu’ils soient informés des risques potentiels pour en étudier les effets biologiques : il découvrit que le plutonium se fixait de préférence dans les os et y demeurait, provoquant des cancers de la moelle et des leucémies.

Une des scientifiques ayant participé à ces expériences, assurait que les responsables du projet « étaient toujours à la recherche de quelqu'un qui avait une sorte de maladie terminale ou qui allait subir une amputation ». Pourtant, les cas identifiés d’injection au plutonium tendent à prouver le contraire. Ebb Cade avait été admis justement parce qu'il était “en bonne santé”. Quant aux autres victimes, plusieurs d’entre elles n’étaient pas mourantes : en 1945, Albert Stevens, un peintre âgé de 58 ans, a ainsi reçu une dose de plutonium avant que les médecins ne réalisent que le cancer de l'estomac qui lui avait été diagnostiqué n’était en réalité qu’un ulcère bénin. En 1946, c’est cette fois un enfant de quatre ans, Simeon Shaw, atteint d’un cancer des os, qui subit une piqure de plutonium : les médecins annoncent à leurs parents que l’injection puis le retrait de tissus osseux font partie du traitement. L'enfant meurt huit mois plus tard. En aucun cas, il n’y avait d’espoir de voir ces patients-sujets bénéficier médicalement de ces injections.

Certes, les expériences ont permis de produire des résultats : là où les scientifiques s’attendaient à voir le corps humain rejeter, par les excréments, 90 % des matériaux radioactifs injectés, ils découvrent que 90 % du plutonium est resté dans les tissus osseux. Ces résultats sont établis dès 1946, mais les expériences continueront d’être menées longtemps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à mesure que s’installait la guerre froide. Entre 1953 et 1957, par exemple, onze patients du Massachusetts General Hospital reçurent une injection d’uranium, afin de vérifier quelle quantité de matériel radioactif les reins stockaient.

.           Des expériences similaires se déroulèrent à Rochester, Oak Ridge, Chicago et Los Alamos. Elles conduisirent certains médecins (comme Hamilton) et physiciens (comme Oppenheimer ou Fermi) à suggérer l’étude d’une guerre radiologique, en principe pour que les États-Unis puissent mettre au point des méthodes de prévention au cas où elle serait employée par les Allemands ou par les Japonais (et plus tard par les Soviétiques). Le colonel Kenneth Nichols, le bras droit du général Groves, leur opposa un refus catégorique. Et bien sûr l’étude des survivants des explosions d’Hiroshima et de Nagasaki apporta énormément à la connaissance des effets à long terme d’une exposition à une très forte dose de rayonnements.

Armes nucléaires : de quoi est-il question ?

.            La superpuissance de l’arme nucléaire est entrée dans les consciences au lendemain des bombardements de Nagasaki et d’Hiroshima en août 1945.

Deux jours après l’utilisation de la première bombe, Albert Camus résume la situation mondiale de l’époque dans son journal Combat : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques ».

L’évolution technologique permit par la suite la démultiplication de la puissance nucléaire dont l’utilisation entraînerait une destruction mutuelle assurée. Peu à peu, l’arme atomique glisse donc vers le statut d’arme de « non-emploi », dont la fonction est essentiellement dissuasive. De plus, face aux dangers de la prolifération nucléaire, les États-Unis et l’URSS favorisent l’adoption de mesures restrictives pour neutraliser l’essor de nouvelles puissances atomiques. Pourtant, avec un progrès technique galopant, la miniaturisation des armes nucléaires remet rapidement sur la table la question de leur utilisation, cette fois-ci directement au sein des armées, pour reprendre l’avantage au sein d’un conflit conventionnel par exemple.

Typologie des armes nucléaires

.            Une bombe nucléaire à fission peut utiliser deux « explosifs » : de l’uranium enrichi 235U (Hiroshima) ou du plutonium 239Pu (Nagasaki), sachant qu’il faut disposer d’une masse critique, c'est-à-dire une quantité suffisante et concentrée, pour obtenir les conditions nécessaires à l’explosion. Avant la mise à feu, la matière active doit être préparée de manière à ce qu'une réaction en chaîne ne puisse pas se développer spontanément, en tenant compte de toutes les sources possibles de neutrons. L'acte de mise à feu consiste en un réarrangement du volume qui assure la configuration nécessaire (masse critique) à une réaction en chaîne.

On dispose de deux moyens pour provoquer l’explosion. Dans la technique du canon, un projectile en uranium (masse sous-critique) est propulsé par un canon conventionnel à grande vitesse dans une cible en uranium (autre masse sous-critique), l’ensemble atteignant ainsi au minimum la masse critique. Dans la technique de l'implosion on fait détoner uniformément une charge périphérique d'explosif chimique de manière à comprimer une masse sous-critique (une sphère de plutonium) puis on provoque une explosion autour de cette sphère pour la comprimer jusqu’à dépasser la masse critique. Pour une bombe à uranium 235, les deux techniques sont possibles, mais pour une bombe au plutonium 239Pu, en raison de la présence du contaminant 240U spontanément fissible, seule la technique d'implosion est envisageable.

.            Au sein de l’arsenal nucléaire, on distingue deux types de bombes selon leur fonctionnement : les « bombes A », à fission nucléaire et les « bombes H » ou thermonucléaires, à fusion nucléaire.

.            La « bombe A » se fonde ainsi sur la fission nucléaire provoquant une réaction nucléaire en chaîne à l’origine de l’explosion. Ces bombes sans étage furent les premières à être développées.

.            La « bombe H », encore appelée « bombe à hydrogène » ou « bombe thermonucléaire », utilise le principe de la fusion nucléaire pour produire une explosion d'une puissance énorme. Si la bombe H est à ce point plus puissante que la bombe A, c'est qu'elle repose sur des réactions de fusion nucléaire, du même genre que celles du soleil. Des noyaux d'atomes de deutérium (2H ou D) et de tritium (3H ou T) –deux isotopes de l’hydrogène (H)- fusionnent pour former un noyau d'hélium (He). Au cours de la réaction, des particules sont émises et le noyau créé est plus léger que la somme des deux noyaux mis en jeu. Cette différence de masse est convertie en une quantité colossale d'énergie.

Cependant, pour parvenir à initier la fusion nucléaire, il est indispensable de créer, quasi instantanément,  des conditions de température et de pression extrêmes. Des conditions qui sont obtenues grâce aux réactions de fission nucléaire qui ont lieu lors de l'explosion d'une bombe A. La « bombe H » est donc constituée de deux étages dont le premier est une « bombe A » qui sert à déclencher le second dans lequel des noyaux d’atomes vont fusionner pour provoquer l’explosion.

Les États-Unis ont testé leur première arme thermonucléaire en 1952. La bombe H constitue l'étape supérieure dans la course à l'armement et à la force de destruction. Mais heureusement, jamais encore une telle bombe n'a été utilisée en temps de guerre.

Une variante de cette dernière est la « bombe à neutrons » dont le rayonnement est moindre mais les radiations amplifiées, efficace contre les cibles blindées.

.            La puissance des armes nucléaires est mesurée en équivalent TNT (trinitrotoluène, une substance chimique explosive). La « bombe A » lâchée sur Hiroshima en 1945 contenait une charge équivalente à 15 kilotonnes de TNT (21 sur Nagasaki). Les premières bombes H mises au point au début des années 1950 atteignaient des puissances de 10 mégatonnes (Mt), soit l’équivalent de 10 millions de tonnes de TNT.  À titre de comparaison, la plus puissante explosion nucléaire fut le résultat du test en 1961 de la Tsar bomba soviétique de 57 mégatonnes de TNT, soit 3.800 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima.

Depuis cette dernière, la puissance des bombes a eu tendance à diminuer. Mais cette modération est surtout l’effet d’un changement de stratégie militaire qui consiste à favoriser l’utilisation de plusieurs missiles moins puissants plutôt qu’un seul surpuissant. Globalement, le lancement d’une arme nucléaire peut avoir lieu depuis le sol à partir de rampes de lancement, depuis les airs à partir d’avions bombardiers stratégiques ou enfin depuis la mer à partir de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE).

Arme nucléaire « tactique » ou « stratégique » : quelle utilisation ? 

.            Au-delà de leur mode de fonctionnement, l’utilisation des armes nucléaires permet de les distinguer selon deux catégories : les armes à utilisation « tactique » et les armes à utilisation « stratégique ».

Les premières sont moins remplies en charge explosive, entre 1 kilotonne et 50 kilotonnes, contre 100 kilotonnes à plus de 1 mégatonne pour les secondes. L’arme nucléaire stratégique est sous contrôle de la plus haute autorité de l’État et sert à entretenir la dissuasion. Elle possède une capacité de destruction massive, avec une puissance de plusieurs mégatonnes.

L’arme tactique, ou non stratégique, est une arme destinée à être utilisée directement sur le champ de bataille. Comme son nom l’indique, elle est utilisée dans un but tactique, notamment au travers de la destruction d’un objectif militaire précis, pour frapper la ligne de front ou pour stopper une avancée brutale de l’ennemi par exemple. En outre, une frappe tactique peut autant s’effectuer avec une « bombe A » qu’avec une « bombe H ». L’utilisation d’une telle arme, en plus des destructions dues à l’onde de choc, provoque de terribles brûlures et incendies, sans compter les retombées radioactives aux alentours de la zone d’impact.

Les plateformes de lancement de ces armes nucléaires varient selon l’usage. Les armes nucléaires stratégiques sont aujourd’hui transportées dans la majeure partie des cas par un missile balistique intercontinental (d’une portée supérieure à 5.500 km) depuis un silo terrestre avec une rampe de lancement ou un silo marin au travers d’un sous-marin lanceur d’engins (SNLE). En France, elles sont également transportées par des missiles de croisière depuis des avions. Les armes nucléaires tactiques peuvent, quant à elles, varier de support. Elles peuvent être larguées par des bombes ou propulsées par des missiles balistiques ou de croisière depuis différentes rampes de lancement.

Un héritage de la guerre froide 

.            Alors que l’arme nucléaire stratégique est bien connue depuis son utilisation au Japon en 1945 par les Américains, l’arme nucléaire tactique est davantage passée sous les radars. Cette dernière tire son origine de la guerre froide, avec la guerre de Corée. Alors que l’US Army était submergée par l’armée nord-coréenne, elle imagine une arme nucléaire adaptée au combat permettant par sa force de frappe de reprendre l’avantage malgré l’infériorité numérique de ses propres forces. La première arme nucléaire tactique sera mise en service début 1953 par les Américains, incitant à une nouvelle forme de dissuasion. En outre, l’arme nucléaire stratégique réclamée par le général américain McArthur pendant la guerre de Corée lui sera refusée par le président Truman, inaugurant l’ère de la guerre nucléaire « limitée » par la dissuasion.

Parallèlement, l’URSS produit ses premières armes nucléaires tactiques ainsi que la France et le Royaume-Uni dans les années 1960. Après la chute de l’URSS, les puissances atomiques s’engagent dans le désarmement. De nouveaux missiles classiques se substituent aux armes nucléaires de combat, tout en élargissant les options militaires. Le nucléaire stratégique et tactique est désormais réservé aux situations extrêmes de légitime défense, consolidant la dissuasion.

.            Pourtant, bien qu’en nombre réduit, les armes nucléaires tactiques sont toujours produites. L’abandon en 2017 du traité INF signé en 1987 par Moscou et Washington pour proscrire les missiles à portée intermédiaire – 1.500 km – vient stimuler une nouvelle dynamique d’armement. Selon la Fédération des scientifiques américains (FAS), la Russie disposerait de 2.00 armes de cette catégorie contre 700 pour les États-Unis. La France refuse la distinction entre armes tactiques et stratégiques depuis la présidence de Jacques Chirac. Enfin, contrairement aux armes stratégiques, les armes tactiques ne sont encadrées par aucun traité.

Le calendrier des bombes nucléaires

  • 16 juillet 1945 : Explosion à Alamogordo de la première bombe atomique américaine
  • 06 et 09 août 1945 : Lancement de deux bombes sur Hiroshima et Nagasaki.
  • 04 juillet 1946 : Première explosion expérimentale à Bikini.
  • Printemps 1948 : Seconde série d’expériences américaines à Eniwetock (îles Marshall en Micronésie).
  • 23 septembre 1949 : Explosion de la première bombe atomique soviétique.
  • 04 février, octobre et novembre 1951 : Expériences en série dans le Nevada.
  • Automne 1952 : Explosion à Eniwetock de la première bombe H.
  • 03 octobre 1952 : Explosion dans les îles Montebello de la première bombe A anglaise.
  • Août 1953 : Première bombe H soviétique.
  • Mars et avril 1954 : Essai de deux bombes H américaines à Bikini et Eniwetock.
  • Février à mai 1955 : Grande série d’expériences dans le Nevada.
  • 23 novembre 1955 : Première bombe H soviétique lancée d’avion.
  • 21 mai 1956 : Première bombe H américaine lancée d’avion.
  • Février à avril 1957 : Essais d’ogives nucléaires pour armes tactiques soviétiques.
  • 15 mai 1957 : Explosion de la première bombe H anglaise dans les îles Christmas (lancée d’avion).
  • 28 mai 1957 : Début d’une série d’expériences sur les ogives nucléaires dans le Nevada.
  • 31 mai 1957 : Seconde bombe H britannique.
  • Printemps 1958 : Grande série d’expériences soviétiques dans la Nouvelle-Zemble (bombes H).
  • Septembre 1958 : Dernière série d’essais américains dans le Nevada (explosions souterraines).
  • Octobre 1958 : Début de la conférence de Genève sur l’arrêt des explosions nucléaires.
  • 13 février 1960 : « Gerboise bleue » est la première arme nucléaire de la France à Reggane (Sahara).
  • 16 octobre 1964 : « 596 » est la première bombe atomique chinoise, sur le site de « Lop Nor ».
  • 18 mai 1974 : première bombe nucléaire indienne au nord-ouest de Pokharan.
  • 28 mai 1998 : le Pakistan procède à deux essais nucléaires
  • 09 octobre 2006 : annonce officielle par la Corée du Nord d'un essai nucléaire de faible puissance.
  • 03 septembre 2017 : un nouvel essai nucléaire coréen du nord impliquant probablement une bombe H.

.            Pendant les cinq premières décennies entre le jour fatidique du 16 juillet 1945 et l’ouverture du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE ou Comprehensive Test Ban Treaty / CTBT) à la signature le 24 septembre 1996, qui interdit toute explosion nucléaire, plus de 2.000 essais nucléaires ont été réalisés dans le monde :

  •     Les États-Unis d'Amérique ont procédé à 1 032 essais entre 1945 et 1992.
  •     L’Union soviétique a procédé à 715 essais entre 1949 et 1990.
  •     Le Royaume-Uni a procédé à 45 essais entre 1952 et 1991.
  •     La France a procédé à 210 essais entre 1960 et 1996.
  •     La Chine a procédé à 45 essais entre 1964 et 1996.
  •     L'Inde a procédé à 1 essai en 1974.

Depuis septembre 1996, 10 essais ont été effectués :

  •     L’Inde a procédé à 2 essais en 1998.
  •     Le Pakistan a procédé à 2 essais en 1998.
  •     La République populaire démocratique de Corée a procédé à des essais nucléaires en 2006, 2009, 2013, 2016 et 2017.

Certaines bombes ont été jetées du haut de tours, sur des barges, suspendues à des ballons, sur la surface terrestre, sous l’eau jusqu’à des profondeurs de 600 mètres, sous terre jusqu’à plus de 2 400 mètres de profondeur, ainsi que dans des tunnels horizontaux. D'autres bombes ont été larguées par avions ou tirées par des roquettes jusqu’à 320 km dans l’atmosphère.