La traite arabo-musulmane

La traite arabo-musulmane

            Pour la plupart de nos concitoyens, la traite continue à être assimilée à la traite négrière et l’esclavage et à résulter de la seule traite atlantique. Pourtant la traite des Noirs en Afrique commença dès la fin du VIIe siècle lorsque, vingt ans après la mort de Mahomet, le général arabe Abdallah ben Sayd partit à la conquête de l’Afrique du Nord. Après avoir conquis l’Égypte, il imposa aux chrétiens de Nubie, par un traité, le bakht, la livraison de 360 esclaves par an, puis il continua vers le Maghreb, nom donné par les conquérants arabes à une région que les Européens appelèrent d’abord Berbérie, car peuplé par les Berbères, puis Barbarie. La traite des esclaves de Barbarie est amplement historiographiée : les marchés d’esclaves du littoral maghrébin, dont l’actif marché d’Alger, se livrèrent pendant des siècles à un lucratif commerce d’êtres humains, tant Africains subsahariens qu’Européens. L’Afrique noire paya un tribut particulièrement douloureux à ce commerce arabo-musulman qui demeure mal connu du grand public. Pourtant, dès 2004, le livre d’Olivier Grenouilleau, Les Traites négrières (Gallimard), attirait l’attention sur l’ampleur de cette traite arabo-musulmane que l’historien algérien Malek Chebel qualifie de « tabou bien gardé ».

Alger, ville cosmopolite aux 25.000 esclaves (sur 100.000 habitants), où règne une cruauté assumée, ses couleurs, ses parfums et ses mœurs permissives, où l’homosexualité est pratiquée au grand jour, particulièrement avec de jeunes esclaves apostats travestis. CC BY-SA 3.0

            La traite transsaharienne a précédé celle des chrétiens. Dès le Moyen-Âge, des caravanes partaient de la côte nord de l’Afrique, traversaient le désert du Sahara pour atteindre la région du golfe de Guinée, d’où elles rapportaient de l’or, de l’ivoire ainsi que des esclaves, le plus souvent razziés par les chefs africains à la solde des marchands arabes. Après l’éprouvante traversée du Sahara, les femmes rejoignaient les harems comme concubines ou servantes, les hommes étaient envoyés au service du sultan dans l’armée ou dans les galères, tandis que les jeunes garçons étaient souvent castrés avant leur mise en vente sur le marché pour en faire de futurs eunuques, au prix d’une mortalité effrayante. Au début du XVIe siècle, l’Empire ottoman, en occupant le Maghreb et la région nilotique, continua ces pratiques, bien documentées historiquement. Les spécialistes évaluent à près de 18 millions d’individus le nombre d’Africains victimes de la traite arabo-musulmane du VIIe au XXe siècle (Olivier Grenouilleau l’estime à 11 à 12 millions pour la traite atlantique).

            Il y a cependant un second volet, moins connu, à cette traite arabo-musulmane : la capture et l’asservissement des chrétiens. Les ports de la côte des Barbaresques, Alger, Béjaïa (Bougie), Tunis ou Tripoli, servaient de base à des expéditions esclavagistes vers l’Europe qui durèrent jusqu’au XIXe siècle. Cette traite est le plus souvent associée à la domination ottomane sur le Maghreb et aux exactions de ceux que l’on appelle les pirates barbaresques. Elle fut en effet particulièrement active à cette époque. Mais elle est répertoriée dès le IXe siècle et devint si préoccupante que la chrétienté s’en émut. Pour ces captifs européens destinés à l’esclavage, il y avait une libération possible, tout aussi rentable pour les traitants : si le captif avait des biens, sa famille était sollicitée pour payer une importante rançon ; il arrivait même qu’un village entier se cotisât pour faire libérer l’un des siens. Mais, pour la plupart des captifs, il n’y avait guère d’espoir. C’est ainsi que Rome, s’inquiétant de la conversion possible de ces prisonniers à l’islam, décida d’agir. Dans ce contexte apparurent des ordres religieux spécifiquement dévolus au rachat des esclaves chrétiens, que l’on appelle des ordres rédempteurs. Leur création au début du XIIIe siècle montre que la traite était déjà bien développée avant l’arrivée des Barbaresques.

Les trinitaires (qu’on appelait « frères aux ânes » car ils avaient choisi la monture du Christ) furent les premiers à s’investir dans le rachat des captifs. Paul Deslandres, dans L’Ordre des trinitaires pour le rachat des captifs, décrit le douloureux quotidien des esclaves du Dey d’Alger. L’ordre fut fondé en 1198 par le religieux provençal Jean de Matha avec l’approbation papale. Il fut décidé qu’un tiers des revenus des écoles et des hôpitaux créés serait consacré au paiement des rançons. Dès le premier voyage en Afrique du Nord furent ramenés 186 prisonniers : une réussite exemplaire qui lança le nouvel ordre. Les trinitaires ouvrirent un hôpital à Marseille et divers centres d’accueil, financés par des quêtes et appelés « maisons de miséricorde » pour recevoir les prisonniers libérés, qui étaient souvent dans un état physique pitoyable. Certains y restaient à demeure et y étaient soignés à vie. L’ordre se répandit dans toute l’Europe. En 1450, les trinitaires avaient 600 maisons. C’est la plus ancienne institution officielle non armée de l’Église catholique au service de la rédemption. Ses membres rachetèrent des dizaines de milliers d’esclaves aux arabo-musulmans et aux barbaresques d’Afrique du Nord, dont le futur grand écrivain espagnol Cervantès, qui resta cinq ans prisonnier à Alger.

Quelques années plus tard, un deuxième ordre rédempteur « pour le rachat des chrétiens captifs des barbaresques », vit le jour : l’ordre de la Merci, dont les membres étaient appelés mercédaires. Fondé en 1218, il fut d’abord ressenti comme redondant, mais un premier voyage en terre maure fut un succès : 400 prisonniers furent ramenés au pays. De plus, les mercédaires faisaient vœu de s’offrir comme otages pour prendre la place de captifs dont la foi chrétienne serait en danger. En effet certains captifs en grande souffrance se convertissaient pour échapper à l’esclavage, le Coran interdisant à un musulman d’asservir un autre musulman. En 1585, une mission, sorte de nonciature apostolique, s’installa à Alger, pour être à pied d’œuvre. Du XIIIe au XVIIIe siècle, les seuls mercédaires auraient libéré non moins de 60.000 captifs.

            Alger, 1575. « Peut-être l’ignorez-vous, messieurs : l’enfer sur terre existe. » Il ne ressemble pas à une fournaise éternelle qui consume des damnés, mais à la cour intérieure d’une forteresse mauresque où sont détenus des dizaines d’hommes, sous un soleil de plomb. L’un d’eux est infirme du bras gauche, dont il a perdu l’usage quatre ans plus tôt à Lépante. On l’aurait tué pour cela sur le marché aux esclaves d’Alger s’il n’avait montré une lettre de recommandation de Don Juan d’Autriche, fils de Charles Quint et commandant de la flotte chrétienne à Lépante : il rejoint donc les rangs des nobles détenus par le bey d’Alger, monnaie d’échange considérable dans l’économie d’une ville qui vit uniquement du trafic humain. Miguel de Cervantès (1547-1616) n’est en fait ni noble ni considérable. Il le deviendra pour ses camarades de captivité, par son courage et sa force d’âme, au cours de ces cinq ans de misère dont il va tenter, par quatre fois, de s’échapper.

Image d’illustration. Cervantes présenté à Hassan Pacha, le roi d’Alger. / Bridgeman Images Miguel de Cervantes est célèbre pour son roman L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (1605) et reconnu comme le premier roman moderne.  Il mène d'abord une vie aventureuse de soldat et participe à la bataille de Lépante en 1571, où il perd l'usage de la main gauche. Cette main paralysée lui vaut le surnom de « Manchot de Lépante ». Il a alors 24 ans. Le 26 septembre 1575, à son retour vers l'Espagne, il est capturé par le barbaresque Mami Arnaute avec son frère, Rodrigo, et, malgré quatre tentatives d'évasion, il reste captif à Alger. En 1580, il est racheté par les Trinitaires en même temps que d'autres prisonniers espagnols et regagne son pays.

Pirates barbaresques

            La traite des chrétiens s’intensifia lorsque le Maghreb (à l’exception de l’Empire chérifien du Maroc) passa sous suzeraineté ottomane. Au XVIe siècle, « il y eut presque autant d’Européens enlevés de force vers la Barbarie pour y travailler ou y être vendus comme esclaves que d’Africains de l’Ouest embarqués pour trimer dans les plantations américaines », écrit l’historien américain Robert C. Davis dans Esclaves blancs, maîtres musulmans. La traite s’intensifia et se structura. Les pirates barbaresques capturaient leur butin humain de deux manières.

            La première consistait à débarquer sur les côtes du littoral méditerranéen nord : ils pillaient villes et villages et amenaient les populations valides pour en faire des esclaves dans les propriétés de notables, dans les harems d’Afrique du Nord ou dans les galères au service du sultan de l’empire ottoman (rappelons-nous Molière : « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ! »).

Ces razzias couvraient un grand nombre de pays : Espagne, Baléares, Portugal, France et Corse, Italie, îles grecques. Elles se déployaient aussi à l’intérieur même de l’empire ottoman dans les pays slaves – dont les femmes étaient très appréciées – et dans la région danubienne. On évalue à un million le nombre d’Européens de l’Ouest enlevés par les Barbaresques au cours de batailles navales et de razzias sur les côtes européennes, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, et près de trois millions en Europe de l’Est. Notons que ces raids dépeuplèrent des régions entières, en particulier en Provence et en Italie, où certaines zones côtières de Calabre et de Sicile furent vidées de leur population.

            L’autre procédé utilisait une technique dite « de course » bien développée et fort profitable qui consistait à aborder des navires, nombreux en Méditerranée, pour en capturer l’équipage et les passagers. La cargaison du navire revenait au propriétaire de bateau corsaire, qui reversait un pourcentage au sultan : l’équipage était le plus souvent envoyé aux galères et les gens de bien qui se trouvaient à bord jetés en prison, en attendant le paiement éventuel d’une rançon. Dans des geôles sinistres croupissaient ainsi de nombreux Européens. Le but des pirates était non seulement de procurer à leurs compatriotes des esclaves, mais aussi de la main-d’œuvre qualifiée dont ils manquaient (armuriers, artisans, jardiniers…) et de la « chair fraîche » pour les harems, tout en extorquant le plus d’argent possible aux familles qui voulaient délivrer les leurs. On sait qu’en huit ans, de 1689 à 1697, Marseille perdit ainsi 260 navires ou barques de pêche et plusieurs milliers de marins et de passagers, tous réduits en esclavage.

            En 1643, un trinitaire, le père Hérat, demanda le soutien de la reine régente Anne d’Autriche, dans une lettre où il décrit les terribles exactions que subissent les captifs. Il écrit : « Les empalements sont ordinaires, et le crucifiment se pratique encore parmy ces maudits barbares, en cette sorte ils attachent le pauvre patient sur une manière d’echelle, et lui clouent les deux pieds, et les deux mains à icelle, puis après ils dressent ladite Eschelle contre une muraille en quelque place publique, où aux portes et entrées des villes (…) et demeurent aussi quelque fois trois ou quatre jours à languir sans qu’il soit permis à aucun de leur donner soulagement. […] D’autres sont écorchez tous vifs, et quantité attachez tout nuds avec une chaine à un poteau, et un feu lent tout autour rangé en rond, de vingt-cinq pieds ou environ de diamètre, afin de faire rostir à loisir, et cependant leur servir de passe-temps, d’autres sont accrochez aux tours ou portes des villes, à des pointes de fer, où bien souvent ils languissent fort longtemps »

Actions des nations chrétiennes

            Il y eut diverses actions des nations chrétiennes pour mettre un terme à ces exactions. La plus célèbre fut peut-être la bataille navale de Lépante en 1571 (où s’affrontèrent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la Sainte-Ligue celle-ci mettant un coup d'arrêt à l'expansion de l'Empire ottoman en Méditerranée), à laquelle participa Cervantès, peu avant d’être lui-même capturé par les Barbaresques et racheté, cinq ans plus tard, par les Rédempteurs.

Au XVIIe siècle, le roi de France Louis XIV relança la guerre contre les corsaires d’Alger et de Tunis en vue d’assainir la Méditerranée et de montrer son attachement à la chrétienté : en 1683, les galères de l’amiral Duquesne bombardèrent Alger ; en représailles, le consul de France et vingt autres captifs furent exécutés à la bouche d’un canon ; Duquesne obtint toutefois la libération de tous les captifs et esclaves chrétiens. Enfin, rappelons qu’au début du XIXe siècle, les États-Unis, las de voir leurs navires harcelés et ponctionnés par les pirates, leur livrèrent par deux fois la guerre, accélérant la fin des exactions barbaresques. Quand les Français débarquèrent à Sidi Ferruch en 1830, marquant le début de la conquête de l’Algérie, la guerre de course était moribonde, mais les Français purent encore libérer 128 esclaves chrétiens qui croupissaient dans les geôles d’Alger.

La traite arabo-musulmane occultée dans les mémoires de l’esclavage

            En 2004, l'ouvrage de l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, intitulé Les traites négrières, suscita bien des controverses. Il y montrait en effet qu'il existait non pas une mais trois types de traites négrières : la traite atlantique, la traite arabo-musulmane et la traite interafricaine qui alimentait les deux autres traites. Or ce livre sortait trois ans après le vote de la loi Taubira de 2001, qui reconnaît comme crimes contre l'humanité, la seule traite négrière occidentale, faisant des « blancs » les seuls coupables. Comme on ne pouvait pas en nier l'existence, Pétré-Grenouilleau fut accusé de hiérarchiser les traites pour minimiser la responsabilité occidentale puisque les chiffres donnés (respectivemen²t 11, 17 et 14 millions) montraient que la traite transatlantique avait été la moins meurtrière.

La polémique s'intensifia quand, en 2005, il déclara au Monde qu'au « poncif raciste blanc - l'Occident civilisé face aux sauvages noirs - a succédé l'image tout aussi déformée de bourreaux uniquement blancs face à des Noirs uniquement victimes ». Il fit, de ce fait, l'objet d'une plainte pour « diffamation publique raciale » et un collectif de Guyanais, Réunionnais, Mahonnais et Antillais l'attaqua au civil devant le tribunal de grande instance de Paris. Un collectif de 600 historiens se forma pour défendre la liberté des chercheurs, soulignant le sérieux du travail et mettant en garde contre une lecture sélective du passé. La plainte fut abandonnée. Notons que la polémique portait sur l'implication des Africains dans le processus de traite puisque plusieurs ethnies servaient de pourvoyeurs aux négriers.

En 2005, Jacques Chirac décida que le 10 mai, jour de l'adoption de la loi Taubira, serait désormais célébré comme « la journée des mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leur abolition ». Ce singulier amnésique ramenait la culpabilité sur le seul Blanc. Un an plus tard, à la veille de la célébration, interrogée par un journaliste de l'Express sur son silence concernant la traite orientale, Christiane Taubira déclara qu'il était préférable de ne pas évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les « jeunes Arabes » « ne portent pas sur leur dos tout le poids de l'héritage des méfaits des Arabes ». Autrement dit, outre le mépris infantilisant de cette remarque, les enjeux du présent autorisent l'amnésie mémorielle.

            Or, si la traite occidentale a duré 3 siècles, la traite arabo-musulmane, elle, s'est étendue sur 13 siècles. Dès les débuts de l'Islam, au 7e siècle, elle s'est répandue dans tout le Maghreb d'où partaient des caravanes qui traversaient le Sahara pour ramener des esclaves noirs de la côte subsaharienne. Tombouctou fut une plaque tournante de cette traite qui déclina au plus fort de la traite occidentale, avant de reprendre de plus belle après les abolitions en Europe. Avec l'extension de l'Empire ottoman en Afrique du Nord, traite et esclavage restèrent florissants et des villes comme Alger, Tunis ou Tripoli, offrant de grands marchés d'esclaves, alimentés par des raids terrestres et également maritimes puisque d'elles partaient les pirates barbaresques pour razzier des esclaves chrétiens sur les rives nord de la Méditerranée. La traite arabo-musulmane a concerné pratiquement tout le territoire africain au nord du Zambèze, se divisant en plusieurs volets : transsaharien, sahélien, nilotique, et le moins connu, la traite zanzibarite qui saigna à blanc toute la région des lacs à partir de Zanzibar.

            Ce sont les premiers explorateurs britanniques qui la firent connaître à l'occasion d'expéditions commanditées par La Société royale de géographie, pour cartographier l'intérieur de l'Afrique et élucider le mystère des sources du Nil, le Graal géographique de l'ère victorienne. À cette époque, vers 1850, la présence européenne sur le continent africain était pratiquement inexistante en dehors de la colonie du Cap, d'enclaves portugaises, britanniques, françaises, plus ou moins importantes, et de divers comptoirs côtiers. Les cartes de l'Afrique du Nord-Est s'arrêtaient à Khartoum et l'intérieur de l'Afrique restait inconnu.

La présence territoriale étrangère la plus importante était celle de l'Empire ottoman, qui occupait tout le Maghreb, à l'exception du Maroc, plus un vaste territoire le long du Nil. Or l'esclavage était un rouage essentiel de l'économie et de la société ottomanes.

Ce sont les témoignages des explorateurs britanniques qui vont révéler l'existence de la traite zanzibarite. Les deux premiers, John Hanning Speke et Richard Burton partent de Zanzibar et découvrent une ville commerçante prospère, avec de riches demeures et des palais, mais très insalubre, avec ses cadavres d'animaux et d'esclaves dans les rues et sur le rivage. Elle possède un grand marché aux esclaves - créé en 1811 - dont le spectacle bouleverse Speke du fait de l'extrême brutalité de traitement des esclaves. Sur le marché, hommes et femmes défilent nus, les femmes doivent se prêter à toutes sortes d'examens corporels intrusifs ; pour les hommes, une épreuve supplémentaire consiste à les attacher à un arbre au milieu de la place et à les fouetter avec les branches d'un épineux, pour mesurer leur résistance à la douleur. Jusqu'à sa fermeture en 1873, Zanzibar sera le cœur de la traite orientale.

À partir de 1830, la demande en esclaves s'accentue pour fournir l'Occident en ivoire, devenu à la mode, et surtout pour favoriser le développement de la culture du clou de girofle. De ce fait, les traitants arabes - qui jusque-là s'approvisionnaient en esclaves auprès de certaines ethnies africaines - décidèrent de monter eux-mêmes de grandes expéditions caravanières vers l'intérieur du pays.

Quand arrivent Speke et Burton, sur une population totale de 300.000 habitants environ, on comptait 200.000 esclaves, soit deux tiers de la population. Les conditions de vie sur les plantations étaient si dures qu'on estime à 30 % le nombre d'esclaves mourant chaque année et qu'il fallait donc remplacer.

Speke et Burton vont découvrir la logistique zanzibarite qui reposait sur des stations relais créées pour ravitailler les caravanes et y stocker ivoire et esclaves ramenés des raids alentour. À son retour en 1863, Speke essaie, sans résultat, de convaincre le gouvernement britannique d'intervenir dans la région car, écrit-il, vu la violence des guerres tribales et des razzias arabo-musulmanes, les Africains seront bientôt « wiped off the face of the earth » (balayés de la surface de la terre) par la traite.

Un an plus tard, la demande sera réitérée, sans plus de succès, par David Livingstone, médecin et missionnaire, le plus célèbre des explorateurs britanniques de l'ère victorienne et le premier à avoir pris conscience de la pénétration de la traite arabo-musulmane à l'intérieur de l'Afrique, et il va faire de son éradication son combat. Il suggère deux remèdes : évangélisation et commerce licite, donc désenclaver l'intérieur du continent pour y installer des voies commerciales et des missions chrétiennes. C'est dans ce but qu'il va explorer la région du lac Malawi, au nord du Zambèze et découvrir, atterré, que le lac est sillonné de boutres chargés d'esclaves en route pour la côte, et que maints villages sont jonchés de « squelettes et de cadavres en putréfaction », témoignage des raids négriers meurtriers. Dans son expédition suivante, plus au nord, jour après jour il trouve des esclaves morts, « abattus d'une balle, poignardés ou morts de faim la fourche au cou ». Le 15 juillet 1871, il se trouve à Nyangwe, au nord-est du lac Tanganyika, et assiste au massacre programmé de tout un village pour inciter les Africains à « coopérer » avec leurs tortionnaires. Lorsqu'il parvint en Occident, le récit qu'il en fit (« la lettre de Nyangwe ») suscitera un tel tollé qu'il fera plus pour la prise de conscience occidentale des ravages de la traite arabo-musulmane que toutes les démarches précédentes.

C'est Stanley, journaliste au NewYork Herald, qui, après avoir retrouvé Livingstone - dont on était resté cinq ans sans nouvelles - relaya le combat contre la traite auprès des journaux occidentaux et reprit le flambeau anti-esclavagiste après la mort de l'explorateur. Citons enfin un extrait du journal de Verney Cameron qui mena une expédition de secours à Livingstone, en 1873 : « Traverser les ruines de tant de villages déserts était d'une tristesse indescriptible. Où sont maintenant ceux qui les ont construits et qui ont cultivé les champs environnants ? Chassés comme esclaves, massacrés […] L'Afrique se vide de son sang par tous ses pores, sa population est quotidiennement décimée par la traite et les guerres intestines ».

            Le bilan que l'on peut tirer de tous ces témoignages (ici très résumés), c'est la progression inexorable des traitants arabo-musulmans à l'intérieur de l'Afrique de l'Est à partir de 1850 avec, en corollaire, le dépeuplement des régions parcourues. Ils illustrent bien le constat de Pétré-Grenouilleau : « Au 19e siècle, alors que la traite atlantique disparaissait progressivement, les traites orientales prirent une ampleur considérable, drainant entre 4,5 et 6,2 millions de personnes hors de l'Afrique noire continentale. Pour répondre à la demande croissante, les traitants arabes, Swahilis ou Africains islamisés, non seulement ouvraient des routes vers l'intérieur, mais, de plus, ils créaient des stations, fixes ou temporaires à l'intérieur du pays, pour y entreposer et y accumuler un maximum de « prises », avant de les ramener vers la côte […] Ce scénario eut pour résultat la mise à sac de régions entières, jusqu'aux Grands Lacs d'abord, puis bien au-delà, le fleuve Congo constituant une des grandes voies de pénétration  ».

            La publication de tous ces récits d'exploration inspira, dès 1875, une série d'initiatives, non de la part des politiques, mais d'un certain nombre d'églises : anglicans et non-conformistes décidèrent d'agir pour protéger les Africains et créèrent des missions, les Écossais sur le lac Malawi dès 1875, les Pères blancs du cardinal Lavigerie sur le lac Tanganyika à partir de 1878. Stanley contribua à l'arrivée de missionnaires au Buganda. Mais si, en un premier temps, les missions ont lutté contre la traite, force est de constater que c'est la colonisation qui a réellement stoppé l'hémorragie dans la région des Grands Lacs.

Il serait utile pour terminer de donner quelques dates permettant de contextualiser ces péchés attribués au seul homme blanc que sont l'esclavage et le colonialisme. Il ne s'agit nullement de dédouaner l'Occidental mais de montrer qu'il n'y a pas de raison historique d'en faire le bouc émissaire des malheurs de l'Afrique.

            La traite occidentale, partie émergée de l'iceberg, a duré moins de 3 siècles : elle a commencé à la fin du 15e siècle pour les Portugais, mais beaucoup plus tardivement pour la France puisque le premier bateau négrier, l'Union, partit de Nantes en 1707. Elle s'est terminée un siècle plus tard pour la France, qui, comme la plupart des autres nations européennes, a aboli la traite à la suite du congrès de Vienne de 1815. La traite négrière arabo-musulmane en Afrique a duré, elle, 13 siècles. Elle a été qualifiée de « génocide voilé » par l'anthropologue sénégalais Tidiane N'Diane qui écrit : « Bien qu'il n'existe pas de degré dans l'horreur ni de monopole de la cruauté, on peut soutenir […] que le commerce négrier et les expéditions guerrières provoquées par les Arabo-musulmans furent, pour l'Afrique noire et tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite atlantique ».

L'Empire ottoman envahit tout le Maghreb - sauf le Maroc - à partir de 1517 et s'effondre à la fin de la Première Guerre mondiale, soit quatre siècles d'occupation du territoire nord-africain, alors que la colonisation européenne de l'Afrique est un épisode très court dans l'histoire du continent. Elle a véritablement commencé après 1885 avec la « ruée vers l'Afrique », conséquence de la conférence de Berlin où les Occidentaux ont fixé les règles du partage du continent et ouvert la voie à la colonisation. L'accession de la plupart des pays à l'indépendance s'étant faite autour des années soixante, la colonisation européenne de l'Afrique a duré, pour une majorité de pays, 80 ans maximum. Rappelons enfin que l'esclavage a été aboli au Royaume-Uni en 1833 et en France en 1848 alors qu'il a fallu attendre la fin du 20e siècle pour que bon nombre de pays islamiques suivent le même chemin, en théorie tout du moins. Comme l'a dit l'anthropologue algérien Malek Chebel « l'esclavage en terre d'islam » est « un tabou bien gardé ».

A la découverte du continent noir

            Entre 1795 et 1830, des voyageurs européens, pour la première fois, pénètrent vraiment à l'intérieur du continent noir. Dans sa partie subsaharienne et occidentale, pour être précis. Depuis le milieu du XVe siècle, les Européens avaient reconnu les littoraux mais l'intérieur demeurait largement inconnu. Ces aventuriers sont anglais, écossais ou français. Ils reviennent et témoignent. Leurs récits épris de véracité nous livrent des informations plus précises sur l'Afrique intérieure.

Caillié, (1899-1938, explorateur français, surtout connu pour avoir été le premier Européen à atteindre Tombouctou et à en revenir vivant), par exemple, s'élance à partir du Sénégal restitué à la France après 1815, passe par la Guinée, s'enfonce au Mali, avant de remonter par Tanger, après avoir traversé le Sahara. Clapperton et Lander partent, eux, du Nigeria, Gray et Dochard de la Sierra Leone, devenue colonie britannique.

Vue de la ville de Tombouctou, par René Caillié, entre 1824 et 1828. M. Seemuller/©DeAgostini/Leemage

            Ces explorations ont lieu avant la grande poussée coloniale qui a suscité tant de clichés relatifs à l'Afrique et aux Africains. Le contexte général est celui d'une traite atlantique qui commence à être contestée - et réprimée - en Europe, mais reste vivace. Pour se substituer à l'infâme trafic des êtres humains, des projets conçus par des libéraux visent à permettre un commerce honorable, dit alors « légitime ».

Les récits de voyage, en leur temps, ont été fort bien reçus et diffusés. Olivier Grenouilleau, historien spécialiste de l'esclavage, les relate et les analyse avec une rigueur scrupuleuse dans « Quand les Européens découvraient l'Afrique intérieure », Tallandier. Ces textes, au nombre de sept, sont beaucoup moins connus du grand public que ceux de la moitié ou de la fin du XIXe siècle. Ils ont aussi moins attiré l'attention des historiens. Il analyse les représentations de l'Afrique et des Africains qu'ils ont contribué à véhiculer. Pour cela, il les restitue « dans leur jus » et leur globalité. Ce qu'on peut dire, c'est qu'ils tranchent en partie avec la vision héroïque et triomphante reçue d'une époque postérieure.

            Ces premiers explorateurs partent souvent sans grand équipement. Ils dépendent du bon vouloir des pouvoirs en place mais aussi des contraintes imposées par la nature. Leurs récits nous livrent le résultat d'expériences vécues, de choses réellement vues, et non pas de compilations établies dans le confort des cabinets d'Europe.

Parfois, on frôle le désenchantement. Les bêtes les plus féroces sont les moustiques. Aussi Caillié confesse-t-il : « Il est remarquable que durant mes longues incursions dans l'intérieur de l'Afrique qui, suivant les rapports de plusieurs voyageurs, est peuplée d'une infinité d'animaux sauvages, je n'en ai rencontré aucun.» Seuls, isolés en terres inconnues, ils effectuent de longs périples, éreintants, parfois de plusieurs années. Ils se fondent dans la masse pour ne pas susciter l'hostilité. La maladie, les fièvres les éprouvent durement. La plupart succombent, pendant un voyage ou quelques années après.

            C'est une rencontre à « hauteur d'homme » qu'ils vivent, où les rôles convenus sont parfois inversés. Le Blanc peut ainsi être décrié pour sa couleur de peau ou la longueur de son nez. Le discours de ces hommes plutôt anti-esclavagistes est émaillé de contradictions. Park, repris par les abolitionnistes, se montre pourtant le plus sceptique sur l'évolution de l'esclavage en Afrique. Si la traite atlantique persiste, ce serait en large partie du fait des « Maures », mais aussi des multiples guerres que se livrent les Noirs entre eux.

            Dans tous les récits unanimes, ces Européens opposent les « Maures » aux « Nègres ». Les premiers, « cruels et perfides » et « sectateurs de Mahomet », seraient les plus éduqués et capables de bâtir des empires. Mais ils sont perçus comme dangereux, parce qu'ils exploiteraient les Noirs et haïraient les chrétiens. Ils voient en eux les principaux obstacles à l'influence européenne en Afrique. Les « nègres », quant à eux, leur semblent bons et humbles, mais ignorants et crédules. Ils vivraient dans une sorte de Moyen Âge attardé. Pour les en extraire, on pourrait les « éduquer » à la façon des enfants, cliché paternaliste qui contient en germe les futures justifications de la colonisation.

Sources : Le Figaro - Marie-Claude Barbier Mosimann - 11 mai 2021 & Jean-Marc Bastière - 19 jan 2017 _ Le Figaro Histoire - Isabelle Schmitz - 01 octobre 2025 & Marie-Claude Mosimann-Barbier – 12 déc 2025.

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